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Le mode opératoire de Dhoihir Dhoulkamal, ministre comorien côté face et escroc professionnel à La Réunion côté pile

Ecrit par Eric Lainé – le vendredi 29 mai 2026 à 19H49

L’ex-député et ministre des Affaires Etrangères de l’Union des Comores, Dhoihir Dhoulkamal, a fraudé la CAF et la CGSS pendant près d’une décennie avec la complicité de son épouse, installée à La Réunion. Ce vendredi, le couple, qui fuit la justice française comme la peste, a été condamné par défaut pour escroquerie et complicité de fausses déclarations auprès des organismes sociaux. Ils sont soupçonnés d’avoir détourné la bagatelle de 339.052 euros de 2011 à 2020.

Le petit manège s’est étiré sur près d’une décennie. Tout en menant grand train, un ex-ministre comorien et son épouse ont usé de toutes les ficelles pour se faire passer pour des malheureux aux yeux de la Caisse d’allocation familiale (CAF) et de la Caisse générale de la sécurité sociale (CGSS) de La Réunion. Si bien qu’aujourd’hui encore, au terme d’une enquête semée d’embûches, il est à peu près certain que la justice n’a pas percé tous leurs secrets.

Une chose est sûre : ce vendredi, le couple a bel et bien été condamné par défaut par le tribunal judiciaire de Saint-Denis. Dhoihir Dhoulkamal, un franco-comorien de 56 ans, a écopé de deux ans de prison ferme et d’un mandat d’arrêt pour escroquerie et complicité de fausses déclarations auprès des organismes sociaux.

De la CAF de Mayotte à celle de La Réunion

Quant à son épouse Jeanine Chakir, une comorienne de 57 ans, elle a été condamnée à un an de prison ferme et à l’interdiction de paraître sur le territoire français pendant une période de cinq ans. Tous deux sont soupçonnés d’avoir fraudé la CAF et la CGSS à hauteur de 339.052 euros très précisément, entre 2011 et 2020.

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Titres de séjour en poche, Jeanine Chakir est la première à s’installer à La Réunion dans le courant de l’année 2006, en compagnie des quatre enfants du couple et de sa mère, âgée de 62 ans. Comme à Mayotte, où elle était précédemment éligible à des prestations familiales de la CAF, elle est enregistrée à La Réunion en tant que parent isolé, bénéficiant de diverses aides pour subvenir aux besoins de toute la famille.

Le couple coche toutes les cases pour les aides

Le père des enfants, Dhoihir Dhoulkamal, les rejoint officiellement aux yeux de la CAF et de la CGSS quand le couple scelle son union en février 2008. La famille, qui va s’agrandir avec deux nouveaux, dispose d’un pied à terre dans la résidence Ylang Ylang de la rue de la Digue à Saint-Denis. Leur dossier fait apparaître que le couple ne dispose d’aucun revenu officiel. Dans ces conditions, ils cochent toutes les cases pour bénéficier de la totalité des dispositifs en place.

A partir du mois de mai 2008, ils encaissent les aides versées au titre du RMI et par la suite du RSA auquel il faut ajouter les allocations familiales, qui seront majorées en fonction de l’âge des enfants, et tout naturellement de l’allocation logement. Sans compter l’Allocation de rentrée scolaire et la Prime de Noël.

Une ascension politique à Anjouan

Pourtant, l’enquête va révéler que le couple a bien d’autres rentrées d’argent, notamment à partir de l’année 2011 où Dhoihir Dhoulkamal commence à prendre de sérieuses responsabilités au sein du gouvernement de l’Union des Comores. D’abord à Anjouan où il devient secrétaire général entre 2011 et 2012 avant d’être promu conseiller spécial du gouverneur de cette petite île de l’archipel des Comores, située à 70 kilomètres de Mayotte à vol d’oiseau.

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Dans ces conditions, Dhoihir Dhoulkamal fait la navette entre Anjouan et La Réunion. Il enchaîne avec un poste de commissaire des finances de l’exécutif à Anjouan jusqu’au 6 mars 2015 où il est proclamé député de l’assemblée de l’Union des Comores. Fort de ses expériences passées, il se retrouve à la fois vice-président et membre de la commission des finances.

Dans les petits papiers du président Azali

Le 28 septembre 2020, le député est à ce point dans les petits papiers du président Azali Assoumani qu’il est propulsé ministre des affaires étrangères et de la coopération internationale. Pendant toutes ces années à La Réunion, personne n’a remarqué que Dhoihir Dhoulkamal a été le grand bénéficiaire de toute une série de prestations sociales parallèlement à sa brillante ascension politique aux Comores.

Il faudra qu’un article de presse révèle l’affaire pour que les contrôleurs de la CAF et de la CGSS se penchent à leur tour sur la vaste escroquerie à laquelle se livre le ministre de l’Union des Comores et son épouse. En épluchant leur dossier, ils découvrent une série d’incohérences qui n’a pour d’autre objectif que de tromper leur vigilance.

L'identité inversée

Ainsi, dès sa première demande de RMI en 2008 qui lui permet de bénéficier de la CMU, l’homme politique a masqué sa véritable identité en inversant purement et simplement son nom et son prénom.

Le numéro de sécurité sociale sous lequel il est enregistré ne correspond pas à Dhoihir Dhoulkamal mais à Dhoulkamal Dhoihir. Cette fausse identité est attestée dans son dossier par la copie d’un passeport alors qu’il a pourtant acquis la nationalité française le 2 février 2000 sous sa vraie identité dans des circonstances, il est vrai, restées obscures.

Fautes d’orthographe et déclarations « néant »

D’autres petites subtilités sont mises à jour. Elles ont contribué à brouiller les cartes. Ainsi, le nom de famille de ses trois premiers enfants a été enregistré avec une faute d’orthographe dans le nom avant d’être corrigé l’air de rien quelques années plus tard. Bizarrement, l’officier d’état civil qui a tout validé est le même.

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Evidemment, les contrôleurs vont se pencher sur les revenus et les comptes bancaires de la famille. Le simple fait que Dhoihir Dhoulkamal ait occupé depuis 2011 des postes à responsabilité à Anjouan puis au sein du gouvernement fait de lui un fraudeur patenté puisqu’il a de manière constante alimenté son dossier en attestant n’avoir pas d’activité professionnelle ni même de revenus. Les impôts ignorent jusqu’à son existence officielle.

Salaires dissimulés pour le père et les fils

On sait notamment qu’en sa qualité de député puis de ministre, il a perçu un salaire mensuel compris entre 1.500 et 2.000 euros qui n’apparaît nulle part. Idem pour les aînés de la fratrie dont les parents ont dissimulé les revenus, entre 2017 et 2019.

Mais ce n’est pas tout. Des virements mensuels de 1.000 euros, provenant d’un mystérieux donateur puis d’une société implantée à Mayotte, ont alimenté le compte d’un autre enfant du couple, âgé d’une dizaine d’années seulement. Opérés en 2017 et 2018, il pourrait s’agir du versement de loyers. Là encore pas de trace à la CAF.

Virements occultes pour la femme

L’épouse de l’homme fort du gouvernement comorien n’a pas été oubliée. Elle a ainsi reçu des sommes d’argent conséquentes à hauteur de plus de 40.000 euros en deux ans, pendant la période faste où Dhoihir Dhoulkamal était député.

Bien sûr, les contrôleurs se sont présentés au domicile du couple pour tenter d’avoir des explications. Mais Jeanine Chakir a refusé de livrer la moindre précision sur leurs rentrées d’argent ou de remettre les pièces justificatives réclamées, notamment concernant les absences de son époux du département. Lequel n’était bien évidemment pas présent à l’époque, très occupé par ses fonctions ministérielles.

« Une action concertée pour profiter de toutes les failles du système à La Réunion »

Les gendarmes de la section de recherches de Saint-Denis, en charge des investigations, n’auront pas plus de chance de procéder à l’audition de Dhoihir Dhoulkamal, protégé à l’époque par son immunité diplomatique et sa proximité avec le président. Même chose après qu’il a quitté le gouvernement puisqu’il est resté introuvable. Quant à son épouse, elle avait déjà quitté La Réunion quand les enquêteurs ont voulu procéder à son interpellation.

Lire aussi : Fraude à la CGSS et à la CAF : un mandat de recherche lancé par la justice réunionnaise contre l’ex-ministre comorien Dhoihir Dhoulkamal

Sans surprise, le couple n’a jamais été appréhendé en dépit d’un mandat de recherche international décerné par le parquet de Saint-Denis. Ce vendredi, tous deux ont continué d’adopter la politique de la chaise vide à l’audience. « C’est une action concertée des deux prévenus pour profiter de toutes les failles du système à La Réunion », a résumé la procureure de la République.

Sous les ors de la République avec Gérald Darmanin

Véronique Denizot n’a pas caché que « l’enquête a été délicate de par son statut, protégé par son immunité tant qu’il était au gouvernement des Comores ». N’oublions pas que le 9 mai 2023, Dhoihir Dhoulkamal, encore ministre des affaires étrangères, était reçu en grande pompe sous les ors de la République par Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur et des Outre-mer, ainsi que par Catherine Colonna, ministre de l’Europe et des Affaires Etrangères.

Sur la photo, prise au quai d’Orsay, celui qui faisait l’objet d’une enquête pour escroquerie à La Réunion participait à une réunion officielle en vue de rétablir la liaison entre Mayotte et Anjouan à l’aube des reconduites à la frontière de l’opération « Wuambushu ». Pas question donc de faire des vagues.

« Il doit naviguer entre les Comores et Mayotte sans être inquiété par la justice française… »

La procureure a encore indiqué que « les investigations avaient été relancées quand nous avons su qu’il n’était plus ministre » à compter du 9 juillet 2024. En vain. « Il doit naviguer entre les Comores et Mayotte sans être inquiété par la justice française… », a-t-elle conclu.

Pour sa part, le responsable du service juridique de la CAF a précisé que « le préjudice économique était de 251.570 euros ». Il a donc réclamé cette somme au titre des dommages et intérêts auxquels il a ajouté 10.000 euros de préjudice moral pour l’atteinte à l’image. Pour la CGSS, le préjudice se monte à 88.482 euros. Des demandes qui seront examinées ultérieurement mais dont le recouvrement parait improbable à moins d’un miracle.

Etiquettes : CAF | CGSS | Comores | Fraude | Mayotte

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