Revenir à la rubrique : Courrier des lecteurs

La gloire des vrais "jouars"

Ecrit par zinfos974 – le vendredi 16 novembre 2012 à 11H42

Croirait-on que la poésie, la musique, l’amour de l’authentique pays Bourbon, puissent se nicher dans quelque chose d’aussi banal qu’un autocar ?

Nous étions ce dimanche-là quelque cinquante personnes en route vers la Petite-France et le Maïdo. Moitié Créoles d’ici ; moitié d’Antillais et de scientifiques venus d’un peu partout. Ils étaient là à l’invitation de l’APLAMEDOM, pour un congrès décidé à faire admettre les plantes médicinales dans la pharmacopée universelle. L’ARAL (académie réunionnaise arts et lettres) avait convié tout ce petit monde à découvrir les trésors de nos forêts des hauts et assister à quelques belles cuites. Non ! pas celles auxquelles vous pensez. Des cuites de géranium bien sûr et, grande première mondiale, une distillation d’ayapana, plante multi-vertus s’il en fût.

Admirer la splendeur des hauts est un régal sans pareil. Sur fond de (bonne) musique, lé encore plus meuilleur ! Une musique d’ici, cela va de soi. Comment mieux réunir l’humanitaire, la science, la culture et la musique sinon au fond d’un bus conduit de main de maître ?

Entre évocations poétiques, romanesques, botaniques, voire culinaires, tout le parcours a ainsi été un hommage, un vibrant hommage à ce que notre univers musical réunionnais peut produire de plus achevé. Un vrai coup de cœur, un voyage au sein du merveilleux, une réconciliation avec des notes que l’on entend de moins en moins dans le grand public, mais que perpétuent avec un réel bonheur les vrais « jouars ». Comme tout choix, ce dernier était sans doute critiquable ; mais honorable.

Il faut dire aussi… Comment rester insensible au rythme, à l’humour, à la tendresse de « Blanche et noir » de l’ami Luc ? Au balancement de « Ton ti gueule rose » de Vinh San, scandé par la dextérité de Narmine ? Aux coups de soufflettes de Lasselve and Co ?

Bien de vrais musicos locaux ont eu droit à leur quart d’heure de reconnaissance alors. Le grand Christian Baptisto, dont le « Z’enfants les hauts » (c’était de circonstance) continue d’être une des plus belles chansons créoles depuis plus de trente ans. Que dire d’Harry, digne continuateur d’une lignée de musiciens, avec sa splendide Gessica ? On évoque la lignée des Pitou, tous l’auront compris. Et Frédéric-le-Grand alors ? Digne fils de Jules (Joron… oui, je sais), l’initiateur et créateur d’Ousanousava, une sensibilité à fleur de peau. Qui ne verse une larme furtive à l’écoute de « Grand-mère », petite merveille impérissable ? Tous se sont trémoussés sur leur siège, à l’écoute de « Mon vieux papa » du jovial Max Lauret, véritable image de convivialité, de gentillesse créole et de bonne humeur.

Le moment était curieusement choisi, me direz-vous, pour écouter deux très grands, de ceux que l’on n’entend pas assez. Joël Manglou et Jean-Pierre K/Bidy. Et pourtant… au cœur de cette inexprimable forêt des hauts, il y eut deux chansons, « Bélouve » du premier cité, « Tamarin » du second, qui en ont laissé plus d’un sur le flanc. Et certains l’œil humide.

Il y a du génie chez ces deux-là. Faut-il parler de la richesse des textes ? De la subtilité musicale ? De l’humour sous-jacent qui porte la sensibilité de l’ensemble ? Avec ce « tamarin » de « Bélouve », on se retrouve dans l’univers d’un Brassens qui regrette son arbre. Ou d’un grand Jacques (Brel) qui redonne à l’envi la nostalgie de ce qui a pu être bon.

Ils ont tous les dons : le sens du texte juste, de la musique qui lui colle à la peau, du « ti coup d’guitare » (excellents techniciens tous les deux) qui sous-tend la mélodie. J’aime le son du « ti musique la gueule » de K/Bidy, honorable exécutant du blues, qui plus est ; j’aime la bonne bouille rigolarde, bourrée de sympathie, de Joël (les personnes trop sensibles camouflent souvent sous le masque de la dérision leur compassion manifeste, leur trop forte empathie) ; j’adore l’évident amour du genre humain qui fait que ces deux-là tirent dans la même direction ; celle du vrai plaisir des sens, de la poésie dans ce qu’elle a de plus authentique !

J’aurais garde de passer sous silence les deux extraits du très beau CD de mon ami Henri-Claude Moutou, dans lequel il réalise un mixte admirable séga-jazz, un jazz accessible même aux non-initiés. Sur cette galette, le bonhomme réussit le tour de force de ne réunir QUE quelques-uns de nos meilleurs ségas.

Cette escapade scientifique et culturelle fut une pure merveille. Nos amis antillais, grands adeptes de musique qui bouge, n’étaient pas les derniers surpris. Une pharmacienne guadeloupéenne belle comme un cœur se trémoussait à damner un saint… avant de me demander :

« Mais… cette musique de ton pays, on ne l’entend jamais à la radio. Ni en métropole ni chez nous ! »

Eh oui ! On ne l’entend jamais, là est bien le drame. Sur les ondes de métropole, elle est inconnue au bataillon malgré le nombre de Réunionnais officiant sur les ondes de Paris. Cherchez l’erreur.

Chez nous ? J’en reviens à l’image du bus. J’emprunte quotidiennement les cars longue distance depuis quelques années. Les chauffeurs sont bons, là n’est pas la question (et Mona est toujours la meilleure). Mais leurs goûts musicaux… Quitte ton nénène ! Certains se branchent sur de bonnes radios, Freedom 2, Nostalgie, Chérie FM, Festival, Classique FM… Les autres nous gavent des éructations vomitoires des DJ allumés de stations ne nous donnant que de « l’exo » à cent sous de l’heure, sinon de chansons soi-disant créoles où « mi aim a ou pou toujours » revient avec « ou sé mon amour » ; quand on ne dit pas « si ou lé d’accord, avec out’ consentement, nous va fait l’amour »… Bonjour la poésie, salut la tendresse.

Dernièrement, emporté par la lassitude ou son corollaire, l’exaspération, je demandai à l’un d’eux pourquoi il nous abreuvait de cette musique de Saint-Pierre à Saint-Denis. Il me répondit « Parce que les jeunes aiment ça ». Je lui fis observer que les jeunes avaient tous des oreillettes et des MP3. Donc, la musique d’ambiance, ils s’en tamponnaient avec une idée qui lui donnerait une idée de l’infini. « Ah bon ? » Mais il n’a pas zappé. Grand moment de solitude.

Alors, merci à vous, mes amis les « jouars ». Vous qu’on ne verra jamais dans des pubs débiles du style « Enregistrez le REFRAIN… Enregistrez L’IMPRO… » qui ne mettent jamais en valeur que des stupidités qui ne font que conforter le mauvais goût du genre « La Rénion lé toujours là ». Où devrait-elle être, on se le demande encore, des années plus tard. Au Pôle nord ?

Merci à vous, qui nous donnez des musiques éternelles, celles que l’on fredonne quarante ans après leur création. Un jour, notre regretté ami Pierrot, qui venait de produire « Fanny » de Max Lauret, me disait avec l’œil allumé du passionné qu’il était :

« Ou la entende ce ti coup d’sifflet là ? Dan’ chemin, quand quelqu’un i siffle un air, ça veut dire que l’air va rester avec le temps ».

C’est toute la différence entre « Je ne regrette rien » et le dernier tube hamburger de la Star Ac, vite créé, vite avalé, vite digéré, vite oublié ! Toute la différence entre « Toué lé jolie » et « Mon Cafrine, oute ti corps i donne a moin l’envie » !

Luc (avec ton Patrick), Claude, Jules (et toute la lignée Joron), Loulou, Armand, Serge, Harry, Narmine, Bastide, Dormeuil and Co, François (St Alme), Baptisto, Frédéric, Max, Gauliris, Pounia, Pierrot, Joël et Tony, Fred, les Lacaille dynastie, K/Bidy, Fred Espel, Amaury… Pardonnez-moi si j’en oublie. Vous êtes trop nombreux aussi !

Vous êtes mon univers musical, en partage avec Elvis, Ludwig, Django, Pink Floyd, Manitas, les Shadows et… (oui, je le dis sans honte parce que sentimental)  Frédéric François.

La bonne musique n’a pas de frontière. Il n’existe pas de grande musique et une autre, soi-disant moins noble. Il n’y a que la bonne musique. La vôtre est la meilleure !

Jules Bénard

 

Etiquettes :

Dans la même rubrique

0💬
Tri :