Payet dit : "Mi tri"

Au-delà de la joie et de l’euphorie qui nous embrasent à La Réunion, chacun pressent que "not ti coq" de Saint-Philippe a atteint une classe inédite pour un joueur de football local : l’excellence…tout simplement !
En effet, cher Dimitri, nous sommes tous admiratifs devant ta maîtrise, ton pied magique capable de se transformer en main précise. Comme l’alambic, tu métamorphoses une situation de jeu pour en extraire l’essence (ciel !) du…but ! Dans l’équipe de France, il y a de grands joueurs, puis il y a un artiste : tu vois de qui je parle ? "in marmay la kour", qui déboule devant les meilleurs défenses adverses d’Europe, et là, un certain PAYET dit : "mi tri" ! Dans cette surface de réparation adverse, tu es devenu un véritable cauchemar, un trublion insaisissable, un "totocheman pou lo bann foutbalèr européin" !
Ton intelligence de jeu fait de toi un créateur d’opportunités pour toute ton équipe : là est ta marque de générosité ! Tu distribues dès que possible de bons ballons à celui qui est favorablement placé, et là où le jeu semble fermé, tu crées le danger et l’ouverture. Tu flaires l’énergie invisible qui circule sur le terrain pour la rendre disponible à celui qui est favorablement placé pour buter : c’est de l’intelligence solidaire…du grand art !
Et pourtant, notre île a enfanté une foule d’excellents joueurs qui irriguent toujours les grandes équipes nationales. J’en profite pour saluer le travail de fond mené par les entraîneurs dans les quartiers et les clubs de toutes les divisions, car au fond, ils contribuent fortement à construire les joueurs.
Comment es-tu devenu ce "ti koq La Rényon avek in kou de zergo tro gadiamb" ? Bien sûr que pour devenir un champion de ton acabit, il faut du talent personnel, mais ce n’est pas toujours suffisant : il faut enfin un environnement propice, des conditions d’épanouissement qui construisent l’être. Et cela tu l’as eu, au cœur d’une famille aimante : "momon, papa, lo famy, bann dalon, tout lé la ! : sé sa ke lé joli !". Ta famille t’a équipé d’outils nécessaire pour affronter l’inconnu, "pou désot la mèr" : les français qui t’applaudissent aujourd’hui ne mesurent pas nécessairement "ou sa ou sort et sak ou la suporté". Tu connais le goût amer des choix compliqués et du sacrifice de l’éloignement de tes proches. Personne ne mesure pleinement ce qui a dû se passer dans la tête d’un "marmay Sin Filip" de 14 ans, qui décide de suivre un chemin, celui du rêve improbable de devenir …l’âme de l’Equipe de France de football, voire d’un pays !
Tu as su affronter les périodes de doute et les préjugés, afin de donner généreusement le meilleur. Voilà le trésor nourrissant donc précieux, que tu donnes en lecture à la jeunesse ! L’argent, la gloire et l’image marketing sont des attributs qui ont infiniment moins de valeur car ils se font et se défont rapidement : ils sont donc secondaires même si ils permettent de réaliser des fantaisies ou des envies. Protège-toi contre tous ceux qui sont capables de faire et défaire les "présidents" en une journée ! Tu sais mieux que quiconque ce que cela signifie.
Face à ces sirènes que sont la célébrité, Le star-système, l’argent-roi et l’idolâtrie des fans, tu devras relever le défi de ne pas t’abîmer, quand arriveront les périodes de doute où les résultats ne seront pas toujours au rendez-vous. A ce moment-là, je souhaiterais que tous ceux qui t’applaudissent quand tu es au zénith, continuent à t’estimer pour ce que tu es : un homme estimable qui force le respect ! Et cela, les puissances de l’argent ne parviendront jamais à briser, si tu restes toi-même…car ton parcours et tes qualités intérieures et humaines valent bien plus que tous tes contrats réunis. Je sais que ta lucidité et ton discernement vont te guider sur la conservation de ce trésor qui fait ta valeur.
Ce que tu es en train de réaliser appartient désormais à une dimension qui dépasse le sport, et relève de "l’assistance à identité en danger". En effet, La Réunion perçue et représentée comme une terre attachée à ses valeurs traditionnelles, résiliente sur le plan du vivre ensemble, est en train de traverser un choc dans sa confrontation aux divers modèles dictés par la mondialisation économique, financière et culturelle. Notre savoir-vivre-ensemble "kréol rényoné" légendaire et notre douceur de vivre enviée (mèm si lé pa dou pou tout domoun !) traversent actuellement l’épreuve de la survie ! De nombreux jeunes réunionnais sont en proie à des modèles de consommation qui n’enchantent pas l’avenir ; la publicité cultive une sorte d’adoration de certains messages, images ou biens matériels qui n’élèvent pas la conscience.
Et nous savons tous que dans ces grands moments où les références humanistes peuvent basculer, l’humain a comme un instinct, celui de se raccrocher à ce qui lui paraît le plus lumineux, capable de l’élever. Et que tu le veuilles ou pas, pour une grande partie des réunionnais, surtout parmi les jeunes, tu comptes parmi ceux qui savent ouvrir les chemins de l’espoir. Tu seras donc suivi et regardé comme une sorte d’exemple à suivre ! Et sur ce terrain-là, nous savons que ton éducation et ton enfance t’ont transmis les ressources nécessaires pour adopter en toute situation le comportement susceptible de tirer vers le haut "bann marmay la kour i rèv touche zétoil".
Personne ne sera légitime à t’en vouloir sous prétexte d’une baisse de performance sportive, car tu n’es pas un robot mais un humain : tu as le droit d’être épuisé ou blessé ! Tous les fans doivent comprendre cela. Tu as déjà fait la démonstration de "sak ou lé kapab". Que tu marques ou pas à la finale de l’Euro, ce n’est pas bien grave : ton humilité, ta volonté et ton courage de toujours doivent continuer de briller comme un message que tu cries à notre jeunesse ! Un cri qui nous hisse au-dessus des "lois du marché" ! La valeur des choses…
Ta famille, tes amis et nous tous, simples anonymes, nous t’aimons, quoi qu’il advienne !
Dimitri, si ou mark lo bu, nou aprési ali, si ou mark pa, nou kontinué aim aou ! Ariv sak na pou arivé, nou rest a koté ou ! Fé pété mon ti cok !
Patrice Payet
Vincendo, Saint-Joseph


