11,5 millions d’euros pour 1 481 départs : le CNARM sans pilotage stratégique

Objectifs fixés sans méthodologie formalisée, évaluation lacunaire, recours accru aux départs sans contrat et héritage assumé du BUMIDOM : la Chambre régionale des comptes estime que le CNARM reste structuré autour d’une logique de volume plus que d’impact.
Avant d’entrer dans le détail des rémunérations ou des marchés publics, la Chambre régionale des comptes commence par le fond : l’utilité du dispositif. Et le constat, dès les premières pages, est posé sans détour.
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« L’activité, en déclin depuis 2020, orientée vers une maximisation du nombre de départs, ne correspond plus à la réalité économique », écrivent les magistrats financiers. En 2024, précisent-ils, « le budget du CNARM s’est élevé à 11,5 M€ pour 1.481 départs accompagnés ».
Le chiffre interpelle. Rapporté au nombre de mobilités réalisées, le coût moyen dépasse 7.700 euros par départ. La CRC ne formule pas ce ratio explicitement, mais elle en expose tous les éléments.
La détermination des volumes« ne repose pas sur une méthodologie clairement définie »
Chaque année, un objectif de départs est fixé dans le cadre du contrat d’objectifs et de moyens signé avec le Département. Pour 2025, 1.450 mobilités sont prévues. Or la juridiction souligne que la détermination de ces volumes « ne repose pas sur une méthodologie clairement définie ». Aucun document ne démontre comment sont articulés les besoins du marché du travail hexagonal, les profils des candidats réunionnais, les perspectives économiques locales ou la stratégie de retour des compétences.
Les opérations financées par le Fonds social européen illustrent ces fragilités. Sur une opération consacrée à la mobilité des demandeurs d’emploi entre 2019 et 2021, 2.640 participants étaient prévus. 1.872 départs ont été réalisés. D’autres dispositifs présentent des écarts comparables entre les prévisions et les réalisations effectives.
Mais pour la CRC, le problème n’est pas seulement quantitatif. Elle constate que « les données sont récoltées, elles ne font pas l’objet d’une véritable analyse et ne servent pas à réajuster l’activité selon les résultats obtenus ». Autrement dit, l’association produit des chiffres, sans transformer ces résultats en pilotage stratégique.
« Le recours aux départs sans contrat de travail (DEEP) s’est accru en 2022 et 2024 »
Un autre point retient l’attention : l’évolution du dispositif DEEP, qui permet un départ sans contrat de travail préalable. La chambre note que « le recours aux départs sans contrat de travail (DEEP) s’est accru en 2022 et 2024 ». Ce mécanisme facilite mécaniquement l’atteinte des objectifs chiffrés, mais il interroge sur la sécurisation réelle des parcours. Partir sans promesse d’embauche n’équivaut pas à une insertion professionnelle stabilisée.
La CRC élargit alors le regard. Elle rappelle que l’activité actuelle découle d’une « approche quantitative [qui] a orienté l’activité du CNARM », héritée du BUMIDOM. Entre 1963 et 1982, plus de 76.000 Réunionnais ont été envoyés vers l’Hexagone dans ce cadre. Au total, 160.000 jeunes ultramarins ont quitté leur territoire sous l’impulsion de ce dispositif d’État, pensé dans un contexte de forte croissance démographique et de tensions sociales.
Aujourd’hui, le CNARM revendique une mobilité choisie, structurée autour du principe “partir pour mieux revenir”. Mais la juridiction estime que l’association doit « évoluer vers une valorisation locale des compétences, afin qu’elle ne soit plus opératrice de migration mais une véritable opératrice de mobilité ». Derrière cette formule, une critique profonde : le modèle reste construit sur la logique du flux, non sur celle de l’impact économique local.
Une maximisation du nombre de départs [qui] ne correspond plus à la réalité économique
Autre élément relevé par la CRC : le dispositif ne bénéficie pas aux publics les plus fragiles. Les bénéficiaires des minima sociaux ne constituent pas le « public cible » prioritaire du CNARM. La chambre observe que les aides sont « inaccessibles aux publics les plus fragiles » et que l’approche demeure essentiellement quantitative. Dans un territoire marqué par un chômage structurel élevé et des inégalités persistantes, cette sélection interroge la finalité sociale du dispositif.
Enfin, la CRC pointe une déconnexion progressive entre l’offre de mobilité et les besoins du territoire réunionnais. L’activité reste « orientée vers une maximisation du nombre de départs [qui] ne correspond plus à la réalité économique », écrivent les magistrats, estimant que la stratégie ne prend pas suffisamment en compte les besoins en compétences locales ni les enjeux de développement endogène.
Dans sa réponse annexée au rapport, Bernard Picardo évoque un « travail approfondi de stabilisation et de restructuration » engagé depuis son arrivée à la présidence en 2024. Il rappelle que l’activité s’est maintenue « avec plus de 1 500 départs en mobilité par an en moyenne » et annonce la mise en place d’indicateurs de suivi renforcés ainsi qu’une formalisation plus poussée des outils de pilotage.
Reste une question centrale, posée en creux par la Chambre régionale des comptes : à 11,5 millions d’euros par an, la mobilité réunionnaise peut-elle continuer à être pilotée principalement par un objectif de volume, sans stratégie formalisée ni évaluation approfondie de son impact économique et social ?


