Les enfants de Franck Dennemont, sauvagement tué à Saint-Leu, témoignent

C’est dans la maison qu’ils construisaient de leurs mains avec leur père dans les hauts de Saint-Leu qu’Evelyne et Wilson, la trentaine tous les deux, nous reçoivent ce lundi. Leur père, Franck dit « Aldo », a été inhumé la veille. « On avait pas la force de s’exprimer pendant les obsèques malgré les nombreuses sollicitations des journalistes », commencent par dire Evelyne et Wilson Dennemont. Mais le portrait du tueur dressé dans les journaux les a mis hors d’eux, les obligeant finalement à contrebalancer le portrait livré dans les journaux par les proches du mis en cause.
Mais c’est « avec dignité », répèteront-ils des dizaines de fois, qu’ils souhaitent aborder cette situation dramatique. Les deux enfants d’Aldo reviennent tout d’abord sur le déroulement des faits, tels qu’ils leur ont été exposés par le procureur de Saint-Pierre, en fin de semaine dernière.
Leur père s’attelait avec un ouvrier à construire une cuisine extérieure à la maison lorsqu’il a été alerté de la présence de quelqu’un au portail par les aboiements de l’un de ses rottweiller. Aldo s’est donc rendu vers le portail et a saisi une branche pour faire courir le chien à l’arrière de la cour. Aucune arme menaçante n’était donc apparemment dans sa main lorsqu’il est allé à la rencontre de celui qui allait lui ôter la vie. Une version qui viendrait donc contredire celle de l’agresseur présumé.
Cédric Raminaguin a alors porté de multiples coups sur son voisin de 60 ans, visiblement à l’aide d’un flexible de tracteur. Il était accompagné par son ouvrier agricole, M. Mangata, mis en cause pour non assistance à personne en danger. Ce dernier était resté dans sa voiture en assistant à la scène.
« Il a repris son travail comme de rien était »
« Notre père a pris des coups au visage, combien de coups exactement on ne sait pas. L’os du coude de son bras droit était sorti. Une ou deux vertèbres étaient fracturées, des cotes cassées, les deux poignets cassés et une fracture à l’arrière de la tête a provoqué l’hémorragie, c’est ça qui l’a tué », révèle le rapport du légiste.
Il faudra l’intervention de l’ouvrier en train de monter la cuisine dans la cour pour que Cédric Raminaguin recule et parte. Les pompiers sont prévenus. A leur arrivée, Aldo Dennemont est conscient, prononce même quelques mots, s’inquiète pour sa casquette restée à terre. Les conséquences des coups ne sont pas encore visibles. Une hémorragie est pourtant en train de le rattraper. Prévenu, son fils arrive sur les lieux, lui serre la main en pensant le retrouver dans quelques minutes à l’hôpital, pour un contrôle de routine finalement. Mais sur son trajet, l’ambulance des pompiers s’arrête à trois reprises, leur blessé crache du sang. Il décèdera trois heures plus tard à l’hôpital.
« Il a eu le sang-froid de laisser quelqu’un à terre, prendre son véhicule, d’aller porter plainte à la gendarmerie en disant que c’est notre père qui l’avait agressé, puis d’aller travailler dans son champ comme de rien était l’après-midi. Il s’est même vanté d’avoir corrigé notre papa », savent les deux enfants. Ce n’est que plus tard que la gendarmerie fera le lien entre le dépôt de plainte du jeune homme et la mort survenue à l’hôpital de Franck Dennemont.
« Quand on a été reçu par le procureur, on s’attendait à entendre une raison à la hauteur de la violence de la mort de notre père », affirme Wilson Dennemont. Mais non, après les multiples versions avancées par l’auteur des coups, c’est bel et bien celle de la sorcellerie qui a été confirmée par l’ensemble des protagonistes, le père du mis en cause et M. Mangata.
Tout serait partie d’une rumeur colportée par quelqu’un qui connaît la famille Raminaguin. Cette personne aurait affirmé au père de Cédric Raminaguin, touché par quatre AVC ces dernières années, qu’Aldo faisait de la sorcellerie contre lui. Le rapport de cause à effet est pour le moins brumeux….
« Notre père ne connaissait même pas la religion »
Les rapports de voisinage ne sont effectivement pas au beau fixe entre les deux familles en raison d’un droit de passage qui empoisonne les relations, mais jamais cette raison ne saurait suffire à en venir à une telle extrémité. Les enfants d’Aldo Dennemont révèlent qu’ils sont sortis abasourdis du bureau du procureur. « On avait imaginé des centaines de raisons mais pas ça. On est en 2018, comment une personne qui est, en plus, plus jeune que nous, peut croire que deux trois citrons et de la soi-disant sorcellerie peut agir sur une personne ?… » affirment-ils totalement incrédules. « Dans ce cas, si ça marchait, les magasins de fruits et légumes seraient aussi surveillés que des armureries », caractérisent-ils le « ridicule de la situation ».
Selon les enfants de Franck Dennemont, Cédric Raminaguin est certes le bourreau de leur père, mais il a aussi été le bras armé de Michel Raminaguin, dit « Debré ». Ils mettent le doigt sur l’influence qu’a joué toute sa vie le père sur son fils. Le portrait du meurtrier présumé décrit dans la presse laisse aussi sans voix la famille meurtrie.
« Comment ils peuvent le présenter comme quelqu’un de gentil, bosseur, fonceur. Quelqu’un de gentil réfléchit avant de tuer quelqu’un comme ça comme un animal. Quand je lis qu’on dit que Cédric Raminaguin possède un casier vierge, je dis que c’est uniquement parce que des affaires sont toujours en cours, mais il a eu des problèmes avec beaucoup de monde, comme la fois où il a renversé une personne, c’était l’an dernier à Piton Saint-Leu, ou lorsqu’il a fait basculer un mur qui a failli blesser une voisine. Il a quitté ici Piton avec beaucoup de problèmes avec plusieurs personnes, et c’est la même chose là où il est allé vivre à la Saline », raconte Wilson Dennemont, prêt à nuancer toutes les louanges qui ont été reproduites dans les journaux ces derniers jours.
Atterrée que cette rumeur de sorcellerie soient évoquée comme le mobile de ce passage à tabac ultra violent, Evelyne Dennemont rappelle que l’histoire de terrain était en plus en train de se régler. Face au refus de Debré pour que ses voisins entreprennent des travaux pour consolider le chemin de terre difficilement praticable après des fortes pluies, la famille Dennemont s’était résolue à trouver la parade en perçant une autre voie à travers champ pour ne plus jamais devoir à emprunter le chemin conflictuel.
« Les travaux avaient commencé, ce n’était qu’une question de temps, ça sera réglé en 2018 », affirme Evelyne Dennemont. « Rien n’aurait pu justifier une mort comme ça, ni un bout de terrain, ni de l’argent », ajoute sa fille. Encore moins une explication « ridicule » de sorcellerie. « Notre père ne connaissait même pas la religion », ajoutent-ils, atterrés devant « le ridicule des justifications données » par le mis en cause lors de sa garde à vue.
Les deux enfants sont d’autant plus abasourdis que malgré les relations délicates avec le père et le fils Raminaguin, jamais ils n’auraient imaginé pareille violence. D’ailleurs, quand leur père est décédé et qu’il a fallu trouver qui avait fait ça, « nous avons imaginé toutes les pistes possibles, sans penser à celle-là ».
« Qu’il réfléchisse à son geste pendant des années, dans sa cellule »
« Aujourd’hui, c’est pas juste notre famille qui est brisée, il (M. Raminaguin, ndlr) va se rendre compte que sa famille est brisée elle aussi », appuie Wilson Dennemont. Les deux enfants retiendront longtemps que le jour de l’installation du corps de leur père à leur domicile pour la veillée, ils ont vu, disent-ils, Michel Raminaguin arpenter son champ à désherber, parfaitement visible de la maison de la famille Dennemont. « Un manque de respect total » que déplorent les deux enfants de la victime.
Mais leur message demeure simple et sans ambiguïté aujourd’hui. « Nous appelons tout le monde au calme, à la raison. Nou veut pas de vengeance, nou la pas été éduqué comme ça. Nou veut pas agir comme des animaux comme zot, i donnerait raison à celui que la tué notre père. Nou veut une reconstitution et un procès juste ! On veut avoir ses explications, et surtout que ces mois d’enquête permettent de démontrer que Cédric n’était pas seul. Il est celui qui a porté les coups oui mais il n’est pas seul. Il faut que toutes les personnes qui ont permis cela assument leur responsabilité, à commencer par celui qui a lancé le ladilafé de sorcellerie et le père du présumé coupable", qui a envoyé son fils corriger jusqu'à la mort son voisin. « Quel que soit le problème que le père avait, c’est le fils qui allait le régler », affirme Wilson Dennemont. « On a même pas eu la chance d’avoir des obsèques dignes tellement papa était tuméfié. Papa aurait voulu que nou relève et que nou continue. Ce que papa a subi, je ne le souhaite même pas à eux ».
« On ne veut pas régler la violence par la violence. Mi dit bien à mes cousins, tontons, camarades : que personne i lève la main su lu. Nous on veut un procès pour que quand il sera condamné, chaque jour dans sa cellule, il réfléchisse à son geste ».


