"Bouchons là, ça nout’ patrimoine, ça !" N’importe quoi !

Pas content, ce jeune à la télé : "Lu insulte nout’ bouchons ? Ca nout’ patrimoine, ça !"
Tout ça parce qu’un chef étoilé avouait avoir failli rendre ce qu’il venait d’avaler : un bouchon. Permettez-moi quelques commentaires…
Et d’une, ce chef étoilé a raison ! Les bouchons industriels actuels, c’est… c’est de… c’est de la… oui, ça minm’ minm’ ! La production de masse fait que bouchons, samoussas, bonbons piment et autres boulettes de poisson n’ont plus que le nom de leurs glorieux ancêtres.
Et de deux, les bouchons, les vrais, sont une tradition chinoise. Ils sont apparus chez nous au début des 60’s, chez "Casquette" et "Ti-Couloir". Ils n’étaient pas moulus mais hachés. Et assaisonnés comme il se doit.
Les meilleurs que j’ai dévorés avec la gloutonnerie que vous devinez, étaient fabriqués dans une boutique de Trois-Bassins. Un poème, cette boutique. Que je vous en parle en vitesse…
Elle se tenait face au débouché de la route venant des bas. Dans une arrière-salle, deux tables à manger. Le vieux compère Chinois officiait à la demande, devant les clients du midi. Il te bricolait, avec son couperet, et avec une dextérité que lui eût enviée Bruce Lee avec son nunchaku, des shop suey de toute beauté. Il officiait dans une karay posée sur un bec-Bunsen. Jamais vu ça.
En attendant de nous gaver d’un tas de bonnes choses, on demandait une tournée. Là encore, du jamais vu : il posait la bouteille de Johnny devant nous.
"Hein ! zot va di à moin après combien whiskies zot la boir !" Une confiance totale. T’as vu ça souvent, toi ?
Quant aux bouchons… Oté camarade, bouchons dame-jeanne, alala calib !
Pour en revenir à ce "patrimoine" qu’on met à toutes les sauces, c’est le cas de le dire… Ajoutons-y les "sandwiches bouchons gratinés" et "pains américains", spécialités purement réunionnaises et il n’y a vraiment pas de quoi s’en vanter.
Ce jeune entendu à la télé va-t-il aussi s’énerver si je dis que les deux horreurs que je viens de citer sont de la merde ? Des injures à la gastronomie. Des insultes au bon goût. Des publicités anti-diététiques.
Autant s’injecter une dose d’huile de vidange par intraveineuse, ce sera plus rapide et presque aussi nocif.
La notion de patrimoine, jeune crétin, doit être maniée avec précaution. Ce n’est pas un fourre-tout. Faute de quoi elle devient une poubelle.
Jules Bénard


