Vaxelaire, La Selve, Lavergne et consorts : sont-ils de vrais Créoles ?

La question elle-même sonne plus faux qu’un jeton !
Je m’explique… Le dimanche 22 avril, en plein centre de Saint-Gilles, j’attendais la navette qui me ramènerait dans mon nid d’aigle. Il faisait une chaleur de bête ; j’avisai le troquet le plus proche et tombai sur une bande de pochetrons, des soiffards qui, ô miracle, causaient littérature et musique pays. Le fait étant rare, je tendis une oreille aussi attentive qu’indiscrète.
Leur déballage inconsistant prit un tour qui commença bientôt à me déplaire fortement. Pour résumer leur débit sans suite logique, ces messieurs-dames en arrivaient à la conclusion que pour bien parler de l’île, pour bien chanter le séga, il fallait à tout prix être créole.
Je vis rouge… ce qui est vraiment une façon de parler, et me mêlai à leur conversation. Une des dames du quintette, fort gironde au demeurant, eut le bon goût de me reconnaître (vive l’ARAST !), ce qui ravit ses congénères dont deux au moins avaient entendu mon nom. De là à dire qu’ils avaient lu quelques-unes de mes turpitudes, c’est une autre paire de "roubles ignobles" comme disait mon ti père.
Ils voulurent connaître mon avis sur cet épineux sujet mais, surtout, faire avaliser leurs cogitations par un écrivain du cru.
En moins de temps qu’il n’en faut à un Président pour mentir aux Français, je fis chuter à moins que zéro l’estime qu’ils avaient commencé à me manifester. Parce que j’ai osé exprimer mon désaccord ; je traduis de mémoire :
"Je ne suis pas de votre avis. Il y a des gens venus d’ailleurs qui n’ont rien à envier à nos meilleurs spécialistes. Daniel Vaxelaire est quelqu’un qui connaît mieux l’histoire locale que 95 % des Réunionnais. C’est aussi un raconteur d’histoires de haute volée. Il est d’ailleurs régulièrement invité à des festivals comme celui des Etonnants voyageurs".
"Pour ce qui est de la musique, il y a Jean-Pierre la Selve qui a écrit des choses succulentes sur les musiques et instruments traditionnels de l’Océan Indien. Et pour ce qui est de notre langue, je ne connais personne capable, sauf peut-être Sully Rivière, de parler notre créole avec l’accent de Grand-Bassin. Pour ce qui est de l’exécution musicale, il en connaît un rayon également".
Leurs regards devenant de plus en plus noirs, j’ajoutai très vite :
"Si vous tenez à perfectionner votre science de la flore locale, je vous conseille vivement les nombreux ouvrages de Roger Lavergne. Ils font autant autorité que ceux de Thérésien Cadet oui du père Raimbaud. Enfin, concernant la langue créole, personne mieux que le pro*fesseur Robert Chaudenson, un vrai linguiste lui, n’a mis en lumière avec autant d’élégance les ors et fards de notre causement !"
La réplique a fusé, haut et clair :
"Oui mais ça la pas de vrais Créoles, ça !"
Parce que comme pour un futur ex-candidat il y a le vrai et le faux travail, ils faisaient donc un subtil distinguo entre vrais et faux Créoles ?
Je pose donc la question :
C’est quoi un vrai Créole ? Le natif de Saint-Gilles qui s’acharne à vivre à l’occidentale ? Qui avale du hamburger à longueur de semaine et ne connaît même plus le goût du rougail graton ? Qui prend Alain Ramanisum pour un chanteur réunionnais et ne connaît même plus le nom de Loulou Pitou ? Qui dit "mi lé fatigué" et prend le bulbul de Maurice pour un merle local ?
A contrario, c’est quoi un faux Créole ? Le natif de Lorraine qui a construit toute sa vie ici ? Qui connaît notre histoire et nos moindres sentiers sur le bout du cœur ? Qui mourra ici devant son ultime rougail morue en s’écriant "languette ton nénène", qui préfère chanter "bon anniversaire" plutôt que "happy birthday" ? Qui peut encore différencier un change-écorce d’un cocotier ?
J’ai dû m’enfuir avant de prendre une dégelée de cannettes videspar le travers de la figure…
Jules Bénard


