À 18 ans, Mathilde Turpin présente ses travaux sur la Batarsité à l’université de Yale

Native de Saint-Benoît où elle a grandi, Mathilde Turpin étudie actuellement en Corée du Sud et mène des recherches sur le concept de Batarsité et sur sa réappropriation en créole comme outil de contre-narration historique et de décolonisation du langage. Elle partagera ses recherches du 20 au 22 février lors d’une conférence dans la prestigieuse université américaine de Yale.
Elle adore jouer aux échecs et explore, sur fond musical, la culture réunionnaise à travers les post de son compte Instagram Bourbon Zistwar. Dans un message posté sur le réseau LinkedIn, Mathilde Turpin, 18 ans, a annoncé la présentation de ses recherches sur la Batarsité à l’université de Yale (Connecticut, États-Unis) en citant Danyel Waro dans le texte :
« Mwin pa blan non mwin pa nwar, tarz pa mwin su mon listwar […] Sa i débord i koul a tèr sanb tout mon batarsité ».
Mathilde Turpin a grandi à Saint-Benoît et a rejoint la Corée du Sud après son bac en 2023 (section internationale britannique au lycée Mémona Hintermann-Afféjee de Saint-Denis) pour un Bachelor en études internationales. Elle y poursuit désormais un nouveau cursus, ayant entrepris en mars de l'année dernière un double diplôme en Business administration.
Mathilde Turpin, pouvez-vous raconter le cheminement qui a abouti à cette prochaine intervention dans la prestigieuse université de Yale, l’une des plus anciennes des États-Unis ?
Le cheminement principal, c’est cette recherche sur Batarsité que je mène depuis deux ans et demi. Je postule régulièrement à des conférences ou évènements similaires, pour pouvoir partager et publier la recherche, et la Yale Undergraduate Research Conference m’a fortuitement acceptée.
Comment va se dérouler votre présentation, face à quel type de public et dans quel contexte va-t-elle se dérouler ?
La présentation sera sous forme d’exposé diaporama avec une session d’échange avec le public, ainsi qu’une présentation de posters d’exposition. Le public sera principalement constitué de professeurs, d’experts et autres étudiants. La conférence se composera de différentes sessions de présentations et d’échanges avec les panellistes et experts présents.

Comment abordez-vous ce moment particulier ?
Je suis assez nerveuse, mais c’est aussi un projet que je mène depuis un certain temps, et je suis prête à présenter mon travail au mieux. C’est aussi une opportunité de présenter La Réunion et ses trésors loin de l’île, donc j’ai hâte de pouvoir montrer cela.
Pourriez-vous expliciter le sens de vos travaux sur la Batarsité, et de quelle manière vous allez les exposer à l’université de Yale ?
L’exposition à Yale s’axe sur la partie "philosophie du langage". Il existe en philosophie un concept de "counterspeech" (le "contre-discours" théorisé par Maxime Lepoutre et Lynn Tirrell) qui réfute et renie des insultes ou termes dérogatoires. Batarsité, en revanche, est une innovation, puisque c’est une contre-narration. Le terme redéfinit une insulte coloniale, premièrement en se la réappropriant en créole, mais aussi en y ajoutant une définition, des valeurs, et un mode de vie spécifique à notre île, rendant cette insulte ineffective.
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Par cette contre-narration, on observe une décolonisation du langage, et une décolonisation inversée : non pas par décrets, mais par le langage utilisé par la population elle-même. Ainsi, c’est un modèle qui peut s’appliquer à d’autres sociétés post-coloniales : le langage du colon ne peut pas exprimer l’histoire et la vérité du colonisé. Ainsi, c’est une manière de reprendre son patrimoine en main et de raviver la flamme.
Que souhaitez-vous démontrer ou exposer ?
Je souhaite démontrer l’importance et le pouvoir des termes et idées tels que Batarsité, et aussi montrer l’importance d’avoir des personnes de petits territoires/îles et des perspectives natives dans le monde académique.
Le fait d'intervenir en anglais, dans un pays qui ne connaît pas l’histoire de La Réunion, change-t-il votre approche du sujet ?
L’intervention en anglais est un enjeu dans un premier temps, puisque du moment que Batarsité n’est pas présenté en créole réunionnais, on doit expliquer et clarifier le sens, l’importance, et les nuances du terme. Le pays ne connaît pas notre histoire certes, mais déjà à La Réunion on en apprend peu sur notre histoire. Donc ce n’est pas une nouvelle difficulté ou obstacle, mais une opportunité de partager cette histoire inconnue au plus grand nombre et de présenter des choses plus rarement abordées.
Que représente pour vous la page Instagram Bourbon Zistwar, quelle est son histoire ?
La page Bourbon Zistwar est pour moi une manière de rester connectée à La Réunion à distance, et surtout d’apprendre et de partager notre histoire et culture. C’est un projet que je mène pour approfondir mes connaissances et compétences, mais surtout en apprendre davantage sur une histoire dont on entend rarement parler en cours ou dans des cours académiques. La page est très récente, ayant commencé en juillet 2025, jusqu’ici il y a eu divers sujets historiques, sociaux, et culturels traités. J’ai aussi pu interviewer beaucoup de personnes pour des sondages ou des entretiens, notamment sur Batarsité, la vanille, les problèmes socio-économiques de l’île. Des experts en sciences, histoire, société, et des personnalités locales comme Frédéric Joron ou Maxime Calicharane.


