"Personne ne nous disait rien" : à Saint-Denis, ce mystérieux panneau sur des rejets d’eaux usées a inquiété les riverains

Au Bas de la rivière, à Saint-Denis, un discret déversement lié à des tests d’assainissement a semé l’incompréhension chez les riverains. Pendant plusieurs semaines, un panneau sans explication claire est resté planté face à l’océan. Derrière cette étrange signalétique, une opération technique validée par les autorités. Mais aussi une question qui dérange, celle de la transparence autour des rejets d’eaux usées à La Réunion.
Le panneau était là, planté face à la mer, presque banal dans le décor du front de mer du Bas de la rivière. Quelques mots, vagues. Une mise en garde succincte. Pas de logo très visible, pas de date précise, encore moins d’explication accessible. Juste assez pour inquiéter. Pas assez pour comprendre.
Fin mars, des habitants du quartier commencent à s’interroger. Certains photographient l’affichage. D’autres racontent des odeurs inhabituelles près de l’embouchure.
Très vite, les discussions glissent vers ce que tout le monde connaît déjà dans ce secteur du littoral dionysien, les rats aperçus régulièrement près de la ravine, les déchets charriés après les pluies, les eaux troubles qui stagnent parfois à marée basse.
Aucun incident industriel
"Franchement, ici, ce n’est déjà pas l’endroit le plus propre de Saint-Denis, il y a des rats partout par-là, souffle une riveraine installée depuis quinze ans dans le quartier. Alors quand on voit un panneau qui parle d’eaux usées sans savoir exactement ce qu’il se passe, forcément les gens s’inquiètent. Ce panneau était inquiétant."
Pendant plusieurs semaines, personne ne semble réellement savoir d’où vient le problème. Les regards se tournent rapidement vers la Brasserie de Bourbon, dont l’usine se situe plus en amont de l’embouchure. Mais selon plusieurs sources proches du dossier, aucun incident industriel n’a été signalé.
"Tout était conforme, affirme un technicien ayant eu accès aux contrôles réalisés sur le secteur. Il n’y avait pas d’anomalie du côté des installations privées."
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La mairie de Saint-Denis, elle, assure ne pas avoir eu connaissance de cette opération. Une réponse qui étonne certains habitants, tant le panneau est resté visible durant plusieurs semaines sur un espace fréquenté du littoral, sous le pont de la RN1.
C’est finalement la Cinor qui finit par lever une partie du voile. Contactée, l’intercommunalité confirme qu’une intervention a bien eu lieu sur le réseau d’assainissement. "Nous avons réalisé un test d’étanchéité du bassin du poste de refoulement et du dégrilleur. L’intervention a duré trente minutes avec validation de la DEAL (la Direction de l'environnement, de l'aménagement et du logement, NDLR). Le déversement sur la plage a été nettoyé", explique la collectivité. Ce qui nous a également été confirmé sur place.
L’affichage a ensuite été retiré, le 23 avril.
Refoulement et dégrilleur
Derrière cette réponse technique se cache une réalité largement méconnue du grand public. "Un poste de refoulement est un ouvrage essentiel du réseau d’assainissement. Il permet de pomper les eaux usées lorsque le relief empêche leur écoulement naturel", nous explique un spécialiste. Le dégrilleur, lui, sert à retenir les déchets solides avant le traitement."
Ainsi, pour vérifier l’étanchéité ou le bon fonctionnement de ces installations, des opérations de maintenance peuvent nécessiter des mises en charge temporaires ou des rejets maîtrisés.
Sur le papier, ces pratiques sont encadrées. La DEAL, bras local de l’État en matière d’environnement, peut autoriser ce type d’intervention sous certaines conditions. La réglementation prévoit notamment que les rejets demeurent exceptionnels, limités dans le temps et suivis de mesures de nettoyage ou de contrôle. Les collectivités gestionnaires des réseaux d’assainissement disposent donc légalement de cette possibilité.
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Mais dans les faits, la frontière entre nécessité technique et déficit d’information reste mince.
"Ce qui choque les habitants, ce n’est pas forcément l’existence d’un test, analyse un ancien cadre territorial ayant travaillé sur les questions d’assainissement à La Réunion. C’est le sentiment qu’on découvre les choses par hasard. Quand on parle de rejets en mer ou sur une plage, même ponctuels, la pédagogie devrait être irréprochable."
D’autant que le Bas de la rivière n’est pas un secteur anodin. Depuis plusieurs années, la Cinor mène d’importants travaux sur les réseaux d’eaux usées à Saint-Denis, notamment pour moderniser des infrastructures vieillissantes et limiter les fuites ou débordements. Des marchés publics ont d'ailleurs été lancés pour réhabiliter certains réseaux du quartier.
Obligation de transparence ?
Concrètement, oui, la Cinor pouvait légalement procéder à cette opération, mais dans un cadre très strict.
"Les réseaux d’assainissement nécessitent régulièrement des tests d’étanchéité, des opérations de maintenance ou des interventions techniques sur les postes de refoulement", nous confie-t-on.
D'un point de vue juridique, dans certains cas, ces manipulations peuvent entraîner un rejet ponctuel d’eaux usées ou d’eaux mélangées dans le milieu naturel, à condition que celui-ci soit limité dans le temps, encadré et validé par les services de l’État, en l’occurrence la DEAL. Ce qui a été le cas ici.
La collectivité assure justement que l’intervention a duré trente minutes et qu’elle avait reçu cette validation préalable. Le problème se situe davantage sur l’information du public. Car même lorsqu’un rejet est autorisé, les collectivités ont une obligation de transparence et de prévention, notamment sur un littoral fréquenté.
Plusieurs spécialistes de l’assainissement interrogés rappellent d’ailleurs qu’un affichage flou ou incomplet peut rapidement alimenter la défiance des riverains, surtout dans une zone déjà perçue comme insalubre.
Opérations de maintenance
Les chiffres donnent une idée de l’ampleur du défi. Le territoire de la Cinor compte des dizaines de postes de relèvement et plusieurs centaines de kilomètres de réseaux d’assainissement. Une partie des infrastructures date de plusieurs décennies. Les fortes pluies, les déchets sauvages et l’urbanisation rapide compliquent leur entretien.
À La Réunion, les incidents liés aux réseaux d’eaux usées sont loin d’être exceptionnels. Fuites, débordements après les fortes pluies, odeurs persistantes, interventions d’urgence. Régulièrement, les collectivités publient des avis signalant des opérations de maintenance ou des perturbations sur les réseaux.
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Pour autant, les habitants du Bas de la rivière restent sur une impression désagréable. Celle d’avoir été tenus à distance d’une information pourtant directement liée à leur environnement quotidien.
"On ne nous disait rien. On ne demande pas des discours compliqués, résume un pêcheur rencontré près de l’embouchure. Juste qu’on nous explique clairement ce qui est rejeté, pendant combien de temps, et si ça présente un danger ou non. Là, on a eu un panneau mystérieux pendant des semaines et personne n’était capable de répondre."
Dans ce quartier coincé entre la mer, la rivière et les infrastructures urbaines, la méfiance grandit vite. Surtout lorsque l’eau devient trouble. Dans tous les sens du terme...


