La bonne foi de l'envers de l'île
Ecrit par zinfos974 – le mercredi 28 octobre 2015 à 22H44
Quelle est la place de l'art dans le monde et la place des artistes dans la cité? Est-ce que tout est art ?
Des questions importantes qui devraient permettre d'avancer sur la compréhension de la situation des arts plastiques à La Réunion. Le CCEE a organisé récemment son septième atelier de travail et de réflexion sur la structuration de ce secteur et sur les valeurs communes que partagent les acteurs des arts plastiques à La Réunion. Pas question d'aborder l'esthétique ou la critique malgré le désir exprimé de définir les contours d'une charte pour petit à petit améliorer le sort des artistes plasticiens réunionnais.
Pourtant, comme le faisait remarquer un artiste en dehors de ses ateliers de travail : « à La Réunion, c'est difficile de parler d'art et des questions de contenu sans qu'on y mêle des préoccupations politiques. » Sommes-nous alors dans l'emprise du politique sur l'esthétique ?
Selon les propos d'un philosophe actuel de l'Académie Française: « La cité c'est la politique, la politique c'est le message et le message c'est le concept. » L'art dans la cité, l'art pour la cité, rajoute t-il, n'a donc pas besoin de l'art. Et de poursuivre : « L'obsession de la cité a chassé la beauté du vocabulaire de l'art : toujours plus d'artistes dans la cité, toujours moins d'art dans le monde. »
Que faut-il en penser ? Pas facile d'y répondre mais tout au moins pourra t-on s'appuyer sur la belle exposition « L'Envers de l'Ile » qui fait en ce moment l'actualité pour s'interroger brièvement sur le second volet d'une saga qui a démarré au Musée Léon Dierx et qui se poursuit encore pour une semaine, cette fois-ci à l'Ecole Supérieure d'Art de La Réunion. Une exposition d'art utile pour les questions qu'elle pose avec au départ, un titre éponyme de l'oeuvre de Thierry Fontaine, qui ne peut laisser indifférent et qui s'enrichit du vocable : « Sanctuaires », inspirée de la vidéo touchante, présentée par Esther Hoarau.
Que pourrait-on être tenté de voir dans cette exposition? Des œuvres avec leurs sens et leurs qualités. Mais, tout ce qui est à voir est-il dans les œuvres? On pourrait par exemple commencer à chercher à voir dans le regard des artistes, à essayer de comprendre sur quoi se sont posés leurs yeux et se demander si c'est le spectateur qu’ils regardent? Et si c'est le cas, le spectateur ne pourra t-il ne jamais voir que l’Envers? Ceci revient-il à dire que ce qui est à voir pourrait-être ailleurs, hors cadre? Doit-on voir autre chose que ce qu'il faut voir quand on cherche à voir quelque chose ? Encore faut-il prendre le temps de voir! Mais quoi ?
En réalité, « L'Envers de l'Ile » (second volet) porte sur l'exposition d'art. Certains étudiants de l'Ecole Supérieur d'Art de La Réunion ont choisi eux-mêmes les œuvres à exposer et la manière de les montrer au cours d'un atelier de travail (workshop) encadré par un commissaire d'art professionnel. Est-il possible d'y percevoir alors de la critique ou une opportunité pédagogique dans ce qui se rajoute à la version précédente de l'exposition ? Quitte à ne pas être d'accord avec Rainer Maria Rilke quand il dit : « Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude ; rien n’est pire que la critique pour les aborder. Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. »
« Sanctuaires » seraient-ils la plus magnifique interprétation de l'île? Faut-il s'attendre à une sacralisation et au sacré? Celui par exemple, de maintenir l’impossibilité absolue où nous sommes de jamais dominer l'île par une représentation quelconque.
L'exposition « L'Envers de l'Ile » est rarement ironique ou méchamment moqueur. Il y a même une tendresse minutieuse dans le choix des œuvres. Néanmoins, l'interprétation de ces dernières peuvent engendrer des glissements de sens qui génèrent certes de nouvelles « significations » en y apportant d'autres richesses mais qui peuvent aussi expliquer parfois des réticences à l'encontre des commissaires d'exposition à qui l'on reproche de se prendre pour des artistes.
On insulte l'art lorsqu'on prétend que c'est le regard qui fait l'oeuvre. Cette logique est une prise de pouvoir sur l'art. A t-on besoin d'une esthétique du créateur ou bien d'une esthétique du spectateur ?
Alain Noël, artiste libre et indépendant