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Impasses et aveuglements de la biologie humaine conventionnelle

Nul besoin d’énumérer les biologistes « conventionnels » persuadés qu’il est « satisfaisant » d’isoler ce champ du savoir, la biologie, de toutes les autres sciences potentiellement impliquées dans les sciences du vivant. En Occident, par une primauté d’influence,  et par une tendance au mimétisme sur toute la planète, les esprits qui se penseraient « cartésiens » semblent avoir séparé […]

Ecrit par Frédéric Paulus – le mardi 08 février 2022 à 10H26

Nul besoin d’énumérer les biologistes « conventionnels » persuadés qu’il est « satisfaisant » d’isoler ce champ du savoir, la biologie, de toutes les autres sciences potentiellement impliquées dans les sciences du vivant.

En Occident, par une primauté d’influence,  et par une tendance au mimétisme sur toute la planète, les esprits qui se penseraient « cartésiens » semblent avoir séparé la biologie des sciences humaines. Cette culture aura en effet dissocié le vivant en disciplines circonscrites, tant en méthodes d’exploration qu’en concepts de théorisation. Cette séparation académique aura également influencé les études médicales codifiées en fonctions physiologiques quasiment indépendamment de l’histoire du malade.

En marge de cette culture, en France, est le médecin et chirurgien Henri LABORIT (1914-1995). Nous avons eu, dans les années 1980,  la chance de le connaître et de tenir compte de ses travaux sur « L’inhibition de l’action » (1) et ses conséquences (en chaîne). Sont ainsi générées nombre de pathologies laconiquement rangées sous la rubrique « maladies du stress ». Celles-ci furent trop souvent et malencontreusement uniquement soignées par le corps médical dans leurs expressions symptomatologiques sans qu’il soit tenu compte de leur inscription historique dans les organismes et peut-être même dès le stade embryonnaire. Si bien que les patients ne sont pas nécessairement mis à contribution pour retrouver leur homéostasie, leur bien-être – à la condition qu’ils soient persuadés de pouvoir occuper une part active dans leur guérison.

Le développement de l’embryon devra être spécifiquement abordé, et là Eric KARSENTI devrait nous apporter ses connaissances et son regard novateur. Il consacre le premier chapitre sur la fécondation et la vie de l’embryon pour avancer chapitre 5 « Des gênes qui « sentent l’environnement ». Ce qui mériterait un courrier réservé à ce thème.

Jusque dans les années 1990 environ, la plupart des biologistes et des médecins postulait que ces maladies étaient liées à des soubassements étiologiques génétiques défaillants dans leurs causes et empêchaient l’alternative d’explorer l’histoire du malade pour comprendre son état.

Cette orientation pouvant être qualifiée de « tout génétique » dans l’établissement des diagnostics est de nos jours amplement levée avec l’hypothèse des codifications épigénétiques des maladies du stress. L’hypothèse de la dimension épigénétique est de nos jours considérée comme « le phénomène qui modifie de manière réversible, transmissible et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence nucléotidique ». Cette définition est d’Eric KARSENTI, (2), médaille d’or du CNRS.

Cette nouvelle approche des déterminismes biologiques devrait engendrer toute une série de reconsidérations, une lame de fond de nouveautés représentatives nous faisant découvrir une nouvelle  vision de la santé et des nombreuses maladies liées à l’inhibition de l’action. Ceci est mis en évidence à titre expérimental par le Professeur LABORIT sur des animaux de laboratoire. Devenu, à sa retraite de chirurgien militaire colonel, chercheur en neurosciences, il décéda en 1995 sans que ses travaux ne soient ni acceptés en France ni  pratiquement enseignés dans les cursus de médecine : et sans qu’ils contribuent à modifier les pratiques dans l’univers médical.

Dans un contexte de confinement lié à la pandémie du COVID 19 qui impose un contexte d’inhibition de l’action pour les citoyens, mais aussi chez les cosmonautes qui ont évolué plusieurs mois dans la station spatiale  ISS et donc en limitation de l’action – les travaux du Professeur LABORIT sont d’évidence validés sur le plan de la planète terre.  La découverte de la contrainte qu’aura exercé la pesanteur sur l’organisation du vivant (végétaux, animaux et humains) est rapportée par les cosmonautes. Ils mettent en évidence la (les)  pulsion(s) structurant l’organisation du corps humain du fait de la sélection de la bipédie, qui le rend inadapté en état d’apesanteur (voir Daniel E Lieberman, 2015, (3).

Dans un environnement en état d’apesanteur – qui crée de fait à la fois une inhibition de l’action limitant les activités motrices des cosmonautes et une désorganisation de la physiologie -, nous avons une preuve incontestable des hypothèses du professeur qui montre la valeur existentielle de l’action.

Les septiques rétorqueront que la désorganisation du corps se fait en état d’apesanteur et que cette causalité n’est nullement transposable aux préjudices sanitaires engendrés par  l’inhibition de l’action telle que Laborit l’expose dans ses travaux.
Avant de citer une jeune chercheuse (doctorante), Camille Guillermin, qui devrait apporter – voir plus bas – une réponse sans doute définitive, rappelons, avec l’expérience de Drachmann relatée par Jean-Pierre Changeux ou Nicole Le Douarin, qu’avec la curarisation des muscles, l’on constate  l’atrophie de commandes motrices cérébrales correspondantes jusqu’à interrompre une embryogénèse chez le poulet. La déduction logique en biologie du développement, et de nos jours scientifiquement admise, fut de considérer que les muscles avaient besoin des nerfs et que les nerfs avaient besoin des muscles. (Déjà F. Paulus en 1987).

Cette généralité n’est visiblement pas suffisante pour Camille Guillemin, (4), (récompensée par le prix « Impulsion » de la Société Française de Myologie en 2019). Elle cherche à élucider le phénomène de reconnaissance entre les motoneurones et les muscles et leur régénérescence. Elle nous donne la réponse qui pouvait être déduite des travaux de Laborit sur l’inhibition de l’action, et donc les inhibitions massives des motoneurones en état d’impesanteur provoquées rapidement et spectaculairement avec les cosmonautes en état d’impesanteur.

La découverte est tellement évidente qu’un esprit engourdi risquerait de ne pas imaginer les conséquences d’une telle logique intime entre nerfs et muscles. Nous avions déjà fait remarquer qu’intuitivement la culture réunionnaise – qui a enduré une période contraignant certains à mettre genou à terre au temps de l’esclavage – a forgé une expression codifiée culturellement, évoquant un vitalisme évident, en ces termes  : « Quand mi tombe, mi lève ! » (5).

Ce tableau clinique lié à l’inhibition de l’action tend à prouver que les organismes sont animés de pulsions qui les poussent à agir pour s’alimenter, fuir, lutter, se reproduire (et se redresser en adoptant la bipédie, ajouterions-nous), etc., ce que LABORIT affirmait dès 1974.  Il le rappelait dans son ouvrage de synthèse sur « L’inhibition de l’action » en 1979, « La fonction fondamentale du système nerveux est d’assurer l’autonomie motrice de l’organisme dans l’environnement », p. 26, 1986. Dans ses conférences, il disait aussi, comme pour surprendre les esprits : « Le cerveau est fait pour agir, la pensée est secondaire par rapport à l’action.»    

L’ensemble des cellules, particulièrement les neurones, sont sujets à ces influences environnementales. Ils se connectent d’abord au hasard puis de plus en plus systématiquement, pour répondre à des sollicitations nouvelles (ou contraintes) modifiant épigénétiquement le développement de l’enfant et cela dès le troisième mois de gestation d’après les embryologistes. Et comme ces alchimies d’émotions que sont les états mentaux des parents, qui sont aussi des états physico-chimiques, ceux-ci modifieraient l’environnement protoplasmique des neurones chez eux et chez leur bébé à naître.

Dès lors, nous pourrions déduire que le vivant se serait structuré depuis les prémices de la vie sur terre par « hasard, nécessité, contrainte de la gravitation, contraintes adaptatives et épigénétiques à l’environnement culturel et son mode de vie ». Et cela est Révolutionnaire !
 
LA PULSION, lien essentiel entre biologie et sciences humaines
 
Depuis longtemps le Professeur LABORIT, initialement chirurgien gastro-entérologue (qui déplorait de devoir « couper des estomacs » ulcéreux), avait intégré cette part environnementale dans la codification génétique dite de nos jours « épigénétique ».
Le Professeur n’aura pas profité de cette Révolution des découvertes liée à la dimension épigénétique de l’expression du génome. Il n’est pas inutile cependant de rappeler qu’il en avait l’intuition lorsqu’il recherchait des régulations possibles liées au fonctionnement du noyau. Il disait (6) : « Si nous considérons celui-ci et la molécule d’ADN qu’il contient comme la forme la plus complexe et en conséquence essentielle de la vie, alors, comme nous l’avons constaté au degré d’organisation où nous avons appréhendé cette dernière, comme nous le constaterons encore aux degrés qu’il nous reste à envisager, ils doivent, pour assurer le maintien de leur structure, agir sur le milieu environnant, à savoir le protoplasme, pour assurer la constance de ses propriétés. Il s’agit là de la boucle rétroactive en réponse à l’action des variations physico-chimiques et énergétiques du protoplasme sur le métabolisme et l’activité fonctionnelle du noyau. Celui-ci, loin de rester le coffret soigneusement fermé où resterait emprisonné le matériel génétique, participerait alors de façon active à la fonction cellulaire, celle-ci n’ayant peut-être alors pas d’autre signification que d’assurer le maintien de la structure de ce noyau même », pp. 57-58, « Du soleil à l’Homme, L’organisation énergétique des structures vivantes », (1963), (souligné par nos soins). Au lieu de considérer des codifications unilatérales du génome sur les structures et l’organisme dans son ensemble, il avait « forgé » la notion « d’information-structure » et « d’information-circulante » dans un rapport d’inter-influences structurelles et environnementales inter-mêlées.
Les sciences molles vont-elles devenir quelque peu dures ?
Et les sciences dures vont-elles devenir quelque peu molles ?

En 2000, persuadé de la validité des travaux du Professeur LABORIT, nous avons soutenu que la pulsion ne se réduisait pas à mouvoir les organismes. Elle pouvait les animer sur le plan de la sphère imaginative consciente et inconsciente par ce qui a été nommé « rêves et cauchemars », (7).

Dans ce sens, la (les) pulsion(s) favoriserai(en)t l’extraversion motrice et l’introversion imaginative. Cette dernière dimension qui aborde la vie onirique aura été pratiquement occultée des cursus de biologie humaine.

La biologie, en se connectant par l’étude des pulsions avec la psychologie qui elle-même s’étudie en étroite dépendance du contexte sociétal et donc de la sociologie, retrouverait les conditions pour une convergence des sciences. Cela rendrait compte du vivant de façon plus satisfaisante et devrait à terme renouveler les pratiques soignantes ou accompagnantes des intervenants sur l’être humain. Et cela, il va s’en dire, dès la conception de l’enfant.

Références
Henri Laborit, L’inhibition de l’action, avec en sous-titre lors de la première édition : Biologie, sociologie et psychologie des comportements sociaux, Ed Masson, 1979. En 1986 lors d’une deuxième édition le sous-titre devient : Biologie comportementale et physio-pathologie, Ed Masson et les Presses de l’université de Montréal, 1986.
Eric Karsenti, Aux SOURCES de la VIE, Flammarion, 2017. Cet auteur réalise une formidable synthèse qui pour nous poursuit les travaux à la fois de Laborit, de Francisco Varela  (1947-2001), des généticiens Etienne Danchin et Jean-Jacques Kupiec et du neuroscientifique et philosophe Antonio Damasio.
Daniel E Lieberman, L’histoire du corps humain, évolution, dysévolution et nouvelles maladies, Jean-Claude Lattès, 2015. 
Camille Guillermain Matilde Bouchet, Alain Garcès et Jonathan Enriquez, « Développement et maintenance du système neuromusculaire », pp. 13 à 16, M/S médecine/sciences, décembre 2020, Hors série 2, « Les cahiers de myologie ». .
Une vieille idée neuve : le vitalisme  ou « Quand mi tombe, mi lève ! », HYPERLINK « https://www.temoignages.re/auteur/frederic-paulus »Frédéric Paulus, Témoignages du 17 août 2018,  HYPERLINK « https://www.temoignages.re/chroniques/di-sak-na-pou-di/une-vieille-idee-neuve-le-vitalisme-ou-quand-mi-tombe-mi-leve,93705″https://www.temoignages.re/chroniques/di-sak-na-pou-di/une-vieille-idee-neuve-le-vitalisme-ou-quand-mi-tombe-mi-leve,93705
Henri Laborit, Du soleil à l’Homme, sous-titre : L’organisation énergétique des structures vivantes, 1963.
Frédéric Paulus, Individuation, enaction, émergences et régulations bio-psycho-sociologiques du psychisme, Thèse soutenue en juin 2000 à Paris 7 pour l’obtention du doctorat de psychologie.
Frédéric Paulus, CEVOI, Centre d’Études du Vivant de l’Océan Indien, le 07/02/2022
 

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