Journal de Marie-Ange ÉTHÈVE, de Saint-Joseph

Cher journal,
Aujourd'hui, assise à la fraîche sous la véranda de ma maison à énergie positive, construite de mycélium, favorisant l’isolation thermique tout en permettant la respiration du bâtiment et d'économiser l’irremplaçable sable de nos plages érodées par la montée des eaux et par l’inconscience et l’irresponsabilité de certains constructeurs mercenaires de la construction, je réfléchis à mon île bien-aimée et j’écris. Je suis heureuse, car ma maison a été conçue pour embrasser le vent de La Réunion, ainsi que nos "gramounes" le préconisaient et dont la ventilation autorise une bien belle économie d’énergie ! Mes pensées m’entraînent vers La Réunion "lontan", un temps où nos jardins créoles, luxuriants, foisonnaient et où la biodiversité s'épanouissait. Les temps ont bien changé, notre climat comme tous les autres s'est réchauffé, et nos précieuses faune et flore ont terriblement souffert. Quelle perte, pour tous, et surtout pour les enfants de nos enfants qui n’en verront que des photos ou des images ! Toute ma vie, j’ai pourtant "bataillé" pour que l’environnement enrichisse l’homme et la femme réunionnais et pas seulement leur porte-monnaie.
Heureusement, ces dernières années, un frémissement d'espoir est né. Nos institutions, tant réunionnaises que nationales, si lentes à réagir, se sont éveillées à l'urgence environnementale pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et protéger les écosystèmes fragiles. Nous, Réunionnais, avons occupé un rôle de leader dans cette lutte contre le changement climatique, peut-être poussés par le désespoir de voir chaque année une centaine kilomètres de voitures supplémentaires encombrer nos routes. Ce que nous avons fait a été une petite goutte d’eau dans l’océan, néanmoins, petit Colibri, nous avons fait notre part. À tel point que nous avons servi d’exemple pour le monde entier dans nombre des domaines. En tant que hotspot mondial de biodiversité, nous avons redoublé d'efforts pour revitaliser nos forêts naturelles, longtemps négligées pour des plantations de cryptomerias du Japon. Ces forêts renaissantes sont nos nouveaux puits de carbone, un cadeau à nos enfants et à la planète.
Ma ville bien-aimée, Saint-Joseph, a été pionnière dans notre bataille environnementale. Je suis fière d'avoir contribué à ses transformations. Nous avons orné nos façades de jardins muraux luxuriants, un remède contre la chaleur montante. Ces murs végétaux ne sont pas seulement beaux ; ils sont vitaux, absorbant le CO2 et offrant de l'air pur.
Ses rues piétonnes sont maintenant des havres de fraîcheur, avec des brumisateurs alimentés par l'eau de pluie recyclée. Chaque goutte d'eau est précieuse et nous nous efforçons de les utiliser avec sagesse et à bon escient.
Les bâtiments blancs reflètent le soleil, réduisant ainsi la chaleur urbaine. Nos toits et espaces libres sont tapissés de panneaux solaires, transformant chaque rayon de soleil en énergie propre. La ville bourdonne d'activité, mais le bruit des voitures a disparu, remplacé par le murmure silencieux des véhicules électriques et le cliquetis des vélos sur nos nombreuses pistes cyclables.
Saint-Joseph est devenue un modèle de résilience et d'innovation, une inspiration pour les autres villes de notre île et d’ailleurs. Nous avons prouvé qu'avec de la détermination et de la créativité, une ville peut s'adapter et prospérer face au changement climatique.
Je regrette bien sûr la diminution drastique des abeilles et les guêpes d'antan, remplacées par des drones pollinisateurs, mais je reconnais l'innovation nécessaire dans ce monde en mutation. Les maisons en mycélium, issues de l’esprit créateur d’un artiste et inventeur californien, sont non seulement esthétiques mais aussi un témoignage de notre engagement envers un développement durable. Aussi, nous sommes-nous mis à développer localement la culture de ce champignon et en avons-nous assuré la transformation en briques. Bel exemple de dynamisme artisanal … et peut-être même plus.
À l'aube de mon centenaire, je garde espoir. Je me souviens d’actions merveilleuses menées avec un groupe incroyablement actif. Ensemble, nous avons réussi à réhabiliter l'Orchidée 'Takamaka', une fleur et endémique de La Réunion tellement belle. Voir aujourd’hui ces fragiles orchidées reprendre vie dans nos forêts est une victoire pour la nature et pour notre esprit. De même, notre projet d’éducation environnementale des jeunes a pris racine et nos enfants de Saint-Joseph sont désormais des petits gardiens de notre environnement. Ils ont appris à cultiver la 'Marguerite du Piton', une plante locale qui avait presque disparu. Leur joie en voyant ces fleurs pousser… !
Le Piton Babet, au-dessus de la Caverne des Hirondelles, est devenu un sanctuaire pour nos oiseaux endémiques, comme le 'Paille-en-Queue' et le 'Tuit-tuit'. Les voir voler librement et en sécurité ici, c'est comme si chaque battement d'aile redonnait vie à notre île.
Le futur est une toile tissée de défis et de créativité et l'environnement de La Réunion se transforme, grâce à une volonté collective. Je suis heureuse d’y avoir apporté ma pierre et fière de voir mon arrière-petit-fils embrasser cette cause que j’ai tant défendue toute ma vie en devenant "Restaurateur de biodiversité", quel beau métier. Et d’avoir choisi Saint-Jo pour y travailler me comble de joie.
Je crois que nous allons pouvoir restaurer une partie de la splendeur passée de notre île et du monde et aller vers un avenir où l’équilibre entre l’Homme et la Nature pourra être respecté, assurant ainsi la survie de la richesse unique de La Réunion, pour le bien-être et le bonheur de nos petits-enfants et arrière-petits-enfants.
Avec espoir et détermination, je pourrai partir en paix !


