Tricentenaire du Code Noir : La condition humaine broyée par l'esclavage

Dans l'amphithéâtre des Archives départementales, ce jeudi après-midi, l'assistance est clairsemée mais les débats sont animés. Après l'intervention de l'universitaire mauricien Didier Michel intitulée « Du meuble à la transmission des valeurs parentales : l'esclave parent », une voix s'élève pour insister sur une interprétation trompeuse qu'a pu induire l'expression de « biens meubles » qui désigne les esclaves dans les Lettres patentes de décembre 1723, passées à la postérité sous le nom de Code Noir.
Chez nos voisins mauriciens, les expressions « biens meubles » et les « biens immeubles » sont toujours employés dans le Code civil et désignent les biens mobiles (voitures, animaux...) en opposition avec les biens immobiles, comme les terres ou les constructions. « Dans bien meuble, c'est le terme bien qui est le plus important. Le terme meuble, lui, peut conduire à une mauvaise interprétation », fait valoir un conférencier, en soulignant qu'il s'agissait avant tout, à travers les dispositions du Code Noir, de s'arroger un droit de propriété totale sur un être humain.
Le colloque international de l'Association historique internationale de l'océan Indien (AHIOI), qui se poursuit ce vendredi (aux Archives départementales de Saint-Denis) et ce samedi (Chapelle Pointue du musée de Villèle), a choisi cette année d'aborder parmi ses thèmes les conséquences humaines des Lettres patentes de décembre 1723, cette ordonnance royale qui régit le commerce des esclaves dans les Mascareignes.
« Lorsqu'on prévoit pour le grand marronnage la première fois de couper les oreilles, puis ensuite pour la deuxième fois quand l'esclave dépasse trente jours, de lui couper le jarret, quand pour la troisième fois il a la peine de mort, vous voyez très bien qu'il s'agit d'un texte d'une violence extrême et qui avalise l'exploitation inique de l'être humain par l'être humain », répond Prosper Eve à l'attention du discours souvent entendu selon lequel le Code Noir permettait d'encadrer, donc de limiter, la propension à la violence des maîtres.
L'intervention lors du colloque du Docteur en histoire de l'université de La Réunion Albert Jauze témoigne toutefois d'une application variable des peines encourues par les esclaves en fuite dans notre île, ce qui fait dire à Prosper Eve qu'il « n'y a pas un esclavage, mais des esclavages ». Dans le cadre d'une série judiciaire, objet d'un travail de recherche en cours, Albert Jauze détaille le procès criminel de quatre esclaves accusés de marronnage.
L'un d'eux s'est enfui à douze reprises en échappant à la condamnation à mort. « Les petits marronnages sont fréquents, on peut conjecturer qu'ils sont assimilables à des fugues, à des protestations de dignité, à des réactions à des brimades des maîtres », avance l'historien, en relevant que les esclaves revenaient souvent par eux-mêmes, peut-être tiraillés par la faim ou affaiblis par le froid des hauts de l'île.
Une autre hypothèse, soulevée par une personne dans le public, interroge sur le fait que les fuites de courte durée avaient peut-être pour objectif de communiquer avec d'autres esclaves marrons, ou de leurs transmettre des objets. Certains esclaves ayant une valeur monétaire élevée, leurs maîtres hésitaient sans doute à recourir à des violences susceptibles de les empêcher d'accomplir leur labeur.


