Revenir à la rubrique : Courrier des lecteurs

Paul Salez : Une jeunesse réunionnaise

Ecrit par Baradi Siva – le vendredi 25 août 2023 à 12H44

C’était à Saint Denis, en 1950. Un mot des acteurs du drame qui va se nouer. Le premier était le procureur André BOYER. Il était aussi l’amant d’une jeune et jolie femme, cependant mariée. L’homme trompé, lui aussi un notable, était un camionneur, prospère et conseiller municipal de St Denis : il s’appelait Julien COLLET. La femme qui attire les regards et les convoitises s’appelle Renée COLLET, directrice de l’école d’infirmière en bas de Bellepierre, et c’est l’épouse de Julien COLLET. Son mariage déclinant, elle va devenir la maitresse d’André BOYER. Julien COLLET a des doutes. Accaparé par un travail harassant, sillonnant les routes poussiéreuses de La Réunion de l’aube à la pénombre a-t-il délaissé son épouse ? Toujours est-il que, par une belle fin d’après midi de 1950, entre chien et loup, M. COLLET surprends, sous un porche de l’hôpital, sa femme « dans une position que la morale réprouve dans les bras » du Procureur BOYER. Julien COLLET est armé et il pointe alors son révolver. L’homme pris la main dans le sac hurle : « Ne tirez pas, je suis Procureur de la République ! »  Mais emporté par la douleur et la jalousie qui l’accable, Julien COLLET fait feu. C’est Renée, son épouse, qui est touchée et qui s’effondre ensanglantée. Elle sera finalement sauvée.

Dans ce Saint Denis paisible des années 50 ce crime passionne. Il monopolise les conversations et anime les promenades du soir au Barachois. Qui prend le parti de l’épouse touchée dans sa chair ? Qui est sensible aux malheurs du mari bafoué ?

En 1952, Julien COLLET impeccablement mis, comparait devant la Cour d’Assises de la Réunion. Situé à l’emplacement de l’actuelle Cour d’Appel, rue Juliette Dodu, le palais de justice n’a rien à voir avec le carré bétonné d’aujourd’hui. Il s’agit d’une somptueuse bâtisse en bois d’architecture créole qui devait brûler le 05 décembre 1958. Dans ses mémoires, Jacques VERGES racontera, qu’élève au Lycée voisin Leconte de Lisle, combien il aimait écouter les avocats d’alors. Justement, ce jour là, c’est un avocat avec un, grand « A » comme aimait à dire Paul SALEZ, qui est assis au banc de la défense pour l’accusé COLLET. Son nom est Raoul NATIVEL. Le Bâtonnier NATIVEL est, comme on dirait aujourd’hui, une star du barreau. A la mi-temps du siècle, il plaide les plus belles affaires à une époque où il n’est pas exceptionnel de requérir la tête de l’accusé. L’audience suit son cours. L’avocat général COLOMB requiert une peine de 10 années de travaux forcés. Le Bâtonnier NATIVEL se lève sous le regard fasciné d’un jeune chroniqueur judiciaire : Paul SALEZ. Il a 20 ans, son père Léonce SALEZ, est le « directeur du journal bien connu de l’époque « LA DEMOCRATIE ».Le jeune journaliste Paul SALEZ reproduit la plaidoirie de Me NATIVEL : « Pour condamner COLLET, ne le caricaturez pas, présentez le tel qu’il est (…) je n’ai pas besoin de parler de drame passionnel car dans ce ménage dès son début, tout fut drame. Dans cette affaire, il y a deux êtres ayant les mêmes défauts qui se sont unis. La victime qui se plaint que son mariage ait été un martyre, n’a-t-elle pas écrit à son mari des lettres affectueuses qui ne sont pas celles d’une martyre à son bourreau ? (…)Il retrace ensuite le drame. COLLET n’était pas devant l’hôpital par obsession de la tuer mais par obsession de la voir, mû par une obsession charnelle » et Paul SALEZ toujours, cite la péroraison enflammée de Me NATIVEL qui, s’adressant aux juges, leur lance d’une voix forte : « Cette pourpre que vous portez, ce costume doit être une apothéose, sinon ce n’est qu’un carnaval. Je suis sûr que ce sera une apothéose. » La Cour se retire. Quand elle revient, à la stupéfaction de l’auditoire, Julien COLLET est acquitté. Ce qui est impensable aujourd’hui est arrivé. Il ressort libre.

Je ne savais rien de cette affaire. C’est le Bâtonnier Paul SALEZ qui, presque 40 ans plus tard, au moment où, sous son regard à la fois sévère et protecteur, je prête à mon tour serment, me remettra une copie de cet article dont il fut l’auteur avec un petit mot qu’il me transmettait comme « un témoignage de sa jeunesse ». Je l’ai toujours conservé à mon cabinet. Comme un talisman.

Tu t’en es allé Paul. Oui, tu auras été un pénaliste immense, à coup sûr le meilleur de ta génération. Tu nous as appris à les défendre tous, les plus démunis, les innocents, les coupables aussi, si seuls à l’audience. Au fond comme tu disais, tu auras été un avocat avec un grand « A ».

Jean Jacques MOREL

Avocat au Barreau de Saint-Denis de la Réunion

Etiquettes :

Dans la même rubrique

0💬
Tri :