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Quand le chœur n’y est pas…

Le sujet du chant paraîtra dérisoire au regard des urgences du présent et fera sourire bon nombre de modernes et post-modernes puisque c’est dans le contexte de la messe qu’il pose problème ; cela de manière tout à la fois grave, révélatrice et méritant réflexion quoi qu’il en soit. Pour dire les choses brutalement, le […]

Ecrit par Luc-Laurent-Salvador – le mercredi 22 février 2023 à 06H47

Le sujet du chant paraîtra dérisoire au regard des urgences du présent et fera sourire bon nombre de modernes et post-modernes puisque c’est dans le contexte de la messe qu’il pose problème ; cela de manière tout à la fois grave, révélatrice et méritant réflexion quoi qu’il en soit. Pour dire les choses brutalement, le chant de messe semble être en soins palliatifs, c’est-à-dire, maintenus en vie par un appareillage électronique et des « soignants » dévoués mais manifestement impuissants à le ranimer.

Ceux qui ont des yeux pour voir et, surtout des oreilles pour entendre se rendent bien compte que, sauf exception, le chant dans le rituel catholique est devenu un ornement qui n’assure plus sa fonction première. Celle-ci est de souder les fidèles en une unité solidaire dynamisée par le partage d’une même émotion, d’une même foi et des mêmes valeurs. Quand cette union des esprits et des cœurs est réalisée, chacun a le sentiment de véritablement faire corps et de vibrer avec l’assemblée. Il se trouve alors engagé corps et âme dans sa foi. Mais cela n’arrive quasiment plus. Clairsemée ou pas, l’assistance se présente généralement comme un ensemble d’individus qui, chacun pour soi, tentent, tant bien que mal, de suivre le chorale et son chef.

Nous assistons ainsi le plus souvent à de tristes performances au cours desquelles, dans un contraste saisissant, des chanteurs entraînés et performants, accompagnés de musiciens irréprochables, tentent laborieusement d’amener à des chants magnifiques mais compliqués une assemblée timide au sein de laquelle seuls quelques courageux osent vraiment donner de la voix. Tout cela se passe le plus souvent dans une orgie sonore presque cacophonique suscitée par des amplis et des haut-parleurs que nul ingénieur du son ne surveille et qui décuplent la force vocale de la chorale au point que le chant de l’assemblée n’apparaît pas davantage nécessaire qu’il n’est audible. Plutôt que des fidèles chantant en chœur avec enthousiasme, nous avons une foule éparse qui gémit douloureusement sous l’orage musical qui secoue l’église, un peu comme si le diable était de la partie. Autant dire que c’est pitié de vivre cela car c’est le très exact opposé de ce que le chant est censé amener.

Il faut y insister : le chant est ce qui fait vibrer les cœurs à l’unisson et qui, ce faisant, donne à chacun un sentiment d’unité avec ses semblables. C’est cela précisément qui constitue un chœur, c’est-à-dire, ce qui, par le simple fait d’exister là, à un instant précis, permet d’éprouver cette affection et cette solidarité avec son prochain qui est supposée être au cœur même de la vie chrétienne.

Bien que n’ayant pas visité toutes les églises de la Réunion, il me semble assez probable que, de l’une à l’autre, hormis quelques trop rares et trop fugaces moments de grâce, de chœurs de fidèles on ne trouve pas. Alors qu’en même temps, avec application et beaucoup de bonne volonté, celui des « experts » tente de meubler cette absence. De fait, il monopolise l’espace sonore au point qu’on peut et qu’on doit se demander si ceci n’expliquerait pas cela ? En effet, une fois ce constat réalisé, force est de se demander comment a-t-on pu en arriver là et quels sont exactement les facteurs en cause ? Je parle bien de facteurs car il ne s’agirait pas de mettre en cause quiconque dès lors qu’on ne peut douter ni de la bonne volonté ou de l’engagement des personnes impliquées ni du caractère parfaitement collectif de ce qui se trouve ainsi manifesté, de sorte que, fatalement, chacun y a sa part.

Permettez-moi une explication de nature pédagogique : tout se passe un peu comme si aux chœurs spontanés autant qu’unanimes des fidèles qui, autrefois, se rassemblaient en masse dans les églises autour de chants peu nombreux mais parfaitement connus de tous, la modernité avait — depuis Vatican II et les années yéyé — substitué une infinie variété de morceaux aux paroles, rythmes et mélodies aussi élaborés qu’inconnus de l’assemblée. Celle-ci est alors transformée en une foule d’adultes infantilisés qui, craignant le ridicule, ne se risquent plus au chant vocal à pleine voix et suivent du bout des lèvres, se contentant de fredonner ou de murmurer quand ils ne restent pas carrément silencieux.

Encore une fois, ceci est un désastre car, pardonnez-moi, il faut y insister, la fonction première du chant est d’engendrer ce merveilleux sentiment d’unisson qui traduit l’appartenance à un collectif organiquement unifié, solidaire — en l’occurrence l’assemblée des chrétiens — c’est-à-dire un sentiment de faire corps et, proprement « corps du Christ », puisque c’est ainsi que l’Eglise a été comprise au cours de l’Histoire. Il est clair que nous sommes à des années-lumière de cela et c’est pourquoi le présent constat est désespérant pour qui comprend qu’il s’agit en fait de ce que l’Eglise est en train de devenir : une assemblée de fidèles qui peinent à emplir ses églises avec une messe qui, à de rares exceptions près, se transforme en un rituel passablement formel qui semble être surtout habité par des mots, des symboles ou des affects convenus. Les fidèles qui constituent proprement la chair de l’Eglise ne font alors plus corps, faute de faire chœur.

Pour remédier à cette situation, le pédagogue que je suis ne connaît pas d’autre solution que celle consistant à remettre les fidèles en réussite au lieu de les laisser se convaincre dimanche après dimanche de leur incompétence. Je ne suis pas musicien mais il me semble que ce serait déjà une bonne chose si on pouvait nous proposer un minuscule répertoire de chants parmi les mieux connus, peu importe que ce soit depuis l’enfance, peu importe qu’ils aient été déjà chantés un bon millier de fois, peu importe qu’on ait à y revenir chaque semaine.

La répétition ne pose aucun problème au bon peuple. En fait, seuls les spécialistes y rechignent car, éduqués qu’ils sont à une culture musicale de la performance-spectacle, ils se font comme un devoir de la perpétuer au sein des églises. Ils ne semblent pas s’être faits à l’idée que la messe est une pratique rituelle, toute de répétition, celle-là même qui, seule, peut, dans l’exécution, amener la perfection souhaitée. C’est cette dernière qui — aussi illusoire qu’elle puisse être à l’oreille d’un expert — donne à chacun la satisfaction de contribuer impeccablement à cet acte collectif qu’est le chant et lui fait alors éprouver le sublime sentiment de trouver pleinement sa place parmi ses semblables, dans une émotion et une foi unanimement partagées.

On pourrait ensuite envisager de changer tout au plus un chant d’une année sur l’autre, si le besoin s’en faisait réellement sentir et surtout pas par principe car, encore une fois, la messe est un rituel auquel la répétition est non seulement inhérente, elle est absolument nécessaire. Autrement dit, que ce soit en agissant, comme je le propose au niveau du répertoire, mais aussi par tout autre moyen approprié, il faudrait que cesse au plus vite cette mise en situation d’« échec vocal » des fidèles qu’amène fatalement l’introduction de chants nouveaux inutilement compliqués qui intimident et font perdre l’allant sans lequel il ne saurait y avoir d’enthousiasme, c’est-à-dire, très précisément, et étymologiquement parlant, ce à quoi la messe a vocation.

Je comprends qu’il s’agirait ni plus ni moins que d’une (contre)révolution dans la pratique musicale liturgique mais quand on s’est égaré, il convient généralement de rebrousser chemin. La beauté de la chose est que le véritable changement intervient seulement lorsqu’on cesse de vouloir changer sans cesse.

Il me semble que loin d’avoir à abandonner leur créativité, les musiciens pourraient, comme tous les éducateurs qui se respectent, la consacrer à amener les fidèles à la réussite, et même l’excellence, par la sélection puis la pratique de chants simples, connus de tous et parfaitement maîtrisés grâce, justement, à ce maître patient et irrésistible qu’est l’entraînement.

La mise en œuvre d’une telle perspective ne serait pas une mince affaire mais cela aurait, je crois, infiniment plus de sens que d’entretenir un décorum sonore de plus en plus formel, sans beauté et sans émotion qui, au lieu de les y porter, laisse les fidèles à la porte de l’extase — c’est-à-dire l’état d’abandon de soi — dans laquelle l’Eucharistie devrait être vécue.

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