L’ultime cliché d'Alex Teng Ah Koon

Aux nouveaux venus dans le métier, comme aux journalistes récemment arrivés dans l’île, son nom ne dira probablement rien.
Qu’ils sachent qu’Alex Teng Ah Koon, ancien chef du service photo du Quotidien, était une légende dans ce métier de dingues.
Colosse de taille moyenne, il nous laisse le souvenir d’un homme talentueux mais aussi d’un fort en gueule dont les colères homériques ne le cédaient en rien à ses éclats de rire tonitruants.
Alex était prêt à tout pour "son" journal. L’heure, le jour, les circonstances, peu importait, le Quotidien avant tout. Je le sais : nous avons commencé en même temps, à la naissance de "notre" canard, en 1976. Cela crée des liens.
Une anecdote me revient, qui montre de quoi était capable notre bonhomme pour la qualité du service. C’était vers 1986 par là… Internet était encore dans l’œil de son père. Nos articles et pellicules de l’agence Sud, Jean-Claude Feing (autre photographe de talent) les déposait auprès du chauffeur du dernier car pour Saint-Denis, derrière le marché couvert. Ils étaient récupérés à Saint-Denis.
Un soir, vers 16 heures, survint un fait-divers intéressant qui se transforma en scoop, aucun autre média n’en ayant été informé. Une mini-prise d’otage sur le front-de-mer. Mais encore fallait-il que l’article parvînt à temps à la rédaction dionysienne.
Lorsque l’article fut écrit et les photos développées, vers les 22 heures, le dernier car était dans son demi-rêve.
"Pas de problème ! me dit Alex. Mi attende à ou Saint-Gilles devant chez Loulou !" Il y était.
Le scoop était à la UNE du Quotidien le lendemain. C’était ça, Alex. C’était ça mais aussi un sportif de haut niveau dans les clubs de tir au revolver. Et un inconditionnel d’Elvis Presley, autre passion commune. J’admirais son talent ; il ne ratait aucun de mes articles.
Il y a cependant autre chose qui faisait que j’aimais cet homme et que c’était réciproque. Nous sommes les deux seuls employés de ce journal à avoir un jour forcé la porte du rédacteur-en-chef et, lui pointant le doigt sous le nez : "Si ou continue fé chier à moin, mi languette à ou, moin !" a simplement dit mon ami. Avec le ton idoine, cela impressionne.
Normalement, ça vaut l’exclusion immédiate. L’homme n’a rien dit. Je crois même que CKC n’en a jamais rien su.
Alex était des rares à l’amitié solide parce que fidèle. Il souffrait depuis plusieurs années de graves soucis de santé. Mais avec cette courtoisie typique extrême-orientale, il n’en parlait que très peu, refusant d’embêter les autres avec ses problèmes.
Bonne route à toi, l’artiste. Mes condoléances à tous les tiens ; et mes salutations émues à ta seconde famille, "ton", "notre" Quotidien.
Jules Bénard


