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Développement séparé

Je reviens de voir, en rêve, un film étonnant. Il s’agit du sujet de la dissertation de philosophie proposé aux candidats, certains peut-être vétérans comme moi, à l’épreuve du baccalauréat philosophie dans sa nouvelle formule, la dissertation en quatre heures, dont une heure et demie est occupée à visionner individuellement et librement, avec fiche cinématographique  […]

Ecrit par zinfos974 – le vendredi 26 juin 2009 à 17H22

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Je reviens de voir, en rêve, un film étonnant. Il s’agit du sujet de la dissertation de philosophie proposé aux candidats, certains peut-être vétérans comme moi, à l’épreuve du baccalauréat philosophie dans sa nouvelle formule, la dissertation en quatre heures, dont une heure et demie est occupée à visionner individuellement et librement, avec fiche cinématographique  à l’appui, un film, un peu comme un texte donné à lire et à commenter,  et sur lequel  les candidats sont appelés à prendre partie.

La majorité des candidats, plus rapides ou plus expéditifs que moi, ont rempli leur copie dans la demi-heure qui a suivi la projection, ou même pour certains parfois presque au début de l’épreuve, comme s’ils connaissaient déjà le film. Je me retrouve, avec les surveillants dont la présence est obligatoire jusqu’à la fin du temps imparti pour l’épreuve, un des seuls à visionner et re-visionner le film ou certaines séquences au ralenti , avant de commencer à écrire mes lignes.  j’ai d’ailleurs égaré à plusieurs reprises ma copie, soit que je dusse aller aux toilettes et qu’elle ait été ramassée par erreur par un surveillant, soit  que je l’ai tout bonnement perdue dans le fatras de mes papiers. J ‘ai commencé à sympathiser avec certains surveillants, heureux semble-t-il , qu’il leur reste au moins un candidat à surveiller jusqu’à la fin de l’épreuve. J’ai du changer à plusieurs reprises de salle, et je me trouve à la fin, seul  à composer dans un réduit ou leurs vêtements sont entreposés.

Le film se passe pour l’essentiel en Algérie, et porte sur la communauté pied-noir , l’action se déroule sur plusieurs générations avant l’indépendance et se poursuit en métropole lors de l’indépendance algérienne. Il est en couleur et fort riche en détails significatifs de la « culture pied-noir ». la communauté musulmane est en grande partie absente du film, ou traitée seulement selon les rapports quotidiens des pieds-noirs, mais davantage comme un élément de contexte local, tels les arbres, la chaleur, le relief, etc.. Le style est emphatique, comme pour démontrer l’exubérance méditerranéenne. Les personnages sont attachants, et souvent assez complexes, comme le héros du film, un jeune reporter, lui-même pied-noir,  venu enquêter sur « l’Algérie Française ». On se doit de montrer tous les bienfaits de la présence française dans ce « si beau pays, sans les arabes ! ».

Pourtant la thèse du  film est plus compliquée si on le regarde d’un peu plus prés, puisque sa fin respecte en gros l’histoire du déplacement  inéluctable des pieds-noirs , et leur  fuite comme programmée en métropole.  Il y a d’ailleurs toute la manière d’un film réalisé par des cinéastes algériens, que l’on pourrait citer. Et les vilains colons se retrouvent à leur tour victimes des nervis d’extrême droite. La question subsidiaire posée aux candidats doit permettre de les mettre sur la voie : « montrer le trait saillant qui explique et soutient le déroulement  du film ». Est-ce l’absence ou la présence exceptionnelle des algériens de souche dans l’action ? A vrai dire non, puisqu’ils sont là, même s’ils ne servent que de faire-valoir aux pieds-noirs. On visite à la fin du film une sorte de laboratoire où l’on voit quelques ouvrières algériennes. Pourtant, la production de tubes de produit par ces jeunes femmes est classée à part de celle des autres laborantines et destinée à un bac marqué « essai », car ces jeunes femmes ne sont que des apprenties, que l’on forme dans ce laboratoire et dont on nous montre la maladresse et la bonne volonté .

C’est un peu comme une devinette qui permettra, selon les surveillants de gagner l’épreuve ! Il faut donc visionner en détail certaines scènes pour réaliser, que l’on montre, une fois au moins de façon explicite,  à la fin du film, donc  après le retour des pieds-noirs en France, que ceux-ci ne parlaient en réalité pas l’arabe, sauf un peu de « patahouet » pour faciliter le minimum de rapports quotidiens.  C’est une scène avec une jeune femme algérienne, heureuse de trouver une auberge de village dans un coin perdu de France, qui offre, avec cent sortes de boissons différentes, tous les ingrédients de la fameuse cuisine algéroise. Hélas, le patron un vieux bougre moustachu en diable, ex de « l’Algérie Française », finit par avouer, à notre étonnement, qu’il ne parle que « chouïa » l’arabe et qu’il ne la comprend pas… Fausse bonne piste, qui fait s’effondrer toute la thèse du film.

Mes lignes sont écrites, que je vais vous livrer avec ma copie enfin prête à la limite du temps imposé. Délivré de l’épreuve, on me conduit dans une salle de repos où je dispose d’une douche puissante, et m’étant dévêtu, je suis ragaillardi par le délice du jet qui sature d’embruns ce curieux vestibule.

Je pense que presque un demi-siècle après la déclaration de l’indépendance algérienne, quelques soient les positions que l’on adopte, personne ne pourrait faire un film aussi loin de la vérité historique, et plus proche de la propagande que de la réalité. Certains en ont réalisé d’assez mauvais soit pendant la guerre d’Algérie, pour rappeler l’action civilisatrice de l’armée française dans les douars, d’autres quelques années plus tard pour montrer la volonté nationale d’insurrection contre l’occupant. Billevesées, qui méritent seulement que l’on se souvienne que les faits historiques sont d’abord des phénomènes de conscience, trop souvent teintée d’idéologie dogmatique. Il est bien certain que la guerre d’indépendance était à la fois la conséquence d’enjeux internationaux, à commencer par la richesse du sous-sol algérien juste découverte, le déplacement des enjeux stratégiques autour de l’opposition entre le bloc occidental et le bloc communiste, et la remise en cause de l’influence française fortement endommagée par la guerre du Vietnam. Le monde arabe pouvait paraître comme sur une faille tellurique et les coups d’états à répétition portaient au pouvoir des leaders de plus en plus déterminés à jouer la carte d’un nationalisme transcendant l’opposition Est-Ouest , dont il pouvait espérer tirer partie. Le reflexe identitaire, chez les nationaux français algériens – qui ne devinrent des citoyens à part entière qu’en  1958, se nourrissait des humiliations des combattants engagés sous le drapeau tricolore lors de la seconde guerre mondiale et entretenait le  goût de la revanche contre le présence des colons, devenue enfin visible à tous. La France, personne morale qui avait perdu beaucoup de son aura,  n’était plus en état de relever le défi par d’autres moyens que militaires et pour un temps seulement. Elle-même était assaillie de doutes sur le bien fondé de sa politique dans les départements français, oscillant entre une volonté de réforme réelle, le plan de Constantine, et le faux bourdon de l’influence des grands colons au plus près du pouvoir politique à Paris, notamment auprès des socialistes. On retrouvait amplifiés toutes les complications et les contretemps que la vie politique algérienne avait connu presque sans discontinuer depuis 1830, mais  principalement à partir de 1870, lorsqu’il fut décidé de faire de l’Algérie une colonie de peuplement. Se souvient-on des premières menées antisémites et xénophobes du petit peuple arabe et pied-noir dans les années d’avant-guerre, catastrophe morale pour un pays marqué par une présence juive si déterminante, et bien plus ancienne que la conquête musulmane et la conversion à la foi nouvelle ? Se rappelle-ton qu’Alger, encore à l’époque des deys, était probablement la principale ville juive de méditerranée ? L’impact de la politique coloniale de la troisième république, à partir de l’édit Crémieux de 1858, fit le meilleur et le pire, justifiant à posteriori la rancune des musulmans à l’égard des « citoyens français » de souche algérienne, comme à l’égard des petits blancs d’origine principalement méditerranéenne. Les turcs s’étaient bien gardés de dépasser l’enclos du sendjak , allant jusqu’à faire déchoir de la qualité d’électeur du dey, ceux des janissaires qui prenaient femmes dans le pays. Mais les petits pieds noirs étaient partout, industrieux et indisciplinés, conquérants de la boutique et de l’administration. Les arabes n’avaient qu’à se replier avec quelques troupeaux dans leurs galtas surpeuplées, laissant les meilleures terres aux grands exploitants fonciers et  aux nouvelles formes de cultures intensives.

L’école laïque  pourtant faisait un pont entre les communautés, et la présence morale de quelques  intellectuels franco-arabes pouvait sembler une voie nouvelle pour rapprocher des cultures si dissemblables. Pourtant, il y avait bien un poids et deux mesures. Combien de pieds noirs connaissaient assez bien la culture arabe pour dialoguer avec les indigènes lettrés en dehors de quelques spécialistes, souvent mal vus de l’establishment colonial depuis l’échec du royaume arabe de Napoléon III ? Combien de ces jeunes arabes, éduqués dans les écoles françaises, souvent bien plus savants que les pieds noirs, trouvaient un accès à des responsabilités dans le pays, celles-même pour lesquels ils avaient été préparés ? Camus connaissait-il suffisamment l’arabe pour lire les écrits de la gnose savante d’Abdel Kader , de Ben Badis ? Il y avaient, certes, des Mohamed Dib, écrivains de grande tenue et bien d’autres intellectuels francophones ou artistes de grand talent,  mais repliés dans des tâches subalternes d’enseignement , ou restés confidentiels  et à l’écart du grand public.  Alors il fallait entrer dans la carrière administrative, l’armée ou l’université , et partir se faire reconnaître à Paris.

Il restait l’action politique, les tentatives des communistes de faire souche en liant des passerelles par-dessus les communautés, comme l’avaient fait les pères blancs en Kabylie, étaient contraintes par le contexte politique et les voltes-faces de la métropole et du « gouvernement » d’Alger. Il fallait sans doute un énorme courage des deux côtés pour passer outre la force dominante d’une mentalité  « assiégée » dans le contexte du développement séparé. La situation des « nègres blancs » décrite par Frantz Fanon, médecin psychiatre à Blida, ne pouvait que conduire à l’hystérie ou à l’engagement dans la violence libératrice. Bien plus, les cartes étaient redistribuées par le déracinement imposé à toute une classe de jeunes adultes arabes enfin disponibles pour servir de main d’œuvre à la reconstruction d’après-guerre. C’était désormais à  Barbes que se constituaient les cellules des indépendantistes. Les grands partis politiques de gauche ne suffiraient pas , malgré leurs efforts,  pour se faire entendre de ceux-là et pour endiguer la montée en puissance violente de l’engagement dans cette nouvelle guerre de classe coloniale. En Algérie même, les traditionnalistes ne pouvaient que mesurer les dangers d’une rivalité dans la population arabe. Toute l’ambiguïté, avec des conséquences encore dramatiques aujourd’hui, de la constitution d’une nouvelle nation arabe était en ferment, et aura jusqu’à présent un impact décisif sur la suite des événements dans le pays, à commencer par le retour des intégristes.

Alger « la blanche » avait été meurtrie dans sa trame urbanistique par les nouveaux arrivants « roumis » dont l’installation avait été rendu possible par le repli progressif de la population arabe. En dépit de tous les efforts pour en faire – et y réussir – une vitrine sculpturale et prestigieuse de la colonisation française, notamment dans les années 1930, la ville violée devaient être reconquise par les parias qui ne la possédaient plus.

Jean Sénac, le magique homme de radio et poète, pouvait faire des conquêtes à la Pointe Pescade, pouvait-il se faire réellement entendre ? Là est  un peu mon dilemme , connaissant sa mort tragique après l’indépendance, un peu à la manière de celle de Pasolini. Son jeune meurtrier  fut condamné à une peine insignifiante du fait des « circonstances atténuantes » justifiées par la séduction du « sodomite », dont ce jeune assassin  aurait été la victime, plutôt que l’inverse, et qui ont été jusqu’à soulever des protestations internationales à l’égard de la justice algérienne.

Et pourtant de Lyautey, en passant par le regretté Vincent Mansour Monteil, jusqu’à T.E. Laurence, et aux nombreux anonymes, combien d’homosexuels ont tenté de créer ce lien permettant de passer d’une culture à l’autre, tout en portant au plus haut des valeurs d’humanisme ? Ces valeurs qu’ils s’attachaient à découvrir d’abord dans la culture arabe, à traduire ensuite et à enrichir par la fécondation réciproque avec la culture dont ils étaient eux-mêmes porteurs, et sans complexes. Comment ignorer la qualité de ces « explorateurs » de l’autre, mettant leur intelligence, leur sensibilité et leur raison au service d’une voie nouvelle par delà les poncifs et les caricatures. Il me semble que ma position ne relève pas d’un a priori partisan, mais bien de la démonstration d’une qualité propre à ceux qui expérimentent dans leur conscience, comme dans leur corps, la double nature masculine et féminine. Allons jusqu’ à dire que la nécessité d’allier des modes de sentir et de penser qui transgresse le commun, vertu qui n’est pas réservé aux homos, favorise singulièrement la capacité à investir ce qui fait la diversité des êtres, leur différence,  et donc ce qui fait leur ressemblance.

J’écris ces lignes depuis l’Île de la Réunion, une des derniers vestiges de la présence française outre-mer, avec quelques autres îles aux antipodes de la métropole. Il me vient naturellement à l’esprit de confronter le destin de l’Algérie française et celui de cette belle île volcanique baignée de cyclones tropicaux et d’embruns indiens. Là, le point de départ est d’emblée différent, comme aux Antilles, la population blanche a été d’abord la première installée dans l’île, même parfois par la force. Ensuite, des strates de peuplement d’origines diverses (africaine, indienne, mozarabe, chinoise et asiatique, etc.) se sont acclimatées au fil du temps, dans un territoire restreint mais à l’époque largement inexploité, transportant avec elles un bagage culturel souvent riche. L’éloignement de la métropole, et d’une certaine manière des grands flux d’échanges commerciaux,  a rendu possible la sédimentation locale d’un « melting pot » racial qui se concilie assez bien avec des cultures communautaires de référence diverses . Les créoles blancs, grands planteurs ou petits blancs relégués dans les « hauts » ont du s’accommoder du dynamisme des autres groupes, évident sur tout les plans.

Il ne faut pas s’illusionner cependant , car la situation de l’île, dont 60% du revenu provient des transferts de la métropole et de l’Europe, avec l’importance singulière de l’administration et la quasi absence de production locale en dehors du secteur agricole et du tourisme, reste très artificielle. Les antagonismes existent , de façon souvent sous-jacente dans l’apparente bonne entente, et parfois de façon plus brutale. Le provincialisme porte également des germes de confinement, comme le prouve l’extraordinaire taux de la violence familiale ou de la criminalité entre les clans. Mais aucune communauté ne détient pour l’instant une position de dominance sur les autres. Si la métropole envisageait sérieusement de profiter de la crise mondiale pour se dé-engager, et devant l’accroissement terrible de la population réunionnaise , il n’est pas garanti que le modèle actuel pourrait résister longtemps.  On mesure mal les conséquences de l’évolution climatique sur un environnement sans doute plus fragile que celui d’un large pays continental. 

Imagine-t-on les conséquences ici de la hausse de 2 degrés de la température, et d’un relèvement du niveau des océans de près de 6 mètres que certains analystes prévoient pour la fin du XIème siècle, avec l’aggravation des phénomènes cycloniques, entraînant son cortège de déplacements des « exilés climatiques » et l’impact direct de ces phénomènes sur le tissu social ?   

Mais, d’un autre côté, à moyen terme, il y a une fatalité géopolitique favorable pour que l’île se rapproche de ses voisins dans l’océan indien, Maurice, les Seychelles, les Comores, Madagascar, et jusqu’au continent africain et indien. Elle dispose d’une proximité ethnique et culturelle forte avec ceux-ci  du fait même du métissage. La « créolisation »  en est sans doute le prix à payer , dans ses différentes acceptations, économique, linguistique et culturelle. La carte de la mixité sociale que joue la France ici, en dépit des handicaps évidents tenant au faible niveau de vie d’une partie importante de la population, est un véritable enjeu et gage de réussite.

En conclusion de ma copie de dissertation, je prends plaisir à citer le poète musicien Danyél Waro :
« Mwin pa blan
Non mwin pa nwar
Tarz pa mwin  si mon listwar
Tortiyé kaf yab malbar
Mwin nasyon bann fran batar. »
(Batarsité)

Veyro

 

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