L’endroit où l’esprit souffle

Mais l’esprit souffle là où il veut, répond l’écho.
Quel est donc cet endroit réceptacle où tout semble s’élever ?
C’est ici, me disait avec tant de gentillesse et de cordialité notre historien Bernard Marek en foulant au 13 rue Sainte-Anne, la maison familiale de Charles Marie Leconte de Lisle, qui fut pour un temps le siège de notre maison d’éditions chancelante parfois impétueuse certes, mais ô combien courageuse qui porte la parole poétique et œuvre pour le patrimoine de La Réunion.
Ici je ne ressens rien, comparé à la maison natale de l’olivier du poète qui elle m’impressionnait, surenchérissait Idriss Issop Banian, admirateur inconditionnel du grand parnassien. Comme quoi pour une même réalité les sensibilités divergent.
De l’autre côté de la rue, au numéro 12, trône la chapelle de l’Immaculée, rue Sainte-Anne.
Lorsque vous faites le tour des vitraux réalisés par le maître verrier monsieur Levêque (sic), vous découvrirez des situations exceptionnelles de la vie de la Vierge Marie, la rencontre avec Joseph, la naissance de l’enfant Jésus, la mort du père, l’Assomption qui donne une atmosphère particulière à ce petit chef-d’œuvre inhabituel qui sort des divins classiques, dans la réalité si prégnante du XIXème. C’est en ce lieu qu’un authentique barde breton me chanta en solo en celte, un chant sacré dédié à la Vierge, nous étions face à face. C’est en ce lieu que Cœur Brûlant de Gilbert Aubry réunit des hommes et des femmes de bonne volonté, si différents, du bruissement du kayamb aux chants chorals d’outre-mer dans une communion subtile et poétique. Plus tard dans le silence, je cherchais pour ma part, le bon endroit où l’acoustique était la plus couvrante. Je le trouvai et ai alors entonné seul « le Dio Vi Salvi Regina »
J’ai raconté cela lors de ma rencontre avec le proviseur bâtisseur Pierre Plantey qui, de ses calculs savants en neuf étapes, par la grâce de la géométrie sacrée, était arrivé à la même conclusion sur le point de résonnance, il a conservé les plans de construction des cathédrales qui n’intéressent semble-t-il aujourd’hui pratiquement plus personne.
(Or ! les cathédrales c’est nous)
J’ai ainsi découvert d’une façon opérationnelle la vision anthropomorphique des bâtisseurs. Voilà donc notre patrimoine dynamique, si varié, qui vibre de toute part, mais ils ne l’ont pas encore compris. Lorsque le poète Jean Henry Azéma voulut montrer sa maison de naissance, il y trouva un parking. Dépité, il s’en remit et me rappela avec humour ses souvenirs, où les jeunes crooners d’alors allaient voir sortir les superbes jeunes filles de l’Immaculée, et puis de l’autre côté de la rue, la villa du département qui fut le lieu de résidence de l’humaniste laïc Jean Baptiste Lougnon qui y mourut, au travail !
Dans le travail pour l’honneur de la tâche et de ses responsabilités où il fut officieusement en qualité de directeur de l’intérieur le dernier des gouverneurs.
Dans un pavillon annexe, le talentueux photographe Patrick Robert auteur des reflets du temps à l’immense sensibilité, qui fumait bien plus qu’Antoine de Saint-Exupéry, fut terrassé, non sans avoir pensé à « l’universalité » de son île, patrimoine de l’humanité bien avant toutes les mises en place administrativo-politiques qui peuvent, par un discours atone et codé, dénaturer ce qui fait l’essence de l’endroit, notre endroit, celui de la projection de notre idéal du beau.
Lorsque Yergeny Miravinsky fait jouer son orchestre à Leningrad (St-Petersburg) pendant que la ville recevait un déluge de bombes.
Il est un pilote d’avion, un Allemand de la Wehrmacht, un juste qui avait pour mission d’envoyer des bombes enflammées sur la cathédrale orthodoxe de la Venise du nord. Il désobéit « car elle était trop belle ! » s’exclama-t-il. Souhaitons que ce sentiment noble et esthétique envahisse certains de nos jeunes élus, souvent, trop souvent rivés à leurs certitudes éphémères...Ils en sortiront grandis. Oui, la culture classique, française, créole et universelle qui se caractérise par des écrits sensés voire Voltairiens, dans un pays encore libre, peut et doit vivre ! Au final elle triomphera, car elle s’engendrera sur une base de force et de vérité, germe de contenu et d’harmonie dont l’objet est le but.
Christian Vittori


