Il paraît que les drumlines n’attirent pas les requins…

Cette publication(1) affirme notamment :
« [….] Les requins bouledogues ont passé moins de temps dans les eaux littorales lorsque les drumlines étaient déployées, et leur présence était influencée par les températures de surface de la mer (SST), les précipitations et l'heure de la journée. Il n'y avait pas de différence dans le nombre de requins bouledogues détectés dans la zone de déploiement des SDL [SMART drumlines] par rapport aux sites environnants. Comme les taux de capture des SDL n'étaient que faiblement corrélés avec la présence de requins marqués, leur efficacité à capturer les requins présents dans la zone n'a pas pu être déterminée avec précision. Dans l'ensemble, les résultats montrent que les SDL, déployés sans chum et appâtés avec de petits poissons entiers et peu gras ne peuvent pas être considérés comme des "aimants à requins", qui pourraient attirer les dangereux requins bouledogues vers les côtes, où ils constitueraient une menace pour la sécurité des surfeurs et des autres usagers de la mer. La détection de requins bouledogues marqués se déplaçant dans et hors de la zone de pêche à la SDL indique que ces dispositifs de pêche ne constituent pas une barrière impénétrable au passage de cette espèce potentiellement dangereuse. »
Mais justement, il s’agit bien là de requins marqués, donc qui ont fait l’objet d’au moins une précédente capture. Or une autre publication de Mourier et al. (2017)(2) a montré que des requins déjà capturés pouvaient apprendre à éviter la capture :
« [….] La capturabilité individuelle des requins diminue en fonction de l'expérience, comme le révèle la comparaison de la fréquence de capture et de la présence sur le site. Dans l'ensemble, ces caractéristiques suggèrent que les individus ont appris à éviter la capture, ce qui a finalement augmenté la robustesse du réseau à la pêche expérimentale avec remise à l'eau. Nos résultats suggèrent également qu'il faut faire preuve d'une certaine prudence dans l'utilisation des modèles de capture-recapture souvent utilisés pour évaluer la taille des populations, car les hypothèses (telles que l'égalité des probabilités de capture et de recapture) peuvent être violées par l'apprentissage des individus à échapper à la recapture. »
« Nous avons utilisé le réseau social d'une population de requins de récifs à pointe noire (Carcharhinus melanopterus) en liberté [….]. L'étude a été menée en combinaison avec un programme expérimental de capture et de remise à l'eau qui nous a permis de déduire des différences individuelles dans la capturabilité et leurs conséquences sur la robustesse du réseau. Ce programme nous a permis de tester simultanément la capacité d'apprentissage des requins à l'égard de leur capacité de capture et de remettre en question les estimations de la taille de la population déduites des programmes de capture et de remise à l'eau. »
« Les changements individuels de la capturabilité par apprentissage ont été observés à partir d'un protocole de capture-relâche-recapture (par exemple, des enquêtes de population ou la pêche avec capture-relâche). [….] la probabilité de capture diminue avec l'augmentation du nombre d'observations ainsi qu'avec l'expérience individuelle de la capture. Dans ce cadre, l'apprentissage rend le réseau de plus en plus robuste à la pression de la pêche avec remise à l'eau. [….] L'apprentissage en réponse à la capture doit être particulièrement pris en considération lors de l'utilisation de modèles de marquage et de recapture basés sur l'échantillonnage de la pêche. Nous montrons ici que l'apprentissage peut induire un biais important dans un tel cadre analytique, car l'hypothèse selon laquelle les individus ont la même probabilité d'être capturés peut être violée. Chez certaines espèces de téléostéens, la capturabilité a rapidement chuté après quelques jours de pression de pêche soutenue dans un scénario de capture et de remise à l'eau (Ferno & Huse, 1983 ; Askey et al., 2006). De même, les requins peuvent tirer des enseignements d'une interaction non létale antérieure avec les pêcheries (par exemple, lorsque les requins sont des prises accessoires et sont relâchés dans l'eau) (Guttridge et al., 2009). »
Guyomard et al. (2020)(1) le reconnaissent d’ailleurs - timidement - dans leur publication :
« Il est intéressant de noter qu'un seul des requins marqués a été recapturé. Ce pourrait être dû à la "timidité des pièges", comme l'ont noté HYPERLINK \l "_bookmark21" Bernard et Hansen (1992), selon laquelle un poisson marqué est moins susceptible d'être recapturé avec le même type d'engin de pêche. Cet effet a été mis en évidence chez les petits requins de récif ( HYPERLINK \l "_bookmark64" Mourier et al., 2017), bien qu'observé seulement après une série de plusieurs recaptures des mêmes individus. »
Il convient donc d’être extrêmement précautionneux en la matière, malgré l’enthousiasme juvénile du CSR et du préfet pour leur dispositif de pêche « innovant et 100% "péi" » et pour les résultats d’une publication qui ne tient aucun compte de la capacité d’apprentissage des requins.
On se reportera par exemple aux conclusions du rapport du Comité des Pêches de 2015 sur le programme Cap Requin, rapport pourtant établi par le même Guyomard(3) :
« Les détections de requins bouledogues dans la zone d’étude constituent un indicateur biaisé de la présence réelle de requins dans la zone d’étude et l’hypothèse d’un plus fort évitement des requins marqués des lignes de pêche (suite à un apprentissage après marquage/relâché) ne pouvant être complètement évacuée non plus… Il serait ainsi intéressant de chercher à évaluer cet effet, ainsi que la quantité globale de requins autour des engins de pêche, par des observations directes obtenues grâce à des caméras sous-marines, mais on peut aussi s’interroger sur le risque encore plus élevé d’évitement de la zone en présence de ce type de matériel à l’encombrement non négligeable, par des requins bouledogue très farouches et sensibles à toute présence incongrue dans le milieu… ».
Qui plus est, Guyomard et al. (2020) font état de l’utilisation prioritaire comme appâts « de petits poissons entiers et peu gras » : « Généralement, deux milkfish (Chanos chanos) entiers de 750 g fournis congelés par des sources d'aquaculture étaient posés sur un hameçon unique ou deux hameçons rapprochés. [….] Les appâts vivants ont été très rarement utilisés (0,7 % des déploiements de SDL), et n'ont donc pas été intégrés dans l'analyse. ».
Et d’en déduire et affirmer que les drumlines n’attirent pas les bouledogues…
Ces auteurs précisent également :
« Dans notre étude, ni la présence ni le type d'appât n'ont augmenté de manière significative la présence de requins marqués ou la durée de leurs visites, à court et à long terme. Il est peu probable que le choix des appâts ait joué un rôle important, car chacun d'eux pesait moins de 2,5 kg, écartant ainsi la possibilité d'un quelconque approvisionnement, comme l'ont discuté HYPERLINK \l "_bookmark30" Clua et al. (2010). Aucun chumming n'a jamais été effectué et les espèces de poisson à faible teneur en graisse ont été prédominantes et délibérément utilisées comme appât. Les milkfish, qui ont été utilisés pour 72,8 % des déploiements de SDL, ont une teneur en lipides totaux de 7 % (données du prestataire, société Réunion Pélagique). [….] Ainsi, les stimuli olfactifs fournis par les appâts étaient très faibles. [….] La teneur en huile de l'appât et la manière dont il est déployé, jouent un rôle crucial pour attirer les requins. Les poissons écrasés, souvent mélangés à de l'huile, connus sous le nom de chum, ont une surface de diffusion beaucoup plus importante qu'un seul poisson entier ( HYPERLINK \l "_bookmark87" Westerberg et Westerberg, 2011). En conséquence, le chum crée un panache odorant continu qui peut s'étendre jusqu'à plusieurs kilomètres, dépendamment de la force du courant ( HYPERLINK \l "_bookmark23" Bruce et Bradford, 2013), et éventuellement attirer les requins à de grandes distances. [….] En plus des stimuli chimiques fournis par l'appât, toute prise se débattant sur une ligne de pêche [donc vivante] est susceptible d'attirer les requins de grandes distances ( HYPERLINK \l "_bookmark56" Kritzler et Wood, 1961 ; HYPERLINK \l "_bookmark41" Gardiner et al., 2014 ; HYPERLINK \l "_bookmark63" Mitchell et al., HYPERLINK \l "_bookmark63" 2018). »
Or dans le cadre des pêcheries du CSR, c’est la bonite – poisson gras - qui a été imposée en priorité, à 80%, avec une taille minimum de 30cm (cf. le cahier des charges du CSR dans les Rapports Trimestriels des Observateurs RTO).
Qui plus est, suite aux revendications des pêcheurs - sans doute soucieux de préserver la rentabilité de leurs sorties de pêche - le CSR a accepté, dès la 1ère année de son fonctionnement en 2018, d’abandonner les contraintes imposées au départ afin de rendre les drumlines moins attractives pour les captures accessoires :
« Pas de contrainte sur la pré-congélation des appâts, les pêcheurs pourront ainsi utiliser les appâts fraîchement pêchés par leur soin. [….] Des appâts vivants peuvent également être utilisés [….]. » (RTO n°5, page 14) :
Et le rapport du Comité des Pêches de 2015 confirme bien que :
« L’effet du type d’appât est le seul effet significatif sur les espèces capturées parmi l’ensemble des variables temporelles et autres conditions de pêche ici présentées. »
la bonite est un poisson gras par rapport au milkfish, qualifié de maigre. « L’utilisation [….] d’appâts plutôt gras comme divers scombridés (petits thons, bonites) a pu avoir un effet d’augmentation de la durée des visites. »
les milkfish utilisés, calibrés à 750 grammes, sont plus petits que les bonites (de taille >30cm et de poids 1 à 2kg), et sont généralement hameçonnés par paires.
« la principale motivation de l’utilisation d’appâts différents du milkfish était d’améliorer l’efficacité des dispositifs pour un meilleur ciblage des requins bouledogues. »
« le milkfish est un appât relativement efficace sur [le bouledogue], mais les appâts vivants et frais le sont proportionnellement plus : beaucoup plus rarement utilisés, ils ont provoqué autant de captures de cette espèce que les milkfish. »
« l’analyse des conditions de captures des requins bouledogue a mis en évidence que les facteurs opérationnels liés à l’utilisation des "smart drumlines" étaient déterminants dans leur efficacité. Il est ainsi plus efficace d’utiliser des appâts vivants, plutôt la nuit, en période de forte fréquentation et aux alentours de la pleine lune, pour maximiser les chances de capture de cette espèce particulièrement difficile.»
Enfin Guyomard et al. (2020) tirent de leur étude sur l’influence des appâts des conclusions pour le moins catégoriques malgré des résultats pourtant très contradictoires :
« Ni le nombre de SDL déployés, ni le nombre de captures, ni le type d'appât n'ont influencé la probabilité de présence de requins bouledogues dans la baie de Saint-Paul, bien que l'absence d'appât ait été associée à une plus forte présence de requins. [sic !] »
« De manière surprenante, les résultats suggèrent une diminution du temps de résidence des requins bouledogues présents pendant les périodes de pêche. »
Par conséquent les appâts utilisés par Guyomard et al. (2020) dans leur étude sont à priori beaucoup moins attractifs sur les bouledogues que ceux habituellement utilisés par les pêcheurs du CSR. Une raison de plus pour considérer les résultats de cette étude avec beaucoup de circonspection dans le contexte qui prévaut depuis 2018.
En fin de compte on retombe toujours sur les mêmes questions :
Pourquoi s’encombrer d’appâts coûteux payés par le contribuable, si cela n’attire pas les espèces qu’on veut pêcher ? Autant pêcher avec des hameçons nus, non ? Le CSR pêcherait des requins avec des appâts qui n’attirent pas les requins. Non, franchement ? Ils font comment ?
Pourquoi le requin tigre, un semi-pélagique qui vit essentiellement au large, est-il capturé à la côte dans des proportions 33 fois supérieures au requin bouledogue ? Aucun effet attractif de l’appât bien sûr…..
Didier Dérand
Collectif "Requins en Danger à la Réunion"
(1) Guyomard D., Lee K.A., Perry C., Jaquemet S., Cliff G. (2020) - SMART drumlines at Réunion Island do not attract bull sharks Carcharhinus leucas into nearshore waters : Evidence from acoustic monitoring, Fisheries Research, Volume 225, 105480, ISSN 0165-7836, HYPERLINK "https://doi.org/10.1016/j.fishres.2019.105480" https://doi.org/10.1016/j.fishres.2019.105480
(2) Mourier J., Brown C., Planes S. (2017) - Learning and robustness to catch-and-release fishing in a shark social network. Biology Letters13:20160824. HYPERLINK "http://doi.org/10.1098/rsbl.2016.0824" http://doi.org/10.1098/rsbl.2016.0824
(3) Guyomard D. (2015) – CapRequins, Cinquième rapport au Comité Scientifique Comité de Suivi début 2015. Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de la Réunion (CRPMEM), version corrigée du 3 mars 2015, 108 pages.


