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Trois siècles de flammes : le temps des sceaux et du tocsin

Ecrit par Contribution de : Maya de Villepoix – le samedi 2 août 2025 à 10H29
Le lycée Leconte de Lisle après l’incendie du 26 février 1910 à Saint-Denis Un sinistre marquant du début du XXe siècle, révélateur des failles du dispositif de secours de l’époque. Crédits : Iconothèque de l'océan Indien

VOLET 1. Cette année, le SDIS de La Réunion fête ses 70 ans. Une exposition visible jusqu’à la fin novembre aux Archives départementales à Saint-Denis et un ouvrage écrit sous la direction du commandant Nicolas Folio retracent cette riche histoire. Dans une série d’articles, ses auteurs nous invitent à plonger dans l’histoire des soldats du feu.

Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, les incendies représentent un danger permanent à La Réunion. Les villages et les villes sont composés d’habitations légères, souvent construites en bois, en paille ou en branchages — des matériaux particulièrement inflammables. Dans les usines, notamment sucrières, le feu est constamment présent pour alimenter les chaudières, ce qui accroît encore les risques.

Face à cette menace, une réponse collective s’organise à l’échelle de la commune. Bien que les moyens soient rudimentaires — chaînes humaines de seaux, tocsins pour donner l’alerte, pompes à bras tirées à la force des hommes — les interventions sont coordonnées par les autorités locales. Tous les bras sont mobilisés : miliciens, soldats, esclaves réquisitionnés.

Pompe à bras du XIXe siècle/ Appareil emblématique d’une époque où l’eau était acheminée à la force des bras, il témoigne des débuts de l'organisation des secours sur l’île.

Un arrêté du gouverneur en date du 10 octobre 1828, pris pour la ville de Saint-Denis, témoigne de cette organisation. Il établit une répartition claire des responsabilités en cas d’incendie. Le maire dirige les opérations. L’officier de police veille à l’ordre. Les fontainiers ont pour mission de détourner l’eau des fontaines pour la diriger au plus près du foyer. L’armée et les marins stationnés dans le port sont appelés en renfort. Les habitants sont tenus de prêter main-forte.

Les autorités civiles et militaires, tout comme certains notables ou propriétaires d’usines, mettent leurs ressources à disposition : citernes, seaux en cuir, chariots, pompes, parfois entreposés à proximité des lieux publics. C’est toute une ville qui s’organise autour de la menace du feu — dans l’urgence, mais aussi dans une logique de prévention.

A lire aussi : “Au feu, les pompiers" : ces objets qui racontent l’histoire de nos soldats du feu

Un territoire marqué par les incendies

Au tournant du XXᵉ siècle, les rapports officiels témoignent encore de la grande pauvreté des équipements disponibles à La Réunion, loin des standards de la France continentale. On y recense quelques pompes à bras, des tuyaux, des lances, et quelques échelles — à crochets ou à coulisses. Plusieurs incendies marquants jalonnent l’histoire de l’île et révèlent les limites du système de lutte contre les incendies :

  • 1899 : l’incendie de l’usine Kerveguen de Sainte Suzanne fait six morts.
  • 1905 : l’église de Saint-Paul est détruite par les flammes.
  • 1910 : le lycée Leconte de Lisle à Sainte Denis est ravagé.
  • 1950 : le centre-ville de Saint-Benoît s’embrase après l’explosion d’une lampe à pétrole dans un salon de coiffure. Dix-sept maisons partent en fumée.

À chaque drame, le même constat : manque de matériel, coordination défaillante, effectifs insuffisants. Mais aussi, à chaque fois, une mobilisation sans faille. Volontaires, les pompiers incarnent le courage, la rigueur, la discipline.

Échelle à crochet en bois (vers 1912)/ Type d’équipement mentionné dès 1912 dans les rapports d’intervention à Saint-Denis. Ancêtre des échelles modernes, elle nécessitait une grande dextérité. Crédits : Nicolas Folio

De l’initiative communale à la structuration départementale

Depuis la Révolution française, la gestion des sapeurs-pompiers est une compétence confiée aux communes. Création de casernes, organisation des effectifs, définition des missions : tout repose sur la volonté locale, encouragée parfois par des événements marquants ou des besoins urgents de protection.

À La Réunion, certaines communes prennent tôt l’initiative d’organiser leur propre service. Saint-Leu constitue un des exemples les plus anciens, avec un corps créé dès 1851. D’autres suivront bien plus tard, dans un contexte transformé par la départementalisation : Le Port en 1947, Le Tampon en 1951, Saint-Benoît en 1955.

Ces corps communaux fonctionnent selon des décrets spécifiques qui définissent leurs missions, leur hiérarchie, le rôle du chef de corps, le calendrier des manœuvres, les contrôles à effectuer, ainsi que les règles d’entretien ou d’acquisition du matériel. Si les moyens varient d’une commune à l’autre, la volonté d’organisation est bien là. Ces initiatives traduisent un besoin grandissant de structuration face aux risques.

Présentation du premier appareil respiratoire isolant (4 décembre 1978)/ Dans la cour de l’ancienne caserne de Saint-Denis, en présence du maire Auguste Legros et de son conseil. Une étape décisive vers la modernisation des moyens de protection individuelle. Crédits : Jean-Yves Pontiac.

1955 : la naissance du service départemental

La création du Service Départemental d’Incendie de La Réunion, le 17 février 1955, marque une étape clé dans cette lente montée en puissance. Il ne s’agit pas encore d’un service unifié à l’échelle de l’île — les pompiers resteront communaux jusque dans les années 90 — mais d’un organisme chargé de coordonner, d’appuyer, et de conseiller les communes.

Ce service joue un rôle d’expertise auprès de la préfecture, propose une répartition de moyens complémentaires, et amorce une forme de standardisation : certaines fonctions, comme les chefs de centre, passent progressivement sous un statut départemental. On ne parle pas encore de SDIS au sens moderne, mais cette création ouvre la voie à une approche plus cohérente et mutualisée de la gestion du risque incendie.

C’est le début d’une transformation : d’une multitude de structures isolées à une organisation plus intégrée, mieux armée pour faire face à une société en mutation et à des incendies toujours plus complexes.

Cour de la première caserne de Saint-Denis (années 1950)/ Située dans l’enceinte même de l’Hôtel de Ville, elle témoigne des débuts modestes du service municipal d’incendie. Crédits : Jean-Yves Pontiac.
Arrêté du 17 février 1955/ Acte fondateur du SDIS de La Réunion. Première coordination à l’échelle de l’île. Crédits : archives départementales de La Réunion.

À la force des bras

Parmi les pièces fortes de l’exposition Au feu, les pompiers, visible jusqu’à la fin novembre aux Archives départementales, une pompe à bras du XIXᵉ siècle attire immanquablement l’attention. Massif, monté sur chariot, l’objet semble tout droit sorti d’un autre temps — et pour cause : il incarne l’une des premières vraies innovations techniques dans la lutte contre l’incendie à La Réunion.

Entièrement actionnée à la force des bras, cette pompe nécessitait la mobilisation de plusieurs hommes pour la faire fonctionner. On remplissait son réservoir à l’aide de seaux, puis un système de pistons et de clapets permettait de projeter l’eau vers le feu. C’était rudimentaire, exigeant, mais à l’époque, c’était une avancée majeure.

Elle fut utilisée pendant des décennies, probablement jusqu’à la départementalisation, et rappelle combien le combat contre le feu s’est longtemps fait dans l’urgence, sans moteur ni confort, mais avec ingéniosité et acharnement.

Aujourd’hui, cette pompe à bras raconte en silence ce que les archives n’écrivent pas toujours : la sueur, l’effort, la débrouille… et les débuts d’une vocation.

Les commandants Nicolas Folio et Maya de Villepoix, à l'origine de l'exposition et auteurs de ces articles (archives).
Etiquettes : Histoire | Pompiers | SDIS

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