L’élu, l’alvin et la baleine

Haro sur les mégaptères, « c’est assez ! » dit le bichique en s’effondrant.
D’aucuns auront connu la période faste où la mer offrait sans compter ses fruits non défendus. En bordure d’une route où les embouteillages ne faisaient pas encore loi, des bichiques à 10 francs le kilo se vendaient comme des petits pains. Multipliés miraculeusement à longueur d’années ils promettaient de revenir sur les étals aussi longtemps que nos pêcheurs poseraient leurs vouves à l’embouchure des rivières Réunionnaises.
C’était le temps bénit…. celui des copains et de l’aventure comme le disait Françoise Hardy, et comme elle, certains pensaient qu’il « durerait toujours ».
Mais le temps s’est enfui…. Et en soixante ans, la population de notre île est passée de moins de 350 000 habitants à bientôt 900 000, celle de la planète de 3 à plus de 8 milliards. Aussi, il a fallu loger, nourrir, vêtir et éduquer le monde. Et tout cela aurait été supportable si nos besoins n’avaient pas grandi dans les même proportions que la population mondiale, si l’argent roi drapé de noir pétrole n’avait présidé à la naissance de notre société de consommation, si nous ne lui avions pas ouvert les bras.
Dès lors on a saigné la Terre, lui extirpant toujours plus d’énergie, pour nos industries, nos déplacements, nos exigences: en lumière, en chauffage ou en climatisation. On a lacéré et vidé les champs de leur microbiote, les avons empoisonnés à coup de pesticides et d’engrais. Les nappes d’eau ont été pompées, contaminées et rendues inertes à la mer. On a construit ... beaucoup, accumulant béton et chaleur, troquant les habitations légères et les jardins nourriciers contre des immeubles et des cours bétonnées où soigner des voitures gavées au pétrole.
Et comme si tout cela ne suffisait pas : les rivières suffocant de plastique conduites à nos océans, l’augmentation de leur température causée par nos rejets de gaz à effet de serre, la survie menacée des créatures marines sous la pression croisée des microplastiques et de l’acidification des eaux ; comme si la chronique de cette mort annoncée depuis des décennies par la communauté scientifique était inexistante, nous avons accepté sans broncher la domination de la pêche industrielle…..
«Grâce » à son intensité, en plus d'avoir créer des conditions à même de faire « vomir » des requins baleines empoisonnés par la pollution, nous avons mécaniquement vidé l'océan de ses habitants. Les palais ont été satisfaits, mais les prélèvements à outrance ont rompu l’équilibre des chaînes alimentaires et affamé certains oiseaux des mers, autant que des pêcheurs côtiers. Le nez dans nos assiettes, nous avons été sourds au désastre de la pêche intensive, un désastre dont nos bichiques réunionnais pourraient bien avoir été aussi les victimes collatérales…
Revenons maintenant à notre pêcheur des années 80. Avec le temps son gagne pain devient rare. Il faut dire que ce dernier est sacrement convoité. Les braconniers sont légions, plus nombreux que les pêcheurs déclarés, et la vente sous le paletot fait perdre la possibilité de réguler les prélèvements. L’espèce « bichique » est à présent en grand danger (l’UICN la déclare en danger de quasi disparition depuis 2010). Le braconnage en s’ajoutant à la longue liste des causes probables de sa disparition a condamné pour ainsi dire dans la coquille, le poisson dont les œufs étaient d’or. Aujourd’hui en effet, le prix des alvins peut atteindre 100euros par kilo. Une envolée pécuniaire qui l’a rendu quasi inaccessible à une très grande partie de la population. Aussi, nombreux sont ceux qui se replient sur sa version surgelée. Elle est importée et participe au circuit d’une grande distribution rarement bénéfique à la survie des espèces sauvages, la boucle est bouclée. Adieu bichique.
Ne pleurons pas tout de suite. Si la situation est triste à s’en fendre l’âme, nous avons sur notre territoire de quoi nous dérider un peu. En effet, il existe chez nous des sortes de Donald Trump péi, des adeptes de la Terre plate et du déni écologique, des clowns endémiques dont nous tairons le nom pour ne pas leur nuire autant qu’ils nuisent eux même. Oui … chez nous un certain chantre de la mer, autoproclamé écologiste et remplissant même des fonctions d’élu, fait fi de tout ce constat écolo-catastrophique. Défait par la raréfaction du précieux bichique autant que par les interdictions de consommation des requins tigres et requins bouledogues (Ciguatera ? Connaît pas !), il partage depuis sa page facebook, la richesse de ses réflexions. Et croyez le ou non, si nous n’avons presque plus de bichiques à la Réunion, si vos assiettes restent vides de ce cari précieux, et bien : c’est la faute à la BALEINE….
Mais comment avons nous pu passer à côté d’une telle évidence ? Bêtes que nous sommes, c’est bien depuis que nous observons PLUS de cétacés que nous mangeons MOINS de bichiques!!! Nous qui pensions que le fond avait été touché avec la crise requin et que ces sales bestioles étaient les seules responsables de la disparitions: des surfeurs, de l’économie de la mer, de la raréfaction des touristes et des tortues, nous nous apercevons avec horreur que nous nous sommes trompés sur toute la ligne (de pêche). Non, le véritable responsable, l’ennemi de l’ombre, la nouvelle bête à abattre: faites entrer la baleine (à bosses, la pauvre). Aucune considération de la part de ce « spécialiste » de l’environnement sur le fait que la zone de nourrissage de la jubarte ne se trouve pas chez nous mais dans les mers du Sud, pas plus de réflexion sur la pression supplémentaire que le braconnage massif ajoute à la dégradation générale de notre environnement, aucune preuve, pas de recherche, le rien… Et comme une lumière au bout de ce tunnel, la découverte d’un coupable idéal, un bien gros et capable de dissimuler la catastrophe en cours, tout particulièrement celle que les pêches abusives génèrent …Allez ! Livrez lui donc la fautive, et qu’on en finisse.
S’il reste préférable d’en rire sans perdre de temps aux larmes, préférable même de laisser au pitre le bénéfice du doute (peut-être a-t-il sincèrement voulu varier ses plaisirs en s’adonnant aux exercices de l’humour), méfions nous tout de même. Les plus grandes catastrophes nous ont souvent été infligées par des êtres que l’on prenait pour des pantins, et il serait fâcheux de devoir un jour faire rempart à une ordonnance de "pêche préventive à la baleine" au nom de la sauvegarde du « patrimoine culturel bichique » et de l’économie souterraine qu’il représente !... Pour l’heure, si ce pauvre poisson se fait rare, et que les baleines que l'on accuse de manger nos bichiques se font en réalité enlever le krill des fanons par l’industrie de la pêche, l’arrestation de Paul Watson et son maintien en prison sans aucune prise en compte des preuves existantes à sa décharge, doublée de la reprise par le Japon de la consommation du rorqual, sont des signaux très inquiétants. Ils démontrent que la protection des grands cétacés n’est pas acquise, et que ce combat n’est pas fini. Alors restons vigilants.
Oceanisus.


