Enclavés, “harcelés”… À Bras-Panon, les voisins de Lise-May Turpin, candidate du RN, racontent un “enfer” au quotidien

Certains ont fini par vendre et partir. D’autres vivent toujours là, mais disent ne plus être libres. À Bras-Panon, des voisins actuels et anciens de Lise-May Turpin, candidate du RN aux municipales 2026, ont décidé de sortir du silence. Tous décrivent un quotidien marqué depuis des années par des insultes, des menaces – un harcèlement reconnu par la justice à l’encontre d’une voisine – et, depuis juillet 2024, par un enclavement physique provoqué par l’édification d’un mur et d’un portail bloquant l’accès à une aire de retournement pourtant obligatoire. Une situation qui complique gravement la vie quotidienne et l’accès des secours. Des attaques dont se défend la candidate, retournant la responsabilité sur ses voisins.
L’émotion est intacte, malgré le temps qui passe. Lors de la rencontre, une ancienne voisine s’effondre en larmes. Les faits remontent pourtant à près de vingt ans. “J’étais enceinte. J’ai été insultée, menacée. On avait peur de rentrer chez nous. Les gendarmes nous ont conseillé de partir le soir. Ils nous ont escortés de nuit. On a fini par vendre et quitter la maison”, raconte-t-elle.
À l’époque, le couple venait à peine de s’installer. “On construisait notre clôture. Elle venait derrière nous, ramassait les galets un par un pour les remettre dans notre tranchée. Elle avait mis une pancarte : ‘Gardez vos galets, vous n’êtes pas panonnais, retournez d’où vous venez’”, se souvient-elle. Le couple n’est pourtant pas originaire de l’autre bout du monde, mais de Saint-André et de Sainte-Suzanne.
Très vite, la situation dégénère : insultes envers les ouvriers, blocage des camions de livraison, intimidations répétées.
“Un dimanche à cinq heures du matin, elle a mis ses enceintes à fond tournées vers notre maison. Les gendarmes sont venus couper les fils”, raconte l’ancienne voisine.
Selon le couple, le mari de la candidate revient plus tard, alcoolisé, et se présente devant leur clôture avec un sabre, proférant des menaces de mort, entouré d’autres membres de la famille, dont la désormais candidate. La femme évoque sa garde à vue. Le couple sera escorté par les gendarmes et quittera le lotissement en 2007… seulement un an après avoir construit sa maison.
“Alors que j’étais enceinte, j’ai été alitée trois mois. On vivait dans la peur permanente.”
Un témoignage qu'ils ont accepté de livrer en vidéo.
“On vit en fonction d’elle”
Ces témoignages anciens font écho à ceux d'actuels riverains. Tous ceux que nous avons rencontré sont unanimes. Huit maisons composent le lotissement de l'Allée des Roses de Porcelaine.
“On vit en fonction d’elle. Si on la voit dehors, on attend qu’elle parte pour sortir. On évite de recevoir du monde, d’organiser une fête. Ce n’est pas une vie normale”, confie une habitante.
Une autre raconte son arrivée dans le lotissement, bien plus tard :
“Dès mon arrivée, elle a mis des mots sur ma voiture. Elle m’a reproché de me garer devant chez moi. Elle a compromis mon déménagement à cause des allers-retours.” Tentant d’éviter les tensions, elle contourne l’aire de retournement, dont sa voisine revendiquait déjà la propriété selon les voisins.
Puis surviennent des actes plus graves : “Elle a mis une barre avec des clous rouillés sous mes roues pour endommager ma voiture. J’ai porté plainte. C’est là que tout s’est envenimé.”
Elle installe des caméras. Les images montrent des jets d’objets, des insultes, des clous répandus devant son domicile. Puis vient le harcèlement en ligne. “Elle a diffusé mon nom, ma situation familiale, ma plaque d’immatriculation. Elle appelait à venir m’agresser chez moi. Elle suivait des membres de ma famille.” Au total, entre 25 et 35 plaintes ont été déposées, beaucoup classées sans suite, jusqu’à l’apport de preuves matérielles.

Un harcèlement reconnu par la justice
Ce climat a fini par être reconnu judiciairement. Le 9 avril 2024, le tribunal correctionnel de Saint-Denis a condamné Lise-May Turpin à six mois de prison avec sursis probatoire pendant deux ans - et donc toujours en cours - pour harcèlement moral par voie électronique à l’encontre d’une voisine, avait révélé Zinfos 974. Un article pour lequel aucun droit de réponse n'a été demandé depuis.
Lire aussi : Harcèlement, fausse déclaration… L’encombrant passé judiciaire de la candidate RN à Bras-Panon
Une peine qui sera assortie d’une obligation supplémentaire d'interdiction d’entrer en contact avec la victime jusqu’au 26 avril 2026 par le juge d’application des peines par une ordonnance du 20 septembre 2024.
Dans son jugement, le tribunal souligne des faits graves de harcèlement - que la candidate dit d'ailleurs vouloir combattre dans son programme. Il retient que ses publications avaient « pour objet et pour effet une dégradation des conditions de vie de la victime, altérant sa santé ». Les magistrats évoquent un préjudice psychologique réel, attesté par des certificats médicaux faisant état d’un trouble anxieux et d’un stress post-traumatique.
La peine est assortie d’une obligation de soins de deux ans pour la prévenue. Un jugement auquel la désormais candidate investie par le RN n'a pas fait appel.
Le jugement rappelle également une condamnation antérieure en février 2018, pour "déclaration fausse ou incomplète afin d’obtenir une prestation sociale", dans le cadre du RSA.
“Tout band la moukat”, des injures à connotation raciste
Le tribunal relève la publication de 24 vidéos sur les réseaux sociaux entre mars et juin 2022.
Les voisins dénoncent certains propos qu’ils qualifient d’injurieux et à connotation raciste. Dans une vidéo, la candidate lance notamment : “La Réunion i accept tout band la moukat, nous encaisse, nous avale, ou la pas gagne un boug La Réunion, Réunionnais i veu pas ali”, en s’adressant à sa voisine avec laquelle elle est en conflit et dont le compagnon est originaire de Guyane.
Dans une autre, datant de 2022, Lise-May Turpin, accuse ses voisins de lui avoir perçé une roue et les attaque,les traitant entre autres de "pièces rapportées" ou de pas avoir "peur de Al-Qaida" en s'adressant à une voisine d'origine musulmane. Dans la vidéo, elle se vante d'ailleurs de "ne pas vivre du RSA".

Le mur, un point de rupture physique
À l’été 2024, une nouvelle étape est franchie. Lise-May Turpin fait édifier un mur et un portail fermant entièrement le chemin menant à une aire de retournement située à l’arrière du lotissement et dont elle revendique la propriété (voir par ailleurs). Une construction illégale et sans autorisation accusent les riverains, pointant l'absence d'installation d'un panneau. Ce que confirme la mairie.
Or cette aire figure explicitement dans le règlement du lotissement et dans le permis de lotir, assortie d’une servitude de passage. « Sans cette aire, le lotissement n’aurait jamais été autorisé. C’est une obligation réglementaire », rappellent plusieurs voisins.
Ils brandissent un courrier d'un notaire qui stipule que "l'aire de retournement du lotissement autorisé par un arrêté de lotir en date du 27 juillet 2005 est nécessaire et faisant partie des prescriptions à respecter". Il est stipulé dans le règlement du lotissement. Dans chaque lotissement se terminant par une impasse, une aire de retournement doit être mise à disposition pour être utilisée par les usagers de la route, outre les colotis
En clair, propriétaire ou non du foncier, la question du droit de passage de tous les résidents ne peut pas être remis en question, confirme à son tour la mairie. L'aire de retournement constituait "l'une des conditions obligatoires à la délivrance de l’autorisation du lotissement" (voir par ailleurs).

"On ne sait pas comment les pompiers feraient"
Depuis, le quotidien est devenu un casse-tête. Camions de livraison contraints de faire marche arrière sans visibilité, ambulances obligées de manœuvrer dangereusement, infirmières, kinésithérapeutes et médecins intervenant à domicile exposés à des situations à risque…. Les voisins présentent plusieurs attestations d'infirmiers ou ambulanciers témoignant de leur difficulté à accéder à leurs patients et à repartir avec la difficulté de devoir s'insérer en marche arrière dans le trafic dense de la route nationale.
« En cas d’incendie, on ne sait pas comment les pompiers feraient », s’inquiète au-dela une riveraine.
Le camion poubelle ne passe plus. Certains habitants doivent déplacer leurs bacs sur plusieurs centaines de mètres. « Je paie une taxe d’ordures ménagères que je n’utilise pas. Je vais jeter mes déchets chez ma mère, à Saint-André », témoigne une voisine.
La mairie saisie, une procédure judiciaire engagée
Dès juillet 2024, les riverains saisissent la mairie par l’intermédiaire de leur avocat et d’un notaire. La commune de Bras-Panon confirme qu’un procès-verbal d’infraction a été dressé et transmis au procureur début 2025, accompagné d’un courrier adressé à l’auteure de la construction récapitulant les infractions constatées. La mairie précise qu’un référé va être déposé prochainement, compte tenu des enjeux de sécurité des biens et des personnes.
“On veut que les Panonnais sachent”
Les voisins assurent ne pas être dans une démarche politique. « On veut juste que les Panonnais sachent ce qu’on vit depuis des années et à qui ils ont affaire », résume l’un d’eux. Il pointe un contraste : « Elle parle de protéger les familles. Nous, on ne se sent ni protégés ni respectés. On se sent enfermés, physiquement et psychologiquement », conclut une riveraine.
Pointée du doigt par la candidate pour s'être affichée au côté de Jeannick Atchapa lors de son dernier meeting, l'intéressée lui répond : "C'est une démarche personnelle, je n'ai rien contre les candidatures de qui que ce soit, cela n'a rien à voir, je veux juste rétablir la vérité et que les gens sachent pour qui ils vont glisser leur bulletin, elle veut faire croire que c'est un simple conflit de voisinage, c'est faux, je ne suis pas la seule concernée, je ne suis pas la seule à avoir subi ça, d'autres ont avant moi vécu un enfer, ont quitté leur maison et tout vendu, moi j'ai eu le courage de me défendre".

Lise-May Turpin : des “rumeurs” et des “boules puantes”
Sollicitée en début de semaine via les réseaux sociaux, Lise-May Turpin n’a pas répondu à nos sollicitations. Même chose pour le secrétaire départemental du RN, Jean-Jacques Morel, sollicité par mail. La candidate du Rassemblement national a en revanche livré sa version des faits ce mardi 10 février dans une longue interview accordée à Freedom.
Elle y conteste la lecture qui est faite de ces dossiers et dénonce une instrumentalisation politique de faits qu’elle qualifie d’anciens, de réglés et ressortis, selon elle, en pleine campagne électorale sous forme de “boules puantes”. Elle évoque des “rumeurs” relayées par des journalistes “à charge” et estime être visée en raison de sa candidature.
Le harcèlement : une "bêtise"
Concernant sa condamnation du 9 avril 2024 pour harcèlement moral par voie électronique, Lise-May Turpin reconnaît les faits retenus par la justice, admettant avoir diffusé sur les réseaux sociaux des contenus visant une voisine. Elle explique toutefois avoir agi dans un contexte de conflit de voisinage qu’elle affirme avoir subi en premier.
Elle reconnaît une erreur de jugement — elle parle d’une “bêtise” — indiquant qu’elle aurait dû s’adresser uniquement aux autorités plutôt que s’exprimer publiquement, et assure avoir respecté l’ensemble des obligations imposées par le tribunal, dont l’obligation de soins et le paiement des sommes dues.
La condamnation de 2018 minimisée
S’agissant de sa condamnation de 2018 pour “déclaration fausse ou incomplète afin d’obtenir une prestation sociale”, elle minimise la portée pénale de cette affaire, qu’elle présente comme un trop-perçu ancien, intégralement remboursé, et sans conséquence juridique aujourd’hui. Elle estime injuste que cet épisode soit remis en avant dans le cadre de la campagne.
Un droit de propriété revendiqué
Sur le dossier du mur et de l’enclavement du lotissement, Lise-May Turpin soutient être propriétaire de la parcelle concernée, documents notariés à l’appui. Elle indique que des décisions judiciaires civiles ont reconnu son droit de propriété, citant notamment deux jugements rendus les 23 avril 2024 et 12 juin 2025.
Elle considère que les procédures engagées contre elle relèvent d’un acharnement et met en cause la municipalité actuelle, ainsi que des voisins qu’elle accuse d’agir pour des motifs politiques.
Pas de "climat de peur"
Elle rejette enfin l’idée d’un climat de peur généralisé ou de violences anciennes imputables à son comportement. Pour étayer sa position, elle présente le témoignage favorable à son encontre d’une ancienne voisine, partie selon elle en 2017 pour des raisons personnelles sans lien avec elle, afin de contester les accusations portées contre son attitude au sein du lotissement.
Pas de rapport, toutefois, avec le témoignage fourni par les premiers voisins directs de la candidate, alors déjà partis du lotissement depuis près de deux ans.

La mairie confirme des travaux "sans autorisation", un référé engagé
Sollicitée, la commune de Bras-Panon confirme avoir constaté dès fin 2024 la construction d’un portail et d’une clôture interdisant l’accès à une aire de retournement d’un lotissement privé, située allée des Roses de Porcelaine.
Selon la mairie, ces travaux ont été réalisés “sans déclaration ni autorisation” par la propriétaire de l’un des lots, avec pour conséquence de bloquer l’accès à l’aire de retournement du lotissement. “Cette initiative empêche tous les riverains et les services de secours et d’incendie d’accéder à cet espace. Or, cette aire de retournement constituait une des conditions obligatoires à la délivrance de l’autorisation du lotissement”, précise la commune.
Après avoir été alertée par les riverains, la mairie indique avoir fait établir un procès-verbal d’infraction, transmis au procureur de la République début 2025, accompagné d’un courrier adressé à l’auteure de la construction, récapitulant les infractions constatées au regard du PLU et du code de l’urbanisme, en application de l’article 40 du Code de procédure pénale.
L’affaire n’ayant pas encore abouti sur le fond, les riverains ont parallèlement saisi le tribunal administratif contre la commune, estimant que celle-ci n’avait pas pris les mesures nécessaires pour faire cesser le trouble. Dans ce contexte, et “compte tenu des enjeux de sécurité des biens et des personnes”, la mairie indique avoir engagé une procédure en référé afin de rétablir l’accès à l’aire de retournement “dans les meilleurs délais”.
La commune justifie cette démarche au titre des pouvoirs de police du maire et rappelle qu’en cas d’inaction et de survenue d’un sinistre, “la responsabilité du maire pourrait être engagée”.


