"Pourquoi tu me délaisses maman ?" : Mutés "de force" à 11.000 km malgré des postes vacants, les enseignants réunionnais racontent l’envers du système éducatif

Il y avait des larmes retenues, des colères anciennes, des phrases qui tremblaient un peu avant de sortir. Et puis cette impression de déjà-vu qui planait au-dessus de la salle comme une poussière de fatigue. À la Région Réunion, ce mardi 12 mai, la conférence de presse organisée autour des enseignants réunionnais mutés hors département ressemblait à un de ces marronniers que l’on croit usés jusqu’à la corde. Sauf que cette fois, quelque chose avait changé. Le ton. Les mots. Les annonces, avec notamment le lancement prochain d'une grande pétition. Et peut-être aussi le seuil de saturation. Récits.
"Ça fait 30 ans que ces conférences sont organisées et on n’est pas écouté", a lancé Huguette Bello, visiblement remontée. "Ça suffit, ça suffit vraiment."
Pendant plus de deux heures, enseignants, élus et membres du collectif des "professeurs déchirés", effectif depuis deux ans, ont raconté la même mécanique depuis le siège de La Région Réunion, ce mardi 12 mai. Des Réunionnais diplômés, titulaires du CAPES ou de l’agrégation, envoyés à Créteil, Versailles, Paris ou Mayotte alors que des postes restent vacants dans l’académie réunionnaise. Des vies suspendues à des algorithmes administratifs. Des familles éclatées. Des enfants laissés derrière. Des parents malades abandonnés faute de choix.
Et au milieu de cette accumulation de récits intimes, une accusation politique de plus en plus assumée. Pour Huguette Bello, ce système porte un nom. "Moi je pense que l’on fait revivre le Bumidom pour eux. Les enseignants mutés sont bumidomisés", déclare-t-elle. A entendre le Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer.
"Tirailleurs sénégalais"
Le mot "claque" dans la salle. Il renvoie à cette politique migratoire d’État qui, à partir des années 1960, organisait le départ massif de milliers d’Ultramarins vers l’Hexagone pour occuper des emplois peu qualifiés. Cette fois, ce sont des enseignants. Des diplômés. Des cadres de l’Éducation nationale. Mais la présidente de Région voit la même logique à l’œuvre.
Et dans un aparté glissé à voix basse à ses conseillers, mais entendu par plusieurs personnes présentes, elle ira même plus loin en comparant le dispositif actuel au "même système que les tirailleurs sénégalais", pendant la guerre.
Autour de la table, les témoignages se succèdent et composent peu à peu une cartographie de l’exil administratif.
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Une enseignante raconte son départ forcé vers Paris alors que "toute (sa) stabilité familiale, sociale et financière est à La Réunion". Son mari travaille sur l’île depuis douze ans. Son enfant de trois ans y est scolarisé. Leur maison aussi est ici. Pourtant, "demain, on me demande de partir à plus de 11.000 kilomètres de ma vie". Une parmi d'autres...
Eva Rivière, affectée à Mayotte, décrit un système devenu "absurde". "Je n'avais pas d'autres choix si je veux avoir une chance de rentrer à La Réunion." Dans cinq ans exactement...
Le cœur du problème porte un nom technocratique presque ironique, les CIMM, pour "centres d’intérêts matériels et moraux". Un mécanisme censé favoriser le retour des Ultramarins sur leur territoire d’origine. Dans les faits, dénoncent les enseignants, il serait aujourd’hui contourné.
Le paradoxe des primes
À Mayotte notamment, de nombreux fonctionnaires hexagonaux accumulent des points supplémentaires après quelques années passées sur place avant de demander leur mutation à La Réunion. Résultat, selon plusieurs enseignants présents, des Réunionnais se retrouvent doublés dans leur propre académie.
"Pour beaucoup de personnes venant de l’Hexagone, l’académie de leur choix devient l’académie de La Réunion. Ce n’est pas leur académie de vie", dénonce encore Eva Rivière, professeure d’espagnol dans des classes où, accessoirement, peu d'enfants savent écrire leur nom... en Français.

Le paradoxe devient presque grotesque lorsqu’on aborde la question des primes.
Les enseignants venus de métropole vers La Réunion bénéficient d’avantages importants. Voyage payé pour eux et leur famille, aides à l’installation, prise en charge des frais de déménagement. À l’inverse, les Réunionnais envoyés en Hexagone ne touchent rien. Absolument rien...
"Ils ont une prime. Ils ont le voyage payé pour eux-mêmes, pour leur famille, pour leurs enfants. Et les Réunionnais qui vont, eux, ils n’ont rien", s’est encore indignée Huguette Bello.
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À plusieurs reprises, les enseignants ont évoqué cette double peine. L’exil, puis son coût, surtout. "J’ai fait cinq allers-retours à mes frais", raconte une jeune mère mutée en métropole. "Je travaillais pour payer mes billets d’avion."
Une autre explique devoir choisir entre son poste à Mayotte et sa fille de sept ans. "Elle pleure tous les jours et me dit : “Pourquoi tu me délaisses maman ?”"
Le plus frappant reste peut-être ailleurs. Dans les chiffres mêmes de l’Éducation nationale.
Ces exemples qui deviennent symboles
Plusieurs enseignants ont produit des données issues du mouvement intra-académique. En lettres-anglais, huit postes seraient vacants pour seulement deux entrants. En espagnol, quatorze postes disponibles malgré des mutations vers l’extérieur. Dans certaines disciplines, l’Éducation nationale recruterait parallèlement des contractuels alors que des titulaires réunionnais sont envoyés hors département.
Et c’est là qu’est revenu ce fameux exemple devenu symbole.
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"On prend un joueur de football ou je ne sais quoi qui n’a pas de diplôme parce qu’il parle un peu espagnol », a lancé Huguette Bello. « Et nos enfants qui ont étudié, eux, ils ne sont pas pris."
Une enseignante confirmera ensuite qu’un ancien footballeur semi-professionnel hispanophone aurait effectivement été recruté comme contractuel.
Le rectorat, lui, est directement visé pour son manque supposé de transparence. "Qui sont les entrants ? Pourquoi on ne nous dit pas ?", martèle la présidente de Région.
"Vous n’êtes pas contents ? Démissionnez"
Dans la salle de la pyramide inversée, une phrase revenait dans toutes les bouches comme un condensé du mépris dénoncé par les enseignants. "Si vous n’êtes pas contents, démissionnez." Attribuée à un haut responsable de l’Académie, sans qu’aucun nom ne soit publiquement cité, elle a provoqué une onde de choc chez les membres du collectif des "professeurs déchirés".
Pour Huguette Bello, cette sortie symbolise à elle seule la rupture entre l’institution et une partie des enseignants réunionnais. "Comment ne pas être scandalisé par cela ?", s’est-elle emportée, dénonçant "un mépris pour les élites réunionnaises".
Dans l’assistance, plusieurs professeurs racontent avoir eu le sentiment d’être réduits à de simples variables administratives. "Nous sommes des numéros sur un dossier", souffle l’une d’elles. Une autre évoque "une violence institutionnelle" qui pousse certains enseignants à vivre loin de leurs enfants, de leurs conjoints ou de leurs parents malades, parfois durant des années.

Même tonalité chez Céline Sitouze, maire de Sainte-Marie et conseillère régionale déléguée à l’éducation. "Nous avons un site pour tous les emplois publics territoriaux. Pourquoi n’avons-nous pas de transparence sur les emplois publics de l’Éducation nationale ?"
Jean-Pierre Chabriat, conseiller régional chargé de l’enseignement supérieur, refuse lui aussi que cette mobilisation soit réduite à un simple rituel médiatique.
"Evénement folklorique"
"On dirait un événement folklorique, lance-t-il. Tous les ans, on se réunit, un mois après on oublie. Ça s’appelle du folklore. Mais ce n’est pas du folklore." Puis cette phrase lourde de sous-entendus. "L’attitude post-coloniale larvée de certains acteurs à La Réunion commence à bien faire."
Au fil de la conférence, un autre mot est revenu sans cesse. Maltraitance. "Comment il peut y avoir une maltraitance d’État, une maltraitance institutionnelle comme ça ?", s’emporte Huguette Bello, rejoint pas les enseignants.
Les enseignants parlent d’"exil forcé", de "violence silencieuse", d’"abandon". Certains racontent des établissements hostiles en métropole, des proviseurs qui "ne disent pas bonjour", des collègues qui les considèrent comme des "erreurs administratives".
"On nous place sur une carte au gré des algorithmes", souffle une enseignante mutée à Versailles.
Face à cela, la Région veut désormais changer d’échelle. Huguette Bello a annoncé qu’elle écrirait directement à Emmanuel Macron. Les maires de l’île seront appelés à voter des motions dans leurs conseils municipaux. Une grande pétition régionale doit aussi être lancée d’ici la fin de l’année.
"Aucun enseignant ne devrait avoir à choisir entre sa famille et la République"
"On va aller loin cette fois-ci", promet-elle.
Dans la salle, certains enseignants semblaient pourtant déjà épuisés avant même le début du combat. Beaucoup disent aimer profondément leur métier. Tous répètent qu’ils ne demandent "ni privilège ni passe-droit". Simplement la possibilité de vivre et d’enseigner chez eux.
"Aucun enseignant ne devrait avoir à choisir entre sa famille et la République", résume Huguette Bello. Et c'est bien là tout le paradoxe d'un système à revoir en profondeur.


