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"Je me suis sentie humiliée, discriminée" : à Saint-Denis, une jeune femme en burkini interdite de piscine dans la copropriété de sa mère

Ecrit par Sébastien Gignoux – le lundi 13 juillet 2026 à 06H34

Alors qu’aucun interdit spécifique ne le mentionnait, une jeune femme a été sommée de quitter la piscine de la copropriété où réside sa mère dans le quartier de La Bretagne car vêtue d’un burkini. Elle dénonce une discrimination, d’autant que le syndic a fait voter un nouveau règlement dans la continuité de l’incident.

« Je ne m’attendais pas à ça, surtout à La Réunion où l’on loue habituellement la qualité du vivre-ensemble. » Six mois ont passé, mais Leïla*, étudiante en kinésithérapie de 23 ans, est toujours sous l’émotion de ce qui lui est arrivé le 10 janvier dernier dans une résidence privée de La Bretagne, à Saint-Denis.

En visite chez sa mère, propriétaire d’un appartement dans ce complexe baptisé Jardin de la Roseraie, le plus important de l’île avec 357 logements, elle entreprend d’aller se baigner dans la piscine commune mise à la disposition des résidents. La jeune femme, musulmane pratiquante, est une adepte du burkini, cette tenue de baignade qui recouvre le corps et les cheveux, ne laissant apparaître que le visage.

"Le panneau ne mentionnait pas d'interdit"

Mais alors qu’elle va se mettre à l’eau, elle est apostrophée par le gardien. « Il m’a dit que je devais sortir, que l’instruction venait du président du syndic. J’étais étonnée, d’autant que le panneau à l’entrée de la piscine ne mentionnait pas d’interdit pour cette tenue et que des hommes se baignaient en short qui, pour le coup, étaient interdits par le panneau », relate Leïla.

 « Alors j’ai eu le président du syndic au téléphone, et celui-ci m’a hurlé dessus en me disant que cette tenue était interdite par le règlement de la copropriété », poursuit l’étudiante. Après avoir demandé aux autres baigneurs s’ils étaient gênés par sa tenue, ce qu’ils lui disent ne pas être, elle décide malgré tout de se mettre à l’eau.

Quelques instants après, un membre du conseil syndical est envoyé sur place pour lui demander de sortir de la piscine au motif qu’elle « ne respectait pas le règlement.»

Aucun règlement intérieur

« Je me suis sentie, humiliée, discriminée », décrit la jeune femme, qui s’en émeut auprès de sa mère. Celle-ci, qui pourtant ne porte ni voile ni burkini, prend la défense de sa fille. D’autant que, le jour même, le syndic lui adresse un courrier la « sommant de respecter le règlement », en invoquant « de manière totalement confuse la laïcité, puis des raisons sanitaires et de sécurité » relève l’avocat des deux femmes, Me Réchad Patel.

« J’étais d’autant plus d’accord avec ma fille que j’étais certaine qu’aucun règlement de la copropriété ne l’interdisait », relate Jasmine**, la mère de Leïla. Et pour cause, le règlement intérieur de 180 pages ne mentionne à aucun moment la piscine. Moins d’une semaine après, elle échange directement avec le président du syndic, qui s’agace. « Il m’a dit que le burkini est interdit, qu’ici "on est en France" » ! », assure-t-elle.

Un nouveau point à l'ordre du jour de l'AG

La suite des événements va la conforter dans le sentiment que sa fille est victime de discrimination. Le 26 mars, la convocation à l’assemblée générale de la copropriété s’est enrichie d’un nouveau point à l’ordre du jour. Celui-ci porte justement sur l’adoption d’un règlement intérieur de la piscine mentionnant spécifiquement « interdits : shorts, vêtements, burkini, tenue de plongée. »

 « C’était clairement dirigé contre ma fille », déplore Jasmine, qui salue par ailleurs « le bon travail » des membres du syndic de manière générale. Le 24 avril, lors de l’AG à laquelle bon nombre des copropriétaires sont absents et ont donné procuration au président, le sujet est remis sur la table. Mais dans le procès-verbal finalement adopté, le mot « burkini » n’apparait plus, remplacé par « le port de tout vêtement ample, flottant ou non spécifiquement destiné à la baignade est interdit, notamment pour des raisons d'hygiène. »

"Distinction directe fondée sur la religion et le genre"

Pour Me Réchad Patel, qui a adressé une mise en demeure au président du syndic, « en ciblant spécifiquement une tenue liée à une pratique religieuse, cette mesure crée une distinction directe fondée sur la religion et le genre, ce qui est formellement prohibée par l’article 14 de la CEDH et le Code pénal. »

La disparition du mot « burkini » dans le texte final « illustre justement le fait qu’ils avaient bien conscience de commettre une discrimination », estiment ses clientes, qui envisagent désormais de saisir la justice.

« Cela m’a beaucoup touchée car je n’ai jamais eu ce genre de problème en France et que j’envisageais de m’installer à La Réunion », reprend Leïla. « Porter un burkini est un choix qui m’est personnel. Ce sont des tenues en lycra, près du corps, spécialement conçues pour la baignade. Je ne veux pas l’imposer aux autres, je respecte les interdits, mais là, c’était une humiliation pour moi alors que cet interdit n’existait pas », argumente l’étudiante.

Un sujet en Hexagone... moins à La Réunion

Si la question du burkini dans les espaces publics de baignade revient régulièrement dans l’actualité nationale - des maires de communes balnéaires prenant régulièrement des arrêtés anti-burkini, eux-mêmes régulièrement retoqués par la justice administrative au titre des « atteintes aux libertés fondamentales » - la question, très rarement évoquée à La Réunion, n’est pas vraiment tranchée en ce qui concerne les espaces privés.

Aucune loi n’existe, aucune sanction n’est prévue, seuls les règlements intérieurs faisant foi. C’est le cas pour les piscines municipales qui, de manière générale, proscrivent toute autre tenue que des maillots de bain près du corps. Pour les hôtels, parcs aquatiques ou résidences, c’est donc au règlement intérieur de préciser ce qui est permis ou pas.

Une "question d'hygiène" pour le syndic

Ce qu’a justifié a postériori l’avocat du syndic de La Roseraie dans un courrier en réponse à Me Patel. « C’est pour ces raisons et notamment, des questions d’hygiène, de sécurité, d’entretien de l’eau, que le conseil syndical a voulu encadrer l’usage de la piscine. Des tenues de bain comme le short de bain, le burkini ou tout autre tenue très ample ne peuvent être autorisées pour les raisons précitées », explique Me Julien Laurent, précisant que « le Conseil syndical a donc décidé de revoir la rédaction de règle relative à l’usage de la piscine et des tenues autorisées afin que celle-ci ne vise pas une catégorie de personnes. Cette interdiction du burkini, va dans le même sens que l’interdiction du short de bain. (…) C’est donc en premier lieu pour une question d’hygiène », argumente-t-il.

Une réponse qui n’a guère convaincu Leïla et sa mère, persuadées que ce règlement a été émis spécialement à leur intention, sous couvert de la « question d’hygiène ». Et sans que les copropriétaires aient été pleinement informés des implications du texte adopté le 24 avril. Contacté, l'avocat du syndic n'a pas souhaité s'exprimer.

*Les prénoms ont été modifiés

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