Le mea culpa du formateur passeur de drogue : « J’ai trahi le personnel pénitentiaire qui m’a fait une confiance aveugle »

Le formateur, qui avait défrayé la chronique le mois dernier en ayant tenté de faire passer drogue, alcool et téléphone au sein du centre de détention du Port, a été condamné hier à deux ans de prison dont un an avec sursis probatoire.
En octobre dernier, des agents du centre pénitentiaire du Port recueillent un tuyau de première main. Ils apprennent que des détenus du bâtiment H ont reçu des colis alors qu’il n’y a pas eu de projections à cette période. Ils en déduisent qu’ils ont trouvé un autre moyen pour s’approvisionner en produits illicites comme les stupéfiants, l’alcool ou encore les téléphones. Il est donc décidé de procéder au contrôle des rares véhicules extérieurs autorisés à franchir le portail d’entrée.
C’est ce qui se passe le 10 octobre dernier quand un artisan, en charge de la formation agent de maintenance en bâtiment, pénètre dans l’enceinte du centre de détention. Le véhicule de cet homme de 62 ans est passé au crible. En principe, il devrait être clean. Formateur hors pair au CFA de Saint-André, cet artisan très appliqué a été repéré puis sélectionné par la chambre des métiers pour donner des cours en prison. Sérieux et compétent, il a une autre ligne sur son CV qui fait a priori de lui un homme au-dessus de tous soupçons. Pendant des années, ce serrurier de métier a œuvré aux côtés des forces de l’ordre dans le but de coffrer des délinquants.
Un inventaire à la Prévert
Quelle n’est donc pas la stupeur des agents de la pénitentiaire quand ils découvrent que le brave et sympathique sexagénaire au parcours professionnel exemplaire, transporte tout un tas de produits interdits à destination des détenus. Dans son véhicule, il y a de l’alcool à gogo. Trois tuyaux de plomberie en sont remplis. Il y a deux bouteilles de whiskies même si l’une est brisée, un flacon de rhum, une bouteille de limonade Cot, également pleine de rhum, une mignonette de vin et deux grandes bouteilles d’eau contenant de l’alcool fort.
Le formateur est loin d’avoir fait le voyage à vide. L’inventaire à la Prévert se poursuit. Pêle-mêle, on retrouve aussi 12 grammes de poudre blanche cristallisée (cocaïne et « dou »), 59 grammes de tabac chimique, 102 grammes de résine de cannabis et 333 grammes de zamal. Sans compter une quinzaine de téléphones, 14 chargeurs et quatre clés USB. De quoi tenir un petit siège derrière les barreaux.
Deux boudins d’herbe en guise de hors d’œuvre
Placé en garde à vue, Jean-Luc B. ne se fait pas prier pour se mettre à table. Il livre dans les moindres détails le petit trafic auquel il s’adonne depuis plusieurs mois. Il avoue trois livraisons au profit de quatre détenus. Tout commence en mai 2025 après qu’il ait sympathisé avec un dénommé F. Au départ, le formateur apporte les croissants et des paquets de gâteaux avec l’autorisation de la pénitentiaire. Mais de fil en aiguille, il met le doigt dans l’engrenage. « Il me disait qu’ils étaient en galère… »
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Pour les approvisionner, Jean-Luc B. accepte de rencontrer un certain Damien M. Recommandé par le détenu F., ce père de famille de 34 ans lui remet deux boudins d’herbe. A charge pour Jean-Luc B. de faire passer le zamal en prison par le biais de son véhicule. Rebelote en juillet dernier avec de l’herbe et des téléphones. Placés eux aussi en garde à vue, les quatre détenus incriminés reconnaissent les faits. Seul une zone d’ombre persiste car personne ne souhaite revendiquer la commande de la cocaïne. Peut-être traumatisés par les lourdes peines dont écopent les mules…
« J’ai tout reconnu le jour même de A à Z »
Pour prix de ses services, Jean-Luc B. admet avoir perçu une monnaie, entre 50 et 150 euros. « J’ai tout reconnu le jour-même de A à Z et je m’en excuse aujourd’hui », confirme le formateur. Il avoue être « rentré dans un système ». A l’entendre, il aurait fait preuve d’empathie à l’égard des détenus comme il le faisait avec les jeunes du CFA. A cette nuance près qu’il a offert des grillades et son aide pour rédiger un CV aux premiers et qu’il a accepté de tremper dans un trafic de produits stupéfiants et de téléphone avec les seconds.
Un jour, Jean-Luc B. est mis en garde par sa compagne qui a repéré une forte odeur de cannabis dans son véhicule. Comme il ne fume même pas de cigarettes, il lui avoue « avoir fait une connerie ». Pour autant, il continue son petit manège. « J’étais dans mon élan. Je me disais : Ils sont en prison. Qu’est-ce que je peux faire pour eux ? » Sans se dédouaner, il confirme que « F. était le grand chef de la bande qui gérait tout de l’intérieur et même à l’extérieur. Il s’occupait de décharger mon véhicule puis il stockait dans mon atelier ».
« Je l’ai fait pour lui rendre service »
Jean-Luc B. explique pourquoi les colis étaient plus nombreux au mois d’octobre. « Nous étions proche de la date de l’examen. C’était donc quasiment la dernière fois que mon véhicule allait rentrer dans la prison. Il leur fallait donc du volume. C’était maintenant ou jamais… ». « Ça ne vous dérange pas de ramener des produits stupéfiants à des personnes incarcérées. Vous croyiez que vous leur rendez service ? », l’interroge la représentante du ministère public. Le prévenu fait son mea culpa. « J’ai trahi le personnel pénitentiaire qui m’a fait une confiance aveugle », regrette-t-il.
Damien M., à ses côtés, est là pour avoir jouer le rôle de nourrice. C’est lui qui a remis à Jean-Luc B. une grande partie des colis sous la directive de F. Il indique que ce dernier « était une relation quand il était dehors. Je l’ai fait pour lui rendre service car j’ai du mal à dire non aux gens ». Et d’ajouter : « Je suis déboussolé d’avoir commis ces actes-là. »
« Vous avez aussi pénalisé ces détenus »
Le substitut du procureur rappelle que la prison est le dernier rempart pour couper certains détenus des produits stupéfiants. Elle déplore que Jean-Luc B. a compromis le parcours des détenus incriminés puisqu’ils ont écopé d’un supplément de 15 à 17 mois de prison pour avoir trempé dans cette affaire. « Vous avez trahi la confiance du personnel pénitentiaire mais vous avez aussi pénalisé ces détenus qui n’ont pas pu avoir tout le bénéfice de leur formation en vue de leur réinsertion. »
La magistrate requiert trois ans de prison ferme à l’encontre de Jean-Luc B. et 18 mois ferme pour Damien M. L’avocat du formateur plaide pour un sursis probatoire, mettant en balance « les 63 ans d’une vie exemplaire » de son client avec la sanction réclamée qui consiste « à l’envoyer trois ans en prison ». Il met encore en regard les peines de 15 à 17 mois de prison prononcées à l’encontre des détenus, jugés en CRPC, alors que leur palmarès faisait état pour l’un de trois viols et pour un autre d’un meurtre. Réclamant « une peine juste et proportionnée », l’avocat a été entendu. Jean-Luc B. a été condamné à deux ans de prison dont un an avec sursis probatoire, sachant qu’il pourra effectuer sa peine sous bracelet électronique. Idem pour Damien M. qui écope de 12 mois de prison dont six avec sursis probatoire.


