Le pari du métissage

Robert Putnam, Peter et Isabel Malkin, professeurs de science politique à l'université d’Harvard, sont des célébrités académiques mondialement reconnues depuis la parution en 2000 de leur ouvrage "Bowling Alone, The Collapse et Revival of American Communauté". Cette étude défendait une thèse âprement débattue : le "capital social" déclinerait aux Etats-Unis, et la participation politique et l’engagement civique s’y affaibliraient.
Elle avait été bien accueillie et avait assuré aux intéressés une notoriété qui leur valait d’être invités dans tous les cénacles.
Un nouveau et retentissant article du chercheur paru en juin 2007 soutenait que la diversité "raciale" participerait largement au délitement de la société américaine.
Alors là ! la communauté de la "bien pensance" trouva qu’ils allaient trop loin et ils ne furent plus invités sur les plateaux TV.
Quelles étaient leurs approches et leurs conclusions ?
Putnam et ses collaborateurs faisaient reposer leurs conclusions sur une vaste enquête, [Capital Social Survey Benchmark communautaire]url:http://www.ksg.harvard.edu/saguaro/communitysurvey/index.html , conduite en 2000 sur un échantillon d'environ 30 000 individus résidant dans 41 communautés définies à partir de critères de taille, de localisation, de caractéristiques raciales, culturelles, sociales et économiques, l’objectif étant d’isoler le facteur d’appartenance à une communauté raciale dans les phénomènes observés. Ils définissaient par ailleurs le concept de "capital social" de manière un peu différente de celle de Bourdieu, comme "les réseaux qui relient entre eux les membres d'une société et les normes de réciprocité et de confiance qui en découlent". La diversité "raciale" était entendue en distinguant quatre groupes:
- les hispaniques,
- les blancs non-hispaniques,
- les noirs non hispaniques
- les asiatiques.
Les 4 conclusions de leur étude, sujettes évidemment à controverse, méritent d’être gardées à l’esprit parce qu’elles imposent aux Etats-Unis, considéraient-ils, d'énormes défis dont la résolution n’allait pas de soi :
- plus la diversité raciale est forte dans la collectivité prise globalement, plus la confiance entre les individus est faible;
- plus les communautés sont hétérogènes, moins les individus font confiance en leurs voisins dans ladite communauté;
- dans une même communauté hétérogène non seulement la confiance inter-raciale est faible mais la confiance intra-raciale l'est aussi ;
- La diversité raciale conduit à un état d’anomie (faiblesse des règles) et à l'isolement social.
Par ailleurs, la diversité raciale serait directement responsable :
- d'une plus faible confiance dans le gouvernement local et dans la presse qui rend compte de son action ;
- d'une plus faible croyance des individus dans leur capacité à influer sur le cours des choses et à agir collectivement pour le bien commun;
- d'une plus faible participation aux scrutins politiques;
- d'une plus faible intensité de bonheur vécu et d’une perception détériorée de la qualité de la vie mesurée notamment par le temps passé devant la télévision.
Putnam et ses collaborateurs reconnaissaient que la diversité présente parfois quelques avantages économiques sectoriels pour les échanges, mais soutenaient que les performances économiques globales sont généralement plus faibles et le coût social est exorbitant.
En somme la thèse de Putnam tendait à montrer qu’alors que les Etats-Unis font l'expérience d'une diversité raciale croissante, ni la paix des métis, ni la Saint-Barthélemy ne sont des perspectives réalistes. On s’acheminerait plutôt vers une déstructuration sociale faite d’indifférence et de défiance mutuelles.
Et à La Réunion ? Nous ne sommes certes pas l’Amérique. Et l’on peut considérer que les conclusions de Putnam sont fausses ou exagérées. Mais Putnam était pourtant jusque là un sociologue réputé, dont les études font autorité, y compris chez les démocrates américains!
Et au fond si nous avons notre propre histoire, ne sommes nous pas pourtant confrontés aux mêmes défis qu’il nous faut relever si nous ne voulons pas que notre société sombre dans un état de déstructuration profonde ?
Pierre BALCON


