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Oser affronter la Peste

Ecrit par zinfos974 – le mercredi 6 janvier 2016 à 12H02

Afin d’accompagner dans sa lecture un jeune ami et voisin dont le professeur a inscrit "La peste" à son programme du bac de Français, j’ai été amené à rouvrir, ce que je n’avais pas fait depuis mon adolescence, le célèbre roman de Camus. Cette relecture, loin de me paraître fastidieuse ou vaine, m’a – je dois l’avouer – tout-à-fait captivé et elle m’est apparue vraiment bénéfique et féconde. Albert Camus, qui a écrit son livre durant la 2ème guerre mondiale (commencé en 42, celui est publié en 47) y a versé des réflexions précieuses qui lui ont été inspirées par les événements que lui et ses contemporains ont vécus. Il l’a en particulier nourri de son expérience personnelle de résistant.

Tout en dotant sa très précise description de la rencontre inattendue entre une épidémie meurtrière, celle de la peste, et une ville particulière, celle d’Oran, d’un caractère réaliste appuyé (réalisme médical, géographique, météorologique, social, etc.), l’auteur a fait aussi en sorte de conférer à son livre le caractère d’une fable universelle et intemporelle. Car la Peste, ou le Fléau, est ici pour Camus – on le voit bien – l’allégorie des différents maux qui meurtrissaient et continuent de meurtrir la pauvre humanité, non seulement la guerre, nommément par lui mentionnée, mais aussi le totalitarisme, de droite ou de gauche, la dictature et l’oppression sous toutes ses formes…

Mais – qu’on se rassure ! – mon intention n’est pas ici d’imposer au lecteur une analyse fouillée et exhaustive de ce livre que beaucoup pourtant s’accordent à considérer comme un livre important. Juste d’en dire les quelques mots de présentation qui m’ont semblé nécessaires pour introduire ces quelques lignes de la fin du chapitre I que ma lecture m’a fait rencontrer, lesquelles lignes m’ont paru si étonnamment d’actualité que j’ai tenu à les détacher de l’ensemble pour les donner ici à lire isolément :

"Quand une guerre éclate, les gens disent : "Ça ne durera pas, c’est trop bête". Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux".

En lisant cette page, j’ai été frappé, disais-je, par sa pertinence et son actualité. L’aveuglement obstiné, le refus de voir et d’envisager lucidement les périls, est bien de toutes les époques. Il est par conséquent tout autant de la nôtre que de celle de Camus. Le terrorisme islamiste, entend-on couramment, ça ne durera pas, ça va passer : il suffira de bombarder le temps qu’il faudra les territoires actuellement occupés par l’État Islamique pour en avoir facilement raison. Quelle naïveté ! Le terreau qui nourrit le djihadisme made in France n’a-t-il pas pourtant été suffisamment alimenté depuis des années par l’irresponsabilité de nos hommes politiques pour que ne continuent de se lever parmi nous, quoi qu’il arrive, des ennemis irréductibles de notre civilisation, déterminés à tout prix à l’abattre ?

On aura noté, j’espère, la pointe d’acrimonie toute particulière qu’exprime Camus à l’encontre de ceux qu’ironiquement il appelle les "humanistes", les belles âmes bien-pensantes et pétries d’angélisme qui préfèrent le déni et la dérobade, l’euphémisme et le mensonge, à la franchise et à la lucidité, qui optent délibérément pour la vérité habillée, grimée et soigneusement fardée plutôt que pour la vérité nue et crue, celle qui peut faire mal, qui est dure à contempler en face.

Se refuser à affronter la Peste, ce n’est pas seulement se refuser à prendre la mesure des périls que font courir à nos sociétés et notre civilisation européennes, l’islamisation déraisonnable, excessive, et le déferlement migratoire sans retenue à laquelle on assiste aujourd’hui.

Se refuser à affronter la Peste, c’est aussi continuer comme des benêts à répéter benoîtement, la gueule enfarinée : "L’Europe, c’est la paix : on peut dormir tranquille !" et ne pas vouloir voir où elle nous mène en réalité, cette Europe de la démission et de l’impuissance.

C’est refuser de voir que, face à la guerre qui vient, face à la guerre possible (si ce n’est inéluctable), cette Europe-là n’hésitera pas à nous abandonner, entièrement désarmés, physiquement et moralement, et que ce sera sur nos propres forces qu’il nous faudra alors entièrement compter.

Retenir la leçon de Camus, c’est donc oser, courageusement, affronter la Peste, c’est oser affronter le Fléau, les périls mortels qui aujourd’hui nous menacent. C’est ne pas se contenter de ranger au rayon des cauchemars et des mauvais rêves « qui passent » les prodromes inquiétants, tous les signes avant-coureurs des embrasements qui se préparent, lesquels signes, avec aujourd’hui de plus en plus d’insistance, vont ici et là se multipliant.

André Pouchet, le 5 janvier 2016.

 

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