Le Port : une rentrée volcanique au Kabardock

“Même pas peur”. C'est le titre choisi par l'équipe du Kabardock pour sa programmation du premier semestre 2025. Comme d’habitude, une large part est laissée à des artistes locaux, avec des têtes d’affiche pour toutes les générations.
“On a particulièrement besoin de culture en ce moment pour souffler”, explique Nathalie Soler en montrant le programme siglé d’un grand “Même pas peur”. “On a décidé de reprendre la silhouette de Katia et Maurice Krafft car on a un peu l’impression de marcher sur un volcan parfois”, poursuit la directrice du Kabardock.
Avec la première partie de la saison culturelle de la salle portoise qui s’apprête à commencer le 22 février, l’heure était venue pour l’équipe du Kabardock de lever le rideau sur ce qui attend le public jusqu’en mai prochain. Neuf dates sont déjà prévues, avec un départ en fanfare grâce au concert de Zily. “Elle doit venir présenter son nouvel album avec plein de musiciens en guests. On souhaite vraiment proposer des soirées de fête où tout le monde peut se rencontrer, et son univers musical rentre parfaitement dans cela. En plus, sa venue était déjà prévue avant le passage de Chido et c’était particulièrement important de maintenir cette date. C’est un engagement envers une artiste dont on admire l’implication pour Mayotte, et cela nous fait très plaisir de l’avoir en ouverture de cette saison”, continue la directrice du Kabardock.

Une programmation éclectique
En plus de Mayotte, La Réunion sera bien sûr mise en avant avec la 11e édition du What’s Up Dock, qui va réunir encore une fois des graffeurs et des DJs péi pour une soirée de folie. “La soirée Nostalgie Kréol va aussi mettre en avant toutes les créolités, de l’océan Indien aux Antilles. On aura la chance d’avoir Exile One, qui fait maintenant partie du patrimoine musical de tout le monde !”, ajoute Julien Vabois, responsable de l’accompagnement artistique.
La scène urbaine et rap n’est pas en reste avec la venue du cultissime Saïan Supa Célébration le 4 avril prochain. Carbonne et sa pop urbaine seront aussi au rendez-vous en mai. Enfin, pour clore cette saison, c’est une soirée de fête qui attend le public pour une clôture aux couleurs de l’inclusion et du fun. “Après le succès du Kiki Ball de l’année dernière, on se devait de retenter l’expérience. Désormais, on va essayer d’en faire une date régulière car les retours étaient vraiment positifs”, explique Nathalie Soler. Ce “Ball La Poussièr”, porté par l’association péï Motion974, verra aussi une guest prestigieuse : la rappeuse queer Piche.
Désormais, la salle veut aussi initier un changement de paradigme autour de la venue de ses artistes. “Nous avons réussi à faire l’effort de la parité ces dernières années, mais à présent on veut aller plus loin en reliant les artistes et notre territoire. Ce n’est pas facile, mais on veut essayer de limiter les dates sèches d’un artiste en profitant de sa venue pour qu’il reste un peu plus longtemps et qu’il rencontre plus de monde. On travaille déjà au quotidien avec les associations culturelles ou de quartiers et on espère convaincre de plus en plus de monde de nous rejoindre. Par exemple, on pense profiter de la venue d’une DJ pour lui faire organiser une masterclass pour des artistes féminines réunionnaises. On arrive à la fin de notre dernier cycle de quatre ans, et pour celui qui vient, c’est l’un des changements que l’on veut impulser”, poursuit Julien Vabois.
“Même pas peur, mais on commence à un peu flipper”
Si l’équipe du Kabardock a une fois de plus réussi à proposer une programmation qui ravira de nombreux publics, la salle doit aussi faire face à la grave crise que traverse le monde de la culture depuis quelque temps. “Quand on a titré 'Même pas peur', c’était un peu du second degré, mais là, on commence un peu à flipper. Depuis le début de l’année, les nouvelles tombent les unes après les autres et la tendance qui s’affiche nous inquiète énormément”, souligne la directrice, le visage fermé.
“L’annonce de la baisse des crédits, puis la suppression du pass Culture collectif, est un choc pour l’écosystème de la culture. Il faut dire les choses clairement : non, le Kabardock n’est pas mis en danger par cette décision, mais pour les artistes, les intermittents et surtout nos enfants, c’est une catastrophe", exprime celle pour qui ce dispositif permettait "d’offrir une fenêtre sur autre chose que ce que proposent les algorithmes".
"Le gouvernement a bloqué les crédits au 31 janvier, et sur les 72 millions d’euros prévus, 50 millions d’euros de prestations et de visites avaient déjà été réservés via la plateforme en ligne. Devant la levée de boucliers, ils ont rouvert momentanément la plateforme et les enseignants ont pu réserver en quelques jours près de 7 millions d’euros, mais uniquement pour la première moitié de l’année. Cela laisse moins de 15 millions d’euros pour le second semestre. Quel sera l’impact pour les jeunes qui feront leur rentrée en août prochain ? Et quelle sera la suite ? On attend encore le détail des arbitrages budgétaires, mais comment peut-on envisager l’avenir quand un partenaire aussi important que l’État se désengage ? Tous ces ateliers, spectacles ou interventions auprès de nos jeunes sont réalisés grâce à des appels à projets, et certains artistes ont accepté de se rendre disponibles pendant un an pour ces projets. Que peut-on leur dire une fois qu’on retire les crédits ?”, s’inquiète Nathalie Soler.
De son côté, Julien Vabois insiste aussi sur la disparition des services civiques dans les associations partenaires du Kabardock. “Avec le non-renouvellement de beaucoup de ces contrats, les associations se retrouvent désorganisées, et nous, on se retrouve souvent sans aucun interlocuteur. Cela déstructure nos territoires et, en s’ajoutant à la baisse générale des crédits, des salles finissent par être impactées”.
“On risque une uniformisation de l’offre culturelle”
Pour l’équipe du Kabardock, ces annonces répétées sont le symbole de la fin d’une époque. “Notre ADN, c’est la transformation permanente, donc soit on la subit, soit on s’adapte. Mais c’est aussi notre mission, en tant que lieu inscrit sur un territoire, de dire quand quelque chose nous inquiète. Avec la baisse des budgets pour la culture, c’est la diversité qui est en danger. Si les financements sont de plus en plus faibles, on encourage la facilité, avec la programmation de têtes d’affiche. Prendre le risque d’avoir une programmation misant sur l’émergence et l’originalité, loin du rentable et du populaire, va devenir de plus en plus difficile. Et c’est nous, le public, qui en pâtirons”, rappelle la directrice du Kabardock.
Pour Nathalie Soler, la multiplication de ces crises dans le monde de la culture doit alerter le public comme les politiques. “Ce sont des indicateurs qui disent quelque chose de notre époque”. Que les amoureux du lieu se rassurent : loin de baisser les bras, c’est avec détermination que l’équipe de la salle portoise entame 2025. “On regarde l’horizon, et il reste encore tellement à mettre en avant sur nos scènes”, conclut Nathalie Soler.
Le programme complet de cette saison est disponible en ligne, ainsi que la billetterie pour ces neuf soirées.


