Ma nouvelle philosophie

Façon Depardieu-Dewaere dans les Valseuses avec mon pote Patrick je connais ma période de délinquance. Nous sommes les terreurs des premiers supermarchés, des spécialistes de la fauche. D’une facilité déconcertante on se sert allègrement en bouffe de qualité, Johnny Walker black label, fringues à la mode, postes transistors dernier cri, des 33 tr et des cassettes par centaines. Nous prenons tout ce qui est cher, par ici la sortie sans achat, on ne paye rien.
Les Stones, les Doors, Bob Dylan, les Pink Floyd, Jimmy Hendrix, Nina Simone, Léo Ferré « Il n’y a plus rien » Si les morts se levaient hein !
Arranges-toi avec ça et basta. Vous n’êtes que des Parisiens, des Parisiens. Même au soleil c’est la nuit. Surtout au soleil.
Passée la période beatnik :
- Woodstock. Good morning people… Marijuana!
C’est ma nouvelle philosophie, j’emboite le pas dans le tempo hippy. Paradis artificiels, contre culture mon amie. Je fréquente une bande d’allumés boucles d’oreilles, cheveux teints au henné. Des filles, des gars complètement déjantés, santiags pour les uns, tennis pour les autres. Je porte aux pieds des bottes à franges en cuir retourné. Mes potes sont des artistes de la Pop, Martins Circus, Patrick Dietsch, il ne quitte jamais sa guitare en fer même pour dormir Patrick Verbeck.
Assidu je côtoie le magnifique Richard Fontaine installé avec femme et bébé dans une grande baraque de campagne. À trois kilomètres de chez moi, Richard vit en communauté au cœur d’une équipe de hippies complètement délirants à fumer des joints complètement stone pour composer la musique psychédélique.
Des soirées inoubliables à manger des moules marinières, la maison est ouverte à tout le monde.
Patrick et moi nous sommes en virée, 11 heures du soir nous déboulons chez Richard :
- Hello bonsoir !
Dominique sa femme nous invite à nous assoir, nous restons silencieux pour ne pas déranger la conversation engagée.
- Ouah ! La belle fille à côté de Richard, t’as vu Patrick ? Susurrais-je.
- C’est Catherine Ribeiro imbécile !
On n’est pas payés cher mais on rigole bien. On ne fait pas de mal en marge de la société, mes trois expériences au LSD sont trop fortes pour moi je dis stop !
Depuis « Exil on Man Street » les Stones reviennent du diable Vauvert et cartonne avec « Angie » Dès les beaux jours de l’été commençant je sillonne avec ma copine les routes de France à bord du J7 Peugeot aménagé en caravane. Le camion est agencé par nous-mêmes. Cathy rêve d’un avenir de danseuse étoile. Pendant une courte période nous faisons ménage à trois, j’ai deux filles pour moi.
Nous avons chacun notre combi personnalisé Michel, Patrick et moi. Les flics du quartier jettent l’éponge, nous sommes en règle avec le code de la route. Des allers-retours à Amsterdam, les gendarmes ne sont pas trop émancipés pour détecter les produits dérivés de la fumette. J’aime à dire que j’ai l’attitude hippies-bourgeoise, les réflexions fusent de part et d’autre :
- Ton coiffeur est en prison ?
Le camping-car n’est pas au goût du jour, la populace nous traite de manouches, de romanichels. Ceux qui nous jettent la pierre aujourd’hui nous imiterons 10 ans plus tard. Mais l’apparence et la culture sont d’un autre topo. Les cheveux longs, la guitare sèche et le calumet de la paix font place à bobonne servant le pastis à son bonhomme ventru et mal rasé, gros beauf affalé sur le siège pliant devant la télé sur le bord de la nationale attendant le passage du tour de France.
Pour certains d’entre nous les temps sont durs, overdoses. Des voyages sur les chemins de Katmandou qui tournent mal, ces drames m’affectent. Je connais mes limites, je ne touche pas à la poudre, les piqures me font peur.
Pour renflouer le tiroir caisse je bosse à l’usine comme intérimaire, les cheveux sur les épaules je ressemble au guitariste de Led Zeppelin.
Sept heures du matin je déboule au volant de la voiture de Michel, je gare la DS 20 Palace gris métal, phares directionnels, sur le parking face à la pointeuse. Le directeur de la boite où je travail en tant que fraiseur demande au contremaitre à qui appartient la bagnole. Le chef d’équipe mène l’enquête, onze heures moins le quart je suis viré. La veille, je suis venu bosser au volant de ma Traction-Avant 11 chevaux, magnifique voiture de collection achetée 200 balles, les deux jours précédents avec mon J7 et avant au volant de ma 2 pattes, trop c’est trop !
Attendant l’été prochain je démonte les aménagements du fourgon. J’enlève la banquette clic-clac en contre-plaqué, je retire le meuble du réchaud à gaz, le lavabo plastic, la table pliante et le plancher. Le fourgon redevient normal, la seule différence est la moquette bleu ciel collée au plafond. Le camion me sert pour transporter les matériaux utiles pour les gros travaux de ma maison. Je retape un ancien corps de ferme en ruine avec son magnifique porche au milieu de l’habitation, deux magnifiques escaliers extérieurs en pierre côté jardin. Perdu au milieu du terrain il y a un superbe merisier loin des arbres qui délimitent la propriété. Sur les conseils de papa, je me lance dans la fabrication d’eau-de-vie avec les fruits amers du cerisier sauvage.
La bicoque, je l’achète avec mes économies, le reste à crédit. Tout en bossant la truelle en main, j’écoute Hurricane de Dylan, Fun House des Stooges, je m’assomme de décibels sans déranger les voisins, ils sont trop loin. Je fais le choix douloureux de m’esquinter le dos devant la bétonnière plutôt que de m’enfermer à l’usine. Mes rêves s’évanouissent, je suis loin des paillettes devant mon public comme Cloclo.
Cette année-là sous la pleine lune toute la bande est réunie. J’improvise un dîner plein air dans la cour de ma maison de campagne, sauciflard, clacos, une tranche de pain, cool c’est l’été normand.
Les verres à pied remplis de pinard donnent des reflets tantôt bruns dorés ou bien vert bronze. Les coups de rouquin scintillent au rythme de la musique pop. Un p’tit joint, un oinje, la barrette de shit dans la boite « Suc des Vosges » Un bon morceau de marocain trône sur son tapis de feuilles à lérou entre deux cendriers qui débordent. L’emballage du carnet Rizla+ sert à faire les filtres en carton. Le cidre bouché coule à flots, j’ai mon stock de 600 bouteilles alignées en casiers dans la cave.
En grand conciliabule, assis autour de l’imposante table en chêne. Rebel Rebel, je plaide la beauté de Bowie et je fais remarquer que Dire Straits est le complément de Pink Floyd.
C’est relou quand il monte à Ripa, Patrick se la pète à la lueur des gibous, il parle en verlan de John Mayall, de Tom Waits et du Velvet Underground. Gérard dit Polo mon parisien préféré, cheveux long, belle barbe brune, intellectuel de gauche. Il est directeur de la salle de spectacle à Montmagny. Il participe à la surenchère ésotérique sur Franck Zappa, Stevie Wonder, Donovan, sans oublier de donner un coup de griffe de travers à la variété française du moment. Derrière-nous, la sono donne à fond, Janis Joplin tourne sur la platine Dual. L’ampli à bloc, ambiance genre boite de nuit. Les nanas s’emmerdent mais picolent. Michel dessine le plan de sa baraque qu’il agrandit. Moi, je la ramène pour leur demander la permission de passer sur le tourne-disque « Vive la mariée » de Bourvil, en 33 tours ma dernière acquisition avec C’était bien, les Crayons. Ils me prennent tous pour un débile mental.
À deux heures du matin grâce à Polo, je réussi par passer la chanson. Un mec qui côtoie Romain Bouteille et Alex Métayer ne peut pas faire autrement que de m’écouter. Je pense que l’on peut aimer Bourvil, Mozart et les Sex Pistols. Comme d’habitude, je ne vois pas de contre-indication à cela, c’est l’année 78.
Gilles Bayet.


