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Steeve éborgné par une balle de LBD : Le policier acquitté au bénéfice du doute

Interrompu par le Covid, le procès du policier de la brigade anti-criminalité du Port accusé d'avoir tiré une balle de LBD blessant grièvement un lycéen en marge des émeutes de février 2014 s'est déroulé cette semaine. Lors de la première audience, en avril 2022, des versions contradictoires avaient été exposées. Cette fois-ci, il a été acquitté au bénéfice du doute.
Ecrit par Isabelle Serre – le vendredi 1 décembre 2023 à 14H33

« Plus l’audience avance et moins je comprends ce qui s’est passé ». Cette phrase de la procureure générale, Fabienne Atzori, partie poursuivante au procès de Philippe P., accusé d’avoir éborgné Steeve, 16 ans, lors des émeutes du Port en février 2014, résume parfaitement le sentiment de ceux qui ont assisté à la première journée d’audience en avril 2022.

Le contexte dans lequel les faits criminels reprochés s'est déroulé avait parfaitement été décrit. Depuis trois jours, les violences urbaines secouaient la cité portoise pour cause d’augmentation du prix des carburants. Dans la nuit du 1er au 2 février 2014, la fébrilité était retombée mais vers une heure du matin, les échauffourées avaient repris. Plusieurs équipages de la brigade anti-criminalité étaient engagés afin de faire revenir le calme.

Mais soudain, les incendies avaient recommencé ainsi que les jets de projectiles et de cocktails molotov péi à destination des forces de l’ordre. Philippe P., élément de la BAC de jour du Port depuis 2007, se trouvait avec son équipe. Le quatuor de policiers avait l’habitude de collaborer et se connaissait parfaitement.

Cependant, l’ambiance n’était pas au beau fixe avec le commandement. Les interventions étaient désorganisées et une certaine mésentente régnait. Alors que les affrontements se déroulaient avenue Rico Carpaye, l’équipage de Philippe P. avait en charge les rues adjacentes. Depuis environ 22 heures, un autre quatuor de jeunes habitant juste à côté avait décidé d’être spectateur des affrontements. Se retrouvant encerclés, les quatre dalons avaient décidé de rentrer chez eux en courant.

Vers 2 heures du matin, ils s’étaient dispersés au milieu de la trentaine d’émeutiers. Steeve s’était retrouvé seul à l’angle des rues Berlioz et Ajaccio. À bord d’une 308, l’équipage de Philippe P. était alors arrivé. Ce dernier aurait tiré une balle de LBD sur le lycéen à un ou deux mètres de distance. C’est ici que les versions avaient divergé. 

Lors du deuxième jour d'audience, un des assesseurs, atteint du Covid, n'avait pas pu reprendre son siège. Le procès avait été annulé et reporté à une date ultérieure. L'audience criminelle s'est donc de nouveau ouvert ce mercredi 29 novembre pour une durée de trois jours. Le verdict est tombé ce vendredi.

"On a affaire à des menteurs à bâtons rompus"

Au dernier jour du procès, l'avocate générale a entamé sa plaidoirie en rappelant les difficultés pour le Parquet dans ce type d'affaire. "Je n’aime pas requérir contre des policiers, car ils ont ma confiance et ce sont nos collaborateurs, je tenais à le dire en préambule. Ce sont des partenaires et c’est dur de requérir contre eux. Aujourd’hui, nous ne jugeons pas la police nationale, mais un de leur membre. Je ne mets pas en doute la douleur qui est la sienne, mais je vous demande de penser à la douleur de la victime."

Fabienne Atzori rappelle l'importance du contexte dans cette affaire. "Il y a des spectateurs et un certain goût du 'j’y étais'. La situation se dégrade lorsqu’un véhicule est brûlé à côté d’une station-service et qu'il y a des spectateurs. À ce moment, la riposte s’organise. Loin de moi l'idée de dire qu’ils ont voulu se faire un petit Réunionnais, mais il faut rappeler le contexte difficile de cette nuit d’émeute où les policiers risquent leur vie et ça concerne aussi la victime."

Mais l'avocate générale retient également "qu'après les faits, les quatre policiers ont menti éhontément. J’ai confiance en la police, mais il y a des limites. Aujourd’hui, je peux dire qu’on a affaire à des menteurs à bâtons rompus. Il dit avoir fait usage de son arme à deux ou trois mètres et dit qu'il ne pense pas l’avoir touché. Qu’il se défende, c’est bien normal, mais vous pouvez retenir que ces charges existent".

Concernant la peine requise, la magistrate "n'a pas envie qu’il ne soit plus policier et neuf ans après, ce n’est pas opportun. Je requiers une peine de prison avec sursis qui ne soit pas inférieure à quatre ans. Vous devrez signifier la gravité des faits et prononcer une interdiction de porter ou détenir une arme qui ne soit pas longue."

"L’enquête a été désastreuse"

Pour l'avocat de la défense, Me Laurent-Franck Liénard, qui défend par ailleurs le policier impliqué dans la mort de Nahel, "il m’est insupportable de voir la victime ici et ces armes d’impact n’auraient pas dû être dans les mains de ces policiers ce soir-là. Il n’aurait pas dû être blessé ce soir-là. Quand il y a des accidents, c’est un drame tous les jours et c’est insupportable."

La robe noire va poursuivre en pointant du doigt la responsabilité de l'État. "C’est une direction politique qui a été prise et vous risquez d’avoir à traiter encore des dossiers comme celui-ci. Évidement, c’est une victime et c’est l’État qui en est responsable. Ce n’est pas parce que vous allez prononcer une peine que vous allez lui en élever la sienne. Rien ne va enlever ça !"

"Votre décision doit s’appuyer sur des éléments incontestables pour que vous puissiez condamner cet homme. Bon courage, car l’enquête a été désastreuse. On est parti d’une hypothèse que c’est forcément le tir de l’accusé qui est le bon alors qu’il y a plusieurs tirs. L’instruction ne va vraiment pas au bout des choses. Il n’y a eu aucune reconstitution sur place. Aujourd’hui, je vous le dis : on ne sait pas ce qu'il s’est passé !", assure la défense.

Pour Me Liénard, la seule certitude est que "la victime a été blessée par un élément de cet équipage, il y a eu plusieurs tirs, ce sont les éléments objectifs. À partir de là, on est sur des hypothèses. Les expertises de mon client le disent : il a agi par réflexe ! Ce n'est pas un tir volontaire."

L’avocat de la défense a ensuite fait la démonstration que la victime est tombée, car il a reçu un tir de flash-ball, en partant de l’hypothèse retenue par le médecin légiste que la balle est arrivée de face. "En allant sur les lieux avec mon client, je me suis posé la question que personne ne s’est posé : qui l’a touché ? Pour moi, c’est soit l’un des deux autres, mais pas mon client. On a écarté de l'instruction le seul qui a pu le toucher, car son tir a été retenu comme légitime. On a préféré accuser mon client."

Pour achever sa plaidoirie, Me Liénard estime que "ce n’est pas parce que vous acquittez mon client que la victime ne sera pas indemnisé. Il a été blessé par un tir, c’est une responsabilité de l’Etat. Un organisme existe à cet effet. Il est impossible que la balle de mon client soit entrée de face dans l’œil de la victime. Vous devez l’acquitter."

Le policier a finalement été acquitté au bénéfice du doute.

Etiquettes : Police

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