Le billet d'humeur de Mohamed Aït-Aarab : "Cynisme"

Découvrez le billet d'humeur de Mohamed Aït-Aarab.
À peine Abou Mohammed al-Joulani avait-il posé un pied dans Damas libérée de la sanglante dictature assadienne que l’Europe s’empressait de vouloir renvoyer chez eux les réfugiés syriens. Dégagez ces migrants que je ne saurais voir davantage !
Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Italie, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède, Suisse, ont décrété, quarante-huit heures après la fuite piteuse de l’héritier, que la Syrie était dorénavant une démocratie irréprochable.
Il convient donc de saluer la clairvoyance, que dis-je, le discernement, l’acuité, la finesse d’analyse, des gouvernements autrichiens, suédois, hollandais, et tutti quanti. Ils ont immédiatement perçu que Hayat Tahrir al-Cham (Organisation de libération du Levant), le groupe djihadiste dirigé par le nouvel ami de l’Occident, était le parangon de la démocratie au Proche-Orient.
Conséquence : tous les exilés syriens doivent retrouver leur chemin de Damas. Sans que l’on sache réellement quel sera l’avenir d’un pays qui a vécu, durant 54 ans, sous un régime sanguinaire, une “sécuritocratie” barbare, comme en témoignent les multiples exactions commis par les Assad père et fils :
- 10.000 morts dans la ville de Hama, en février 1982, une « Saint Barthélémy à la syrienne » ;
- 12.000 morts à la Ghouta, en août 2013, suite à des attaques chimiques ;
- 13.000 morts par pendaison dans la sinistre prison de Saydnaya, entre 2011 et 2015.
Et l’on pourrait égrener cette morbide litanie pendant des heures.
Et l’on vient nous expliquer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes !
Alors que l’Occident a, dans l’affaire syrienne, toujours brillé par son inconséquence et sa lâcheté.
À commencer par les États-Unis. Obama, en août 2013, avait montré les muscles et martialement défini une ligne rouge à ne pas franchir par le despote syrien : l’emploi d’armes chimiques contre sa population. 12.000 citoyens gazés plus tard, la Maison Blanche regardait ailleurs. Plus question de ligne, rouge, verte, bleue ou multicolore.
Mais en France, on n’est pas mal non plus.
En mars 2016, notamment, une délégation de parlementaires conduite par Thierry Mariani, « tour-operator en Syrie », avait rencontré l’ami Bachar. Et pour ces voyages exotiques, tous les partis politiques sont représentés, certains (LR, RN) plus que d’autres (PS).
Sans oublier les têtes d’affiches : Marine Le Pen, en 2017 comme en 2022, voyait en Assad un rempart contre l’extrémisme religieux, oubliant au passage que ce même Assad avait libéré des islamistes radicaux. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il twittait, en octobre 2019, la nécessité de soutenir le régime syrien, seul rempart, selon lui, contre Erdogan et les djihadistes.
Cette constance dans l’aveuglement, la mauvaise foi, les petits calculs politiciens, pourrait prêter à sourire. Mais le cynisme des uns ne doit pas faire oublier le sort des autres, assassinés, blessés ou contraints à l’exil par un régime qui ne peut prétendre à aucune circonstance atténuante.
PS : le général de Gaulle disait qu’il fallait aller vers l’Orient compliqué avec des idées simples. Pour mieux comprendre ce qui se passe en Syrie, un excellent documentaire est à voir sur France 5, « Bachar, le maître du chaos ». Et peut-être que l’Orient vous paraîtra moins compliqué.


