Et si on essayait “littéracie” à la place de “lutte contre l’illettrisme”?
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Au cours de mes années de fac de psychologie à Aix en Provence, j’ai eu l’opportunité d’entendre et de conserver une définition du mot “chercheur” à laquelle j’essaie depuis toujours de conformer ma modeste contribution à la compréhension des phénomènes en jeu dans le rapport au savoir de tout individu quel qu’il soit.
“Un chercheur” me disait mon professeur d’épistémologie “n’a comme vérité que la conscience de l’immensité de son ignorance et se caractérise par une attitude modeste et perplexe vis-à-vis de la théorie qui reste après tout qu’une explication toujours provisoire du rapport de l’homme à l’univers. Un chercheur qui se pare du qualificatif d’expert est un cadavre qui s’ignore car ce n’est que parvenu à cette étape ultime de la vie que l’on ne se pose plus de question. Méfiez vous de celui qui sait et prenez conscience que vous êtes tous des illettrés quelle que que soit la somme de vos savoirs”.
Nous sommes tous des illettrés signifiait dans son jargon que la maîtrise de certains écrits nous échapperait toujours. Et j’ai depuis compris qu’en dépit de mon statut de professeur des universités en Sciences de l’Education, je resterai toujours incapable de donner du sens au contenu d’un traité de physique nucléaire? Et c’est en ce sens que je suis un illettré.
Cependant j’ai cette chance insolente de ne pas être répertorié dans cette catégorie d’exclus nouvellement inventée par notre société fondamentalement inégalitaire dont les ressortissants seraient, semble-t-il, atteints d’autisme social, de maladie honteuse, de handicap … et que leur situation serait assimilable à un véritable fléau social. “C’est le chik puissance dix” n’hésiteraient pas à dire certains.
Cette catégorie sociale, vous l’aurez compris, représente les illettrés. Au moment même où l’on transformait dans les années 80 un phénomène aussi vieux que le monde en problème social (il fut un temps ou rien ne permettait de distinguer un illettré d’un lettré) on invente également des remèdes pour lutter contre la maladie.
Après le GPLI en 1984, ce fut au tour de l’ANLCI en 2000 d’impulser et de coordonner le combat contre cette tare intolérable qui gangrène notre société post moderne … avec les résultats que l’on sait.
Ce qui est intolérable dans l’inanité des efforts déployés, ce n’est pas tant le fait que certains de nos compatriotes pour diverses raisons ne soient pas en mesure de maîtriser l’écrit mais de constater l’inflation des termes utilisés pour les identifier (assassiner) à partir de ce qui leur fait défaut. On est analphabète comme on serait anorexique, anormal, asocial … et illettré est du même acabit “celui qui n’est pas lettré”. Que de jugements négatifs avons-nous inventés pour stigmatiser et exclure cette catégorie sociale aujourd’hui montrée du doigt et totalement à part.
Lorsque je propose d’inverser nos représentations et de faire la révolution intellectuelle qui consiste à percevoir ces personnes dans ce qu’elles ont de positif, je ne peux m’empêcher de convoquer une notion d’origine anglo-saxone qui présente l’avantage de valoriser l’individu dans ce qu’il est, fait, aspire à devenir. La littéracie se définit comme un accompagnement de la personne dans ce qu’elle estime utile à la réalisation de son projet.
Je me dois par honnêteté intellectuelle de souligner d’une part que le terme n’est pas de mon invention et d’autre part que je ne suis pas le premier à émettre ne telle suggestion. Jean Marie C. l’a fait avant moi dans le N° 30 de la revue AKOZ sous l’intitulé “L’illetrisme une notion inutile et gênante” en 2007.
Mais un changement de terme suffit-il à résoudre un problème sur lequel les experts se cassent les dents depuis 20 ans à La Réunion? Bien sûr que non, j’en suis conscient et j’en veux pour preuve l’exemple de la 6éme de collège dont l’appellation changeante depuis des décennies (transition, CPPN, non lecteurs, consolidation, contrat … ) n’a jamais pu réduire le taux de 20% d’élèves en difficulté de lecture à l’entrée au collège puisque le même pourcentage est observé à la JAPD (Journée d’appel de préparation à la défense).
L’explication que je me permets d’avancer avec prudence en terme d’hypothèse est que ces changements par décret ne se sont peut être jamais inscrits dans un véritable projet (projet signifiant : communication, adhésion, coopération, moyens et évaluation).
Il en est de même du passage du GPLI à l’ANLCI. Le problème empire. Dès lors, laisser supposer, que passer de la lutte contre une maladie à un accompagnement pour répondre à des aspirations légitimes suffirait à résoudre le problème est un propos totalement irresponsable, j’en conviens. Il apparaît également évident que si ce changement, qui présente l’avantage de mettre un terme à la stigmatisation, ne s’accompagne pas d’un projet dans le sens où je l’ai trop succinctement défini supra alors effectivement nous serions condamnés à un avenir comparable à celui des sixièmes de collège.
C’est tout, rien de plus et sans prétention aucune, ce que j’ai voulu dire en parlant de programme d’étude de recherche et d’accompagnement en littéracie en lieu et place de la lutte contre l’illettrisme.
Quant au contenu de ce programme, au cas où il rencontrerait un écho favorable, nous aurons je pense l’occasion d’en reparler après l’avoir construit dans la plus large concertation avec les politiques, les opérateurs, les acteurs et surtout les “bénéficiaires” pour ne pas dire stagiaires, ce qui renvoie là encore à une vision positive de l’avenir.
Si le poids de l’ancrage dans la routine, ou encore la résistance au changement, devait enterrer cette modeste suggestion, je pourrais au moins ne pas me reprocher de n’avoir pas essayé d’apporter une idée accompagnée d’une réelle volonté d’implication d’une équipe de chercheurs de l’université de La Réunion, à la réflexion et à l’action sur un sujet qui n’a pas fini de nous préoccuper.
Michel Latchoumanin


