Hommage à Elio Avaby, fabriquant de marmites pays

Hommage à Elio Avaby, fabriquant de marmites pays
Que voilà un vieux bonhomme bien sympathique !
Elio Abavy, de Basse-Terre, Saint-Pierre, était un authentique artisan "la cour", un fabriquant de marmites créoles comme il y en a peut-être encore mais je ne les connais pas.
Il vendait ses marmites en vraie fonte d’aluminium sur le marché forain de Saint-Pierre, il y a un sacré bail, lorsque ce marché se tenait encore sous les badamiers près du Café de la Gare. Je lui en avais acheté une toute petite, juste suffisante pour faire une bonne sauce sardines, nos avions bavardé et il m’invita à venir voir son atelier. J’étais alors à VISU et l’occasion était effectivement excellente.
Dans une ruelle étroite, éaprès la boutique chinoisé m’avait-il précisé, je le trouvai qui m’attendait sans impatience. Ce fut, derrière les tôles de son boucan spécialisé, un pur enchantement, un royaume du merveilleux, la découverte, pour un manieur de phrases, de l’antre d’un artiste de la main et de la ferraille. Il y faisait extraordinairement sombre avec toute cette tôle imprégnée de suie mais rien n’échappait aux regards.
Ce qu’il nous présenta d’abord, ce furent ces moules à marmite, construits à même le sol de terre battue. Des moules à l’envers, de plusieurs tailles, faits de matériau rocheux pulvérulent : c’était la seule façon de donner des marmites bien lisses. Il utilisait pour cela de la roche pilée, du sable rendu poudreux, plus quelques autres petites choses qu’il refusa en souriant de me dévoiler.
Son matériau de base, de la vraie fonte d’aluminium, celle qui fait les meilleures marmites. Il allait "aux provisions" de nuit, pour échapper aux gendarmes. C’était généralement dans le fond de la rivière Saint-Etienne qu’il s’approvisionnait. Armé d’un coupe-boulon, d’une clef à molette et d’une scie à métaux, il s’attaquait aux carcasses de voitures qui défigurent notre paysage mais faisaient bien son affaire.
Elio débarrassait le bloc-moteur de tout l’inutile et chargeait le bazar sur sa mobylette, une antique et solennelle Mobymatic, puis empruntait tous les sentiers de cannes pour rentrer chez lui.
"A cause in paquet d’fois la loi la arrête à moin. Mais zot na raison. Où ça ou veut in chrétien i charroye d’ferraille su in moto ?" Et il éclatait de ce merveilleux rire qui était son autre marque de fabrique, en me montrant son four, le soufflet, artisanal lui aussi.
M’expliquait par le menu les soins à prendre pour qu’aucune goutte d’eau ne vînt toucher le moule :
"Sinonsa i pète in coup minm dans out’ guèle. I peut tuer si i pète fort !"
Cet artisan était un humaniste militant. D’une bien curieuse façon. Il modulait ses prix de vente selon la situation sociale de l’acheteur.
"In minm marmite, ma vende in prix pou in médecin, et moins cher pou in pauv monde !"
"Et sat’ ou la vende à moin alors ?", lui demandai-je. Il sourit en se passant la main sur le front, sans répondre.
Elio avait les avant-bras constellés de petites brûlures, les projections "de zéclis dans le four. Ca y brûle, ça baya !"
Elio me raconta qu’il souhaitait qu’un de ses enfants puisse prendre sa succession "mais mi conné pas, marmaille coméla na pu l’courage fé in travail difficile comme ça !"
Un amoureux de la vie, du travail manuel, du boulot bien fait et du respect du produit… pour respecter sa clientèle. L’annonce de son décès, ce matin, m’a chagriné plus que je ne l’aurais pensé. Une rue de Basse-Terre devrait bien lui être consacrée.
Adieu l’artiste !
Jules Bénard


