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« Notre terre à défendre… »

À propos des affaires du « complexe touristique » de Manapany, de la Maison de la Mer de Saint-Leu, du Parc du Volcan du Tampon, du projet de téléphérique de Grand Bassin, de la construction du Wood Hotel dans la savanne de Saint-Paul, et de tous les autres projets d’aménagement…

Ecrit par Arnold Jaccoud, psychosociologue – le mercredi 22 novembre 2023 à 07H30

Relativement aux opérations d’aménagement mentionnées dans ce titre, et qui se réclament explicitement ou non des intentions avérées de contribuer au développement de La Réunion, je ne dispose bien sûr que des informations diffusées par les médias, donc des inévitables démarches d’interprétation des journalistes qui les traitent. Mais tout en assumant la subjectivité de mes propos, je considère que ces opérations sont significatives. Elles se présentent dans ces lignes en appui de ma réflexion sur les risques d’altération progressive de ce qui constitue « l’identité » socioculturelle réunionnaise. Elles reflètent bien la tendance générale à dilapider les caractéristiques d’exception qui ont octroyé à cette île sa personnalité si particulière, pour la laisser se dégrader telle l’extension quelconque d’un capitalisme exotique de consommation, d’agrément et si possible de profit inépuisable.

Entièrement investi de ses dimensions humaines, à l’aide des opérations qui s’en disent porteuses, le véritable développement d’un territoire ne peut qu’impliquer activement chacune et chacun des membres de la collectivité concernée. Il requiert la maîtrise vigilante par les forces endogènes de tous les apports extérieurs qui lui sont toujours vitaux. Il est intégré et intégrateur de tous les paramètres analysés. Il s’appuie sur une culture de la rencontre et du débat interpersonnel. De la part de chacun des acteurs, il suscite la réévaluation permanente de leurs propres engagements, démarche de conscientisation personnelle donnant accès à une prise de conscience collective, attachée au sens que revêtent les programmes en cours. Faute de quoi, on n’obtient qu’une vision technocratique et bureaucratique des actions en voie de réalisation.

Bien entendu, tous les projets d’aménagement, réalisés, en cours ou envisagés, leur substance, leurs finalités ou la manière dont ils sont menés ne constituent pas eux-mêmes, le cœur du problème. Ils en sont plutôt une sorte de symptôme sporadique.

• Deux dimensions font l’objet d’une contestation qui s’amplifie

1 • La première contestation est suscitée par une approche généralement hypocrite et pernicieuse de l’environnement, promis à une éradication dépourvue de toute considération non directement économique et rentable. Exemple : « Mais voyons : Nous allons replanter deux jeunes arbres magnifiques à la place de ce vieux pied de bois centenaire prêt à tomber malade… » Et passez muscade…

– Elle conduit à un bétonnage accru ou au moins à une artificialisation intensifiée du territoire. Elle renvoie immanquablement aux célèbres propos tenus par Edgar Pisani, le ministre de de Gaulle : « Quel est le plus important pour le développement d’un pays ? » … demandait-il ?. « L’homme ou le béton ?… C’est parce que trop de gens répondent encore : le béton… que le chemin sera long. » On n’en a jamais fini avec ça, décidément !

– Elle transforme progressivement l’ile en une banale et plus ou moins luxueuse banlieue de la mondialisation tropicalisée. Menace d’une invasion hétéroclite. Arrivant par n’importe quel aéroport, vous allez n’importe où sur la planète, vous trouverez partout les mêmes infrastructures dépourvues de caractère, les mêmes styles architecturaux, les mêmes produits à acheter et à consommer, les mêmes chaînes multinationales de restauration, les mêmes installations récréatives… La Réunion risque de se noyer dans ce bazar international. On importe ici tous les « exotismes » possibles, à la japonaise, à l’italienne, à la turque, à l’américaine, fast food, burger… Vous êtes devenu le citoyen du capitalisme transcontinental. Et on commence même, non sans raison, à reprocher aux créoles de vendre leurs terrains où seront construites les maisons promises à la location touristique ou au Airbnb…

– Elle participe des questions majeures qui préoccupent notre commune humanité sur une planète graduellement délabrée, dont on peut craindre qu’elle se vide insensiblement de sa substance vivante.

2 • La seconde contestation est relative au respect et à la conservation de ce que les populations de souche (et par extension, toute la population réunionnaise conscientisée) estiment constituer leur patrimoine. Matériel, immatériel, culturel et symbolique, c’est celui-là même qui a contribué à fonder un mode de vie singulier, une langue créole dont la saveur est inimitable, des racines identitaires essentielles et une reconnaissance partagée dans un savant « zembrocal » historique et créatif.

Tous les plans d’un développement authentique posent toujours les multiples questions de la reconnaissance et de la valorisation de ce passé, même relativement récent, mais qui risque toujours de s’estomper peu à peu dans la conscience sociale collective et qui, sans travail d’investigation, de sauvegarde et d’actualisation, pourrait aboutir à une éclipse totale, à un effacement pur et simple au fur et à mesure de la disparition des générations les plus anciennes.

Bien entendu, il est important d’affrmer ici que l’identité individuelle et collective ne se construit pas, n’évolue pas ou ne se transforme pas simplement par l’importation et l’usage, même nouveaux et immodérés, de produits, d’inventions techniques de toutes sortes et de leurs applications : énergie, communication, information, alimentation, confort domestique… L’altération culturelle (ou la déculturation) n’est en aucun cas la simple rançon de cette invasion « d’objets » exogènes.  De même, il faut poser la question de l’évolution des traditions au sens large. Celles-ci doivent-elles s’adapter pour rester dans l’air du temps ou risque-t-on de perdre un peu de notre identité en les modifiant ? L’identité ne peut pas se résumer à des éléments ancrés dans la tradition. C’est un ensemble de représentations et de pratiques qui peut évoluer et s’adapter, mais non sans quelques conditions (que j’ai tenté d’exposer précédemment). De ce point de vue également, l’altération culturelle et identitaire est bien plutôt le fruit acide et amer de l’importation, sans aucun contrôle et sans intégration, de logiques de vie autres et profondément antagonistes.

Les projets d’aménagement discutés et contestés illustrent la plupart du temps cette gangrène née d’un dehors invasif non encadré et qui, sous le couvert de la modernisation technocratique, ne respecte rien de ce qu’est le mode de vie des gens d’ici, de ce qui a façonné leur personnalité et plus encore, leur substance existentielle, que certains Réunionnais, parmi les plus conscients, personnifient souvent dans l’héritage de leurs ancêtres.

Ce qui déculture un pays c’est l’irruption hasardeuse et insouciante de façons parfaitement étrangères de penser et d’organiser la vie, ce sont les représentations hétéroclites de ce que doit être le monde, l’environnement et la place de l’homme en son sein, ce sont les conceptions importées des rapports sociaux et de la manière de les matérialiser, entre les natifs, avec les gens de passage, avec les touristes. Ce qui déculture ce petit pays, c’est essentiellement le sacrifice et la trahison de son pouvoir endogène de maîtrise attentive de tout ce qui provient d’ailleurs !

• Cui bono ? À qui tout ça profite-t-il ?

Quelle est la nécessité réelle de ces aménagements, celui d’un Parc du Volcan, d’une Maison de la mer, d’un complexe à Manapany , d’un téléphérique vers Grand Bassin ou de ce nouvel hôtel gigantesque dans la savane de Saint-Paul (qui fait inévitablement penser au désastre écologique et humain de ce complexe hôtelier inachevé, qui a dénaturé à tout jamais le site de Basse Vallée) ? Ou de tous les autres, en gestation ou en cours ? Sans aucune approbation réelle de la part d’une population concernée. Le sentiment apparaît immédiatement de cette pathologie du pouvoir et de l’obsession personnelle, que rien ne peut tempérer, cette « ubris », démesure exorbitante qui intervient avec l’accession au statut « d’élu » et anime la pratique de la plupart des politiciens… Le tout masqué bien entendu sous les arguments improbables du tourisme et de l’emploi.

À quoi va ressembler une Réunion saturée de ces projets d’aménagements dont la multiplication est susceptible de porter un peu plus atteinte à l’intégrité d’un environnement partout en voie de détérioration de sa substance vivante, ainsi qu’au patrimoine matériel, immatériel, culturel et symbolique largement partagé. Ils interrogent de plus sur l’appropriation même de la terre insulaire, cette « terre qui est notre bien commun » « notre terre, notre chez nous », sur sa dilapidation, sur sa privatisation croissante…

• Ki sa milé ? Ki sa noulé ?

On doit considérer les indicateurs (les marqueurs… !) qui fabriquent et façonnent le sentiment d’être une personne avec une place, un rôle dans un ensemble humain, une représentation de soi-même stable, qui permettent de se distinguer des « autres », de se construire socialement. Pour ce faire, s’impose le principal marqueur identitaire qu’est la langue maternelle, ici le créole. Il faut y incorporer en outre ces caractéristiques d’ordre symbolique, colorées par les particularités proprement réunionnaises, que sont par exemple la cuisine et l’alimentation, la multiculturalité du peuplement et le métissage, les religions, leurs pratiques éclectiques et leurs rituels, l’entretien des liens familiaux, les « fonnkèr » troublants d’une sensibilité hors du commun…

On n’est pas au bout du compte, loin de là ! Les groupes comme les individus construisent leur identité, qu’elle soit sociale ou personnelle, au travers de leur appartenance à une terre. Les Réunionnais, même ceux et celles concernés par la mobilité géographique propre à notre époque, ne renoncent pratiquement jamais à clamer leur attachement à la terre de leur naissance et à y enraciner l’essentiel de ce qui donne sens à leur vie. À entendre leurs déclarations, la terre réunionnaise a façonné leur identité, tout autant que leur identité s’applique sans cesse à la réinventer dans des représentations sublimées. L’identité réunionnaise n’est pas un refuge régressif, c’est un ancrage, une implantation résolue. Conserver, c’est toujours pouvoir conquérir.

• Dégradations

Les sensibilités ne peuvent que s’enflammer devant ces prédations qui s’organisent et se perpétuent avec l’approbation de la législation nationale, parfois qualifiée ici de néo-colonialiste. « On est irréprochables… on a tout fait dans les règles ! » Le « kisa nou lé » territorial prend des sales coups, dans tous les domaines : Multiplication des aménagements ravageurs, démantèlements incessants de territoires privatisés, bazardages de terres réunionnaises à des anonymes friqués, imperméabilisation des sols bétonnés accroissant le ruissellement des eaux perdues, et dernier arrivé, « le passeport pour l’installation professionnelle en outre-mer » appelé, craignent certains, à financer un débordement zoreil, destructeur inconscient de la fragilité de l’identité réunionnaise, justement en raison de sa multiculturalité. Et l’on reste perplexe devant les atteintes à cette terre, dissimulées elles-mêmes dans nos modes de vie actuels et que produisent nos activités domestiques et professionnelles, nos constructions, nos déplacements, notre hyperconsommation de tout…

Quoi qu’on en dise, dans une insouciance bercée par les chimères du progrès, La Réunion se fait ronger par ce braquage de toute nature, spatiale et culturelle, sournoise, pernicieuse, qui la dégrade lentement, la défigure, lui fait perdre à coup sûr ses caractéristiques et ses valeurs les plus remarquables. C’est cet ensemble tous azimuts qu’il faut tenter de protéger avec vigilance, à une époque de déferlements dévastateurs en accélération continue, dont il doit être exclu qu’ils puissent parvenir à déraciner aisément tout ce qui fait la substance même de « la manière réunionnaise » ! Je ne me rappelle plus qui a écrit, dans un moment d’admirable perception : « La synthèse réunionnaise est une dialectique permanente, une alchimie en équilibre entre le passé et le projet, entre l’identité et l’idéal, entre des racines et une promesse ». Pourquoi la Réunion devrait-elle s’acculturer sans conditions à tous les vents d’ailleurs, sous le prétexte de l’inclusivité à la mode ?

• Résistance

Les seuls apports extérieurs acceptables demeureront toujours ceux qui respectent la population avec ses modes de vie et la nature originelle de tout ce qu’ils prétendent, eux, vouloir mettre en valeur dans les stratégies d’un développement incertain. L’endogène intègre et contrôle l’exogène et développe une conscience collective responsable. Faute de quoi ce pays sera, graduellement, entièrement sacrifié aux modèles touristiques exotiques et mondialistes les plus dévoyés. Dans cette partie encore restreinte de la population qui accède mieux aujourd’hui à la conscience collective de ce qui lui est propre, on se sent confronté au devoir d’apprendre et de réapprendre enfin comment défendre sa terre, le socle de son âme…

• L’exemple mafatais

Dès 1970, l’idée de désenclaver le cirque de Mafate, à l’image de ceux de Salazie et de Cilaos, s’était répandue auprès des autorités. À l’époque, elle correspondait à l’idée qu’on se faisait du progrès auquel le cirque avait droit, à partir du moment où on avait renoncé à en éliminer les habitants. La route du Haut-Mafate qui partait de Grand Îlet pour s’arrêter au col des Bœufs devait être prolongée pour permettre de rejoindre La Nouvelle en voiture. Une génération plus tard, ce projet est définitivement abandonné, sans aucun doute sous la pression des défenseurs de l’environnement. Et peut-être grâce à Roland Robert, le maire de la Possession qui était loin d’être une personnalité obtuse et obsédée, bien qu’il ait annoncé publiquement sur RFO la mise en circulation de la route pour 1991-1992…

De nos jours, avec le souci conscient de cette particularité d’un espace patrimonial précieusement protégé, devenu de ce fait superbement attrayant pour ses visiteurs, ni les 800 habitants de Mafate, ni les 100 000 randonneurs qui franchissent chaque année les « portes d’entrée » du cirque n’ont l’air de regretter ce projet inabouti…

Dites-moi, à quoi ressemblerait le cirque de Mafate aujourd’hui si le projet de relier par la route le col des Bœufs à La Nouvelle avait été réalisé ? Modes de vie frelatés, visiteurs inopportuns, environnement dégradé, culture d’apparence, économie de pacotille, constructions à la verticale, embouteillages routiers… ? On n’ose y penser…

Arnold Jaccoud • novembre 2023

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