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Les emplois aidés

Ecrit par zinfos974 – le mardi 19 février 2013 à 10H21

Les emplois aidés occupent largement l’actualité locale. De bons esprits y voient une forme d’assistance coûteuse pour la collectivité, qui encourage la paresse et n’apporte rien au développement économique de l’île. Un gadget électoraliste pour politiciens toujours en campagne.
Je ne partage pas ce constat, mais ne nie pas la part de vérité qu’il contient. Les emplois aidés sont une nécessité dans l’état actuel de la situation nationale et locale. Mais la façon dont le dispositif est mis en œuvre, est globalement, en effet, désastreuse.

Imaginons ce que serait le climat de l’île sans les 23 000 emplois aidés. Cela serait l’assistance absolue qui coûterait encore plus cher, puisque les emplois aidés apportent une certaine contre-partie de travail produisant quelques biens et services. Imaginons ce que serait ce climat, si ces milliers de personnes bénéficiant d’un contrat aidé étaient sans ressource, abandonnées à leur sort. Ce serait l’explosion.
Mais il faudrait une politique réunionnaise des emplois aidés.

Tel élu se met à genoux devant le préfet pour obtenir quelques emplois aidés pour sa commune ; telle députée transmet l’information : il y aura 23 000 emplois aidés ; la Région bloque les emplois aidés dont elle dispose parce qu’elle considère que l’Etat ne lui en a pas attribué suffisamment ; des jeunes dressent des barrages, mettent le feu aux poubelles, interpellent les maires ; des manifestants bloquent tantôt la Région, tantôt la préfecture. Tout cela pour avoir plus d’emplois aidés. Il faut le faire, mais c’est court.

1. Il n’y a pas de politique.

Les emplois aidés doivent répondre à une urgence assurément, et il en faut ; mais ils doivent être, parallèlement, un temps de formation sérieuse des bénéficiaires pour leur permettre d’occuper les emplois actuels ou futurs du marché du travail.
Emploi aidé = emploi immédiat mais précaire + formation + insertion ultérieure dans un monde du travail plus pérenne. L’emploi aidé doit intégrer une perspective d’insertion dans le monde du travail marchand, de la fonction publique, de l’économie solidaire, du monde associatif.
Ce côté « formation » des emplois aidés marchera si les bénéficiaires du dispositif sont motivés. Et ils seront motivés si les emplois pérennes comme débouchés aux formations existent réellement et leur sont accessibles. Sinon, nous resterons dans la situation actuelle : des formations qui débouchent sur des « certificats de stages » sans valeur, les emplois pérennes attendus, n’étant pas au rendez-vous.

« Une politique des emplois aidés » doit donc s’inscrire dans « une politique plus globale de l’emploi ». Sinon, nous serons encore dans un turn-over éternel pour chômeurs, occupés tous les deux ou  trois ans, dans des « ti contrats six mois » . Mais « Une politique globale de l’emploi » suppose l’existence « d’une politique de développement ». La création d’emplois (en dehors des emplois aidés, mais précaires) ne se décrète pas. Elle ne peut pas être un objectif politique. Elle ne peut être que la conséquence d’une politique de développement.

Le développement, c’est l’activité, qui, elle, suppose la mobilisation, l’embauche d’hommes et de femmes pour l’assurer. Si l’activité diminue, la création d’emplois diminue : si l’activité stagne, la création d’emplois stagne ; si elle augmente, la création d’emplois augmente elle-aussi.
Certaines activités sont créatrices de richesses. Ce sont les activités économiques, celles du secteur marchand ou celles de l’économie solidaire, publiques ou privées. Elles créent les richesses qui permettront de financer des activités non créatrices de richesses directement, mais créatrices d’emplois.

L’agitation pour les « emplois aidés » à laquelle nous assistons, n’entre  pas dans ce schema emploi-activité-développement. Tout le monde se contente de demander plus d’emplois aidés. C’est cela qui est désastreux.

Lorsque la loi prévoit une pérennisation de l’emploi aidé, les politiques et les acteurs économiques se croient honnêtes et réalistes en décrétant qu’il n’y a pas de pérennisation possible, puisqu’il n’y a pas d’emplois pérennes en perspective. La crise, l’étroitesse du marché, l’éloignement, le décalage entre les formations et les besoins, etc. sont les explications qu’ils donnent à cette situation réunionnaise qu’ils qualifient de « fatale ».  Il faut s’y résigner. Il faut se résigner à la solidarité extérieure, sans subsidiarité : à l’assistance ; à la liberté sans responsabilité : à la dépendance ; à la croissance sans développement : à la subsistance sous perfusion.

Cette fatalité est la conséquence de l’absence de politique réunionnaise. Nos responsables politiques ne font pas l’effort de subsidiarité qui consisterait à rechercher, à encourager et à accompagner la recherche de solutions réunionnaises à la crise, à l’étroitesse du marché, à l’éloignement, au décalage des formations, etc. La volonté de procéder à cette recherche, en explorant et en développant tout le potentiel existant, de façon originale, en fonction du contexte local, n’existe pas. On se contente d’exploiter les kits venus de Paris et d’attendre, toujours de Paris, des missions, des décisions et des crédits.

2. Il n’y a pas de politique réunionnaise.

Les différentes catégories d’emplois aidés, les différents dispositifs destinés à favoriser l’embauche, à assurer la compétitivité des entreprises, etc. sont l’expression d’une politique nationale. Cette politique nationale doit être déclinée dans les régions, à travers des projets régionaux,  des politiques régionales.

Chaque région – pas seulement les RUP – dispose de pouvoirs réels pour organiser son propre développement, adapter les dispositions nationales et expérimenter des solutions originales, pour intégrer les dispositifs de la politique nationale dans les conditions particulières qui sont les siennes, à travers un projet régional. A travers un projet régional réunionnais, s’agissant de La Réunion. C’est ce projet régional qui sera négocié avec l’Etat. C’est à travers ces négociations, qu’il sera proposé davantage d’emplois aidés, davantage d’emplois aidés dans tel secteur plutôt que dans tel autre ; voire des emplois aidés dans des secteurs qui ne sont pas prévus dans la loi générale ; les objectifs, les orientations et les conditions des formations, etc.

C’est La Réunion qui conçoit, négocie et conduit le projet réunionnais.
La classe politique, les acteurs divers de la vie réunionnaise, et le corps électoral, ne sont pas dans cet état d’esprit, ni dans cette logique. Pour eux, l’Etat établit les règles générales et c’est encore lui qui organise, de Paris, les adaptations et les expérimentations particulières. Comme au temps de la colonie et d’avant la décentralisation. La Réunion n’existe pas ; il ne peut donc être question de projet réunionnais.   

Alors, tout le monde agit en ordre dispersé. Tel élu pense qu’il pourra décrocher quelques emplois aidés parce qu’il appartient à la majorité du Président, parce qu’il a été reçu par le cabinet d’un ministre ; tel responsable charismatique d’association est persuadé d’en arracher d’autres, parce qu’il peut mettre quelques centaines de personnes devant les grilles de la préfecture ou de la Région ; tel maire envoie des jeunes barrer les routes, mettre le feu aux poubelles, menacer à la télévision et aux radios, pour forcer les autorités à dégager même pas trois dizaines d’emplois aidés ; telle collectivité fait le grève parce qu’elle n’en a pas eu assez, etc. Ces revendications, interpellations, manifestations ne sont pas inutiles puisqu’elles obtiennent ici ou là des emplois supplémentaires. Et cette diversité d’expression, dans la forme et sur le fond, est saine et intéressante. Ces revendications,  de réunionnais certes, mais diverses, variées et dispersées, ne font pas un projet réunionnais légitime à proposer, à négocier, à mettre en œuvre.

Le président de la Région, comme tel député, tel maire, tel président d’association, de collectif, comme la présidente du Conseil général, y va lui aussi de son couplet pour demander à l’Etat de faire le nécessaire. Si quelqu’un ne peut pas se permettre de s’aligner ainsi avec les interpellateurs de l’Etat, c’est bien le président de la Région. Parce que c’est lui qui porte la responsabilité de promouvoir, d’organiser, de négocier, de mettre en œuvre un projet réunionnais ; c’est lui qui porte la responsabilité de faire entendre la voix de La Réunion.

La loi du 2 mars 1982 relative aux droits et libertés des communes, des départements et des régions, stipule que : « (Le conseil régional) a compétence pour promouvoir le développement économique, social, sanitaire, culturel et scientifique de la région et l’aménagement de son territoire et pour assurer la préservation de son identité, dans le respect de l’intégrité, de l’autonomie et des attributions des départements et des communes. » Dans la loi, la définition de cette compétence globale pour « promouvoir  le développement » de la région, ne se retrouve ni au titre I consacré à la commune, ni au titre II consacré au département, alors que les compétences particulières à chacune de ces collectivités – région comprise -  sont soigneusement définies et réparties. Manifestement, la région a une compétence générale, politique, que n’ont pas les autres collectivités, qu’elle doit cependant exercer dans le respect de l’intégrité, de l’autonomie et des attributions de celles-ci.

Cela signifie que le conseil régional responsable politique du développement de La Réunion, doit assurer cette responsabilité en relation avec le département et les communes, pour que soit respectée « l’intégrité de leur autonomie et de leurs attributions », l’intégrité de leurs compétences administratives.

Pour cela, s’agissant du traitement de l’affaire des emplois aidés dans l’urgence, il aurait fallu que le président de la région s’accorde avec la présidente du conseil général et le président de l’association des maires, pour décider des initiatives à prendre en vue de  proposer au gouvernement la négociation d’un projet.

Ce projet réunionnais que les politiques auraient à négocier avec le gouvernement aurait été finalisé après un large débat organisé avec les assemblées consulaires, les organisations professionnelles, les associations et les citoyens dans le cadre d’assises dont l’organisation aurait été confiée au conseil économique, social et environnemental regional.

A l’occasion de ces assises, un débat public dans la presse, les radios, les télévisions, au sein des organisations professionnelles, des associations, des manifestations de rue, auraient eu lieu parallèlement, démocratiquement.

Cette procédure à propos des emplois aidés de 2013 est-elle encore possible ? Peut-être plus. Mais des assises réunionnaises « pour définir les orientations et les bases d’un développement de La Réunion », devraient être lancées sans délai. La balle est dans le camp du président de la région.

Ils ne se trompent pas de cible quand les manifestants, de plus en plus, interpellent le président de la région devant la pyramide inversée, plutôt que le préfet devant la préfecture. Parce que, ce faisant, ils interpellent celui qu’ils ont élu pour monter un projet réunionnais, le négocier avec les instances nationales, européennes, indianocéaniennes demain, et le conduire localement ; parce que, ce faisant, ils interpellent celui qu’ils peuvent révoquer par leur vote s’il n’est pas à la hauteur ; alors que le préfet, qui  ne fait qu’exécuter les politiques arrêtées par les élus, n’est pas élu, et n’est que de passage dans l’île.

Mais les électeurs, le corps électoral, sont-ils dans cette logique ? Car enfin, s’ils s’accommodent de l’irresponsabilité de leurs élus, de l’appel à Paris pour régler jusqu’à nos plus petits bobos, il est évident que le pays tournera toujours en rond.

L’agitation autour des emplois aidés comme des prix, ne seront et ne resteront que des outils efficaces pour préparer l’élection des uns, soigner la notoriété des autres et justifier l’utilité qui n’est pas toujours évidente, de certains ; pas pour régler les problèmes.

Paul Hoarau

 

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