Notes de lecture - (Presque) dérangeant car trop vrai : "La nuit tu es noire, le jour tu es blanche" par Anne Terrier

La nièce de l'écrivain antillais Edouard Glissant n'y va pas par quatre chemins ; quand elle raconte les méfaits de la colonisation française en Guadeloupe et en Martinique, c'est à la louche... mais avec un sens du détail et de l'amour qui force le respect.
La France a conquis, sous couvert d'Évangile, avec l'appui de ses canons, un immense empire colonial, dont les Antilles françaises, qui fait honte à l'esprit humain. Sa soi-disant « mission civilisatrice » chez ces populations différentes a consisté essentiellement à tirer d'immenses profits du sucre et du rhum antillais grâce au trafic des êtres humains arrachés à leur Afrique natale.
Si Anne Terrier ne le dit pas aussi explicitement dans « La nuit tu es noire... », c'est en filigrane tout au long de ses pages avec une de ses conséquences les plus terribles, le racisme.
Un racisme qui, c'est évident, s'exerce dans les deux sens. Les Blancs méprisent ouvertement les Noirs descendants d'esclaves en les sous-payant ( avec interdiction à leurs propres enfants de les fréquenter ) et en feront autant avec leurs successeurs à la peine, les descendants d'Immigrés indiens. Quant aux descendants de ces gens de peine, Noirs ou Indiens, nombre d'entre eux n'auront de cesse qu'ils n'aient « blanchi » leur peau.
Cela va si loin que, par exemple, lorsqu'un propriétaire blanc a des enfants métis (parce qu'il aura un petit peu violé ses employées), ses rejetons auront l'interdiction de se marier de peur que la couleur noire ne resurgisse chez ses petits-enfants !
Ce livre est l'histoire de Paula, métisse dont la vie n'est qu'une suite d'invraisemblables galères, qui ne cesse de se demander quel péché elle a bien pu commettre pour que le Dieu d'amour (ouaf !) dont elle se sent pourtant imprégnée le lui fasse payer tout au long de son existence. Même quand elle se croit aimée et ose se marier, contrairement à toute sa fratrie, c'est pour tomber de Charybde en Scylla !
Anne Terrier n'invente rien, on le sait, on le sent : bien que le contexte soit différent, ce sont des monstruosités qui se sont bel et bien déroulées chez nous aussi.
Seuls la quantité de prénoms et les fréquents flash-back non expliqués rebuteront peut-être les amateurs de récits plus « linéaires » mais cela ne doit pas nous inciter à bouder notre plaisir : ce récit est passionnant et nous permet de nous recadrer dans notre Histoire récente trop longtemps ignorée et gommée de nos programmes scolaires (volontairement ?)
J.B.
« La nuit tu es noire, le jour tu es blanche »
Anne Terrier
Gallimard Continents noirs
En librairie


