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« La Réunion n’est pas une colonie et ne l’a jamais été »

Un essai, "pavé dans la mare". C'est ainsi que se présente l’ouvrage rédigé par Olivier Fontaine, Docteur en Histoire et diplômé de l’Université de la Réunion, intitulé "Histoire de la Réunion et des Réunionnais, quelques mises au point", sorti en septembre et fruit de 20 ans de recherches. L’auteur revient, dans un entretien, sur l’histoire de la colonisation dans notre île et sur l’introduction de l’esclavage.

Ecrit par zinfos974 – le mardi 19 décembre 2017 à 11H46
Comment vous est venue l’idée de ce livre? 

Au fur et à mesure de mes recherches en Histoire, j’ai découvert un certain nombre de choses et au bout d’un moment j’avais une base d’information générale sur la thématique de l’histoire de la Réunion. Il y avait pas mal de choses à préciser.

L’histoire de la Réunion a été placée à un moment donné dans un enjeu idéologique, on a un peu raconté tout et n’importe quoi et il s’agissait de dépoussiérer tout cela et revenir aux faits.

Quelle est la thèse développée dans ce livre?

Le fil conducteur de cet ouvrage est d’expliquer que la Réunion n’est pas une colonie et ne l’a jamais été. Cela ne correspond pas à ce que l’on appelle colonie aujourd’hui lorsque l’on parle de l’histoire de la colonisation.

Le problème vient d’une confusion qui s’est glissée dans cette histoire de la Réunion et qui a pu servir les ressorts de l’idéologie. À la base, la Réunion n’a rien à voir avec une colonie du Second empire colonial français, à savoir les colonies nord-africaines par exemple.

Dans ce cas, quelle est la définition d’une colonie au sens historique du terme?

C’est un territoire sur lequel il y a déjà une population, qui est conquis militairement, par des traités, sur lequel un pays dominant s’installe et qui va organiser la colonie en fonction de ses intérêts.

Il va y avoir surtout deux populations. La population du colonisateur et la population colonisée, avec des lois et des statuts différents. Il va y avoir une utilisation maximale du potentiel du territoire colonisé.

Pourquoi utilise-t-on de manière courante le mot « colonie » lorsque l’on parle de la Réunion dans ce cas?

Ce mot a d’abord eu un sens dans l’histoire et ce sens a changé avec l’histoire de la colonisation. Aujourd’hui, on ne retient que le second sens du terme qui est devenu péjoratif, de domination et d’exploitation des peuples.

Or la Réunion, quand elle a été désignée comme colonie, cela correspondait au premier sens du terme. C’est un terme qui a un lien avec l’agriculture, avec la mise en exploitation des terres, avec une racine agricole. C’était un endroit où l’on implantait des populations et qui avait pour mission de mettre le territoire en valeur, de défricher, de planter.

À l’époque du peuplement de la Réunion, la France a envoyé des colons en 1665. C’était des gens spécialement recrutés pour cette mission : des artisans et des petits paysans. En fait, les premiers habitants installés à la Réunion sont des colons parce qu’ils sont là pour ce but agricole. La Réunion va donc prendre la dénomination de colonie, avec cette idée-là.

Elle va s’appeler colonie depuis le 17e siècle jusqu’au 20e siècle. Mais entre temps, le mot « colonie » va lui changer de sens et devenir péjoratif.

Il va donc devenir tentant d’associer la Réunion, qui est déjà appelée colonie, avec les colonies du Second empire colonial français.

Cette nuance a pourtant toute son importance dans le discours politique qui est prononcé aujourd’hui?

Tout cela s’est mis en place au moment des décolonisations dans les années 1950, 1960. Le but était de faire passer la Réunion et donc la population réunionnaise pour une victime de la colonisation, à l’égale des Algériens, des Indochinois, des Camerounais et de pouvoir demander des réparations et prétendre à une autonomie. C’est donc devenu un enjeu idéologique et politique.

Que dire donc aux jeunes Réunionnais qui entendent ces discours, popularisés aujourd’hui?

Il faut lire, chercher à s’informer par eux-mêmes. Ce qui ressort, c’est que finalement, la Réunion a une histoire unique et c’est une très bonne nouvelle. Elle ne correspond pas à l’histoire des anciennes colonies, ni à celle des autres départements et territoires d’Outre-Mer. C’est une histoire unique dans l’histoire de France. C’est une nouvelle qui va à contresens du discours ambiant.

On entend beaucoup la Réunion être comparée à la Guadeloupe, la Martinique, aux Antilles. Qu’est ce qui fait que la Réunion n’est pas comparable à ces autres départements?

Le premier point vient du fait que la Réunion était une île déserte. Il n’y a pas eu de population détruite et dont la culture a été anéantie, ce qui n’est pas le cas aux Antilles, qui ont un lien avec ce passé colonial au second sens du terme colonie.

Ensuite, le peuplement de la Réunion et son histoire sont très différents, au niveau de l’agriculture et des modalités de son peuplement. Et cela fait une grosse différence.

Dès le départ, les colonies des Antilles ont été conçues pour produire des denrées coloniales pour le marché européen. Très tôt, elles vont exporter du sucre et du café.

À la Réunion, ce n’est pas du tout cela. Au départ, ce ne sont pas des planteurs qui s’installent. On installe des colons à la Réunion car elle est sur la route des Indes. Ce sont donc des marchands de la Compagnie des Indes qui vont faire du commerce. La mise en valeur des terres ne les intéresse pas.

La Réunion va être peuplée car elle est une escale à mi-parcours. Les premiers colons envoyés ici vont donc ravitailler les bateaux. On va essayer de faire produire à la Réunion des denrées exotiques mais cela ne va pas fonctionner. On va en fait y planter principalement du blé, du maïs, du grain et des cultures vivrières. La production de café et d’épices à destination de l’Europe restera secondaire et n’ira pas à l’exportation sur le marché européen.

La France va, au début du 18e siècle, occuper l’île Maurice, qui est déserte et va devenir un port militaire et de commerce. À l’époque, la Réunion, Maurice, Rodrigues composent un seul territoire, cohérent dans son emménagement. La Réunion a pour fonction de nourrir et ravitailler ce port de Maurice et les troupes stationnées là-bas. Très tôt, la France affronte l’Angleterre et le conflit va aussi se dérouler en Inde. Les Mascareignes sont la base arrière de la France, un point très stratégique jusqu’en 1815.

Dans l’esprit des gens, il y a un certain anachronisme. On ne peut pas appréhender des faits qui se sont déroulés il y a plusieurs siècles avec les connaissances et l’état d’esprit d’aujourd’hui.

 

On ne peut bien sûr pas faire l’impasse sur l’introduction de l’esclavagisme sur notre île. Comment s’est-il déroulé?

C’est un sujet très intéressant à la Réunion. Quand les européens arrivent – les Portugais notamment – l’esclavage existe déjà dan l’océan Indien. À Madagascar, sur la côte de l’Afrique de l’Est ou en Arabie ou en Inde et en Chine, l’esclavage est un phénomène enraciné dans ces sociétés indo-océaniques.

Quand les Portugais, les Hollandais, les Anglais et les Français arrivent sur ces territoires pour échanger et commercer avec ces peuples, ils vont voir l’esclavage qui existe partout. Parmi les biens de commerce qu’ils vont se voir proposer, malheureusement il y a des esclaves. Ce commerce est très organisé et ce système commercial va donc perdurer.

Pour la Réunion, au départ, la Compagnie des Indes qui est une compagnie commerçante, n’a pas pour objectif l’agriculture coloniale.

Elle cherche des paysans pour ravitailler ses bateaux. Dans ses statuts, elle ne mentionne pas l’esclavage. Elle regarde vers Madagascar et son potentiel commercial. La compagnie formule donc une interdiction de faire des Malgaches des esclaves.

Il faut avoir à l’esprit que les premiers habitants qui arrivent à la Réunion sont majoritairement des hommes français et des européens. Ils vont manquer cruellement de femmes.

La majorité des couples qui vont se former à la Réunion par la suite seront métisses. Certains vont épouser des malgaches qui sont arrivées libres de Madagascar, ou des Indiennes. La population est métisse et libre. La première génération d’enfants qui naît à la Réunion est largement métissée.

C’est cette génération qui installe l’esclavage à la Réunion. Il va être installé par hasard, avec deux facteurs. Les choses se passent mal à Madagascar avec le massacre de Fort-Dauphin. Il y a des survivants qui arrivent à la Réunion et ils engendrent la méfiance parmi les Malgaches déjà présents à la Réunion. Il va donc y avoir une dégradation des relations.

Petit à petit, cette population va se retrouver infériorisée par rapport à la population libre, composée majoritairement des couples mixtes et de leurs enfants métisses. Elle va se retrouver dans une position de servitude.

Les choses se passent aussi mal pour la France en Inde entre 1671 et 1674. Jacob de La Haye va déposer des prisonniers à la Réunion, qui seront intégrés à la population servile qui est en train de se mettre en place.

Petit à petit, au cours des escales de bateau, des employés de la Compagnie des Indes sans instructions de la part de la Compagnie à Paris, vont décider de prendre des arrangements avec le règlement et choisir de venir vendre, à titre individuel, des esclaves à la Réunion.

Il va y avoir des habitants pour les leur acheter. Les habitants souhaitent cette population servile et vont donc l’installer.

À partir de la fin du 17e siècle et du début du 18e siècle, les premiers à introduire des esclaves en grand nombre sur l’île sont les pirates, qui sont opportunistes et vont donc apporter des esclaves.

L’introduction de l’esclavage va se mettre en place de manière spontanée, hors du contrôle des autorités parisiennes. Il n’y a pas eu d’ordres donnés par Paris.

Il faut savoir que la compagnie nomme Étienne Regnault comme Gouverneur en 1665. À son retour à la Réunion et sans instructions, le Vice-Roi des Indes, Jacob de La Haye, nomme Henry Hesse d’Orgeret. Tous les gens qui vont diriger la Réunion de 1671 à 1689 n’ont pas été nommés par la Compagnie des Indes ni par le Roi. Ce sont des gens qui sont nommés car il n’y avait plus d’autorité.

C’est au moment justement où il n’y a plus d’autorité constituée dans l’île que l’esclavage s’installe à la Réunion. Quand Henry Habert de Vauboulon arrive en 1689 en tant que premier Gouverneur nommé par le Roi, l’esclavage existe déjà et le Roi le sait. C’est d’ailleurs à ce moment que l’on prononce officiellement le mot « esclave ».

À l’époque, la Compagnie n’a pas pris de décision par rapport à cela. En 1702, les habitants de la Réunion vont demander à la Compagnie de leur envoyer des esclaves car ils n’en ont pas assez.

Au début du 18e siècle, les habitants expriment à la fois leur inquiétude sur une insécurité grandissante avec la présence d’esclaves de plus en plus nombreux, et leur demande d’esclaves supplémentaires. La Compagnie va leur demander de choisir ce qu’ils veulent, et la population va finalement décider de faire venir plus d’esclaves sur l’île.

L’esclavage va donc être entériné après coup par le pouvoir royal et la Compagnie des Indes.

Donc l’idée selon laquelle il y a eu des bateaux de colonisateurs blancs qui ont amené avec eux des esclaves est erronée?

Oui, car la population sur l’île à la base est très largement métisse et libre, c’est elle qui va instaurer l’esclavage. Il n’y a pas dès le départ de clivages entre les blancs et les noirs. Les premiers propriétaires d’esclaves sont en majorité métisses. Par la suite, il y aura toujours des métisses propriétaires d’esclaves à la Réunion.

Dès 1730, quand on va faire venir des travailleurs indiens libres, et que des esclaves vont être affranchis, eux aussi vont devenir propriétaires d’esclaves. À la Réunion, c’est un marqueur social, qui démontre une certaine aisance. Ils n’imitent pas un modèle qui aurait été importé dans l’océan Indien par les européens. Ils imitent un modèle qu’il y a partout.

À l’époque, en allant à Madagascar, les Malgaches possèdent des esclaves. Les populations côtières de l’Afrique de l’Est possèdent aussi des esclaves. D’ailleurs les traitants qui vont aller chercher des esclaves pour les Mascareignes achètent des esclaves aux Malgaches, qui les leur vendent.

Qu’est-ce qui est dangereux aujourd’hui dans le discours politisé qui a tendance à opposer les gens sur leurs origines, européennes ou non?

C’est manichéen et inexact en regardant l’histoire de la Réunion. C’est quelque chose qui a été mis en place au moment des combats de la décolonisation. La Réunion n’a jamais été une colonie.

Evidemment, les motivations des Antilles étaient différentes. Quand les « vieilles colonies » demandent la départementalisation après la guerre, cela va être validé par les pouvoirs politiques.

La départementalisation à la Réunion va connaître plusieurs problèmes, car la France sort ruinée de la guerre et n’a pas les moyens de sa politique. Elle signe la départementalisation mais précise que celle-ci prendra du temps.

En 1959, le général De Gaulle jouit d’un certain prestige et le PCF (Parti Communiste Français) est en baisse de popularité. Paul Vergès, en difficulté dans son propre parti après la mort de son père, cherche à consolider sa position au sein de ce qui est encore à l’époque la section réunionnaise du PCF. En créant le PCR (Parti Communiste Réunionnais) et en imitant ce qui se passe aux Antilles, il se place là où on ne l’attend pas. Le coup de génie de Paul Vergès a été de comprendre à la fin des années 1950 qu’il pouvait utiliser les combats de la décolonisation pour sa propre carrière politique.

Il va donc adopter les codes du tiers-mondisme, en déformant l’histoire de la Réunion de manière à justifier son combat.

Ce qui est formidable, c’est que la Réunion étant une île tropicale, loin de la métropole, avec une population métisse, l’assimilation avec une colonie est vite faite. Il suffit de reprendre tout le vocabulaire et les schémas liés au Second empire colonial pour que, automatiquement, une partie de l’opinion publique française et réunionnaise valide l’idée que la Réunion est une colonie à décoloniser.

Vous parliez de tiers-mondisme, comment peut-on le définir?

Le tiers-mondisme naît au moment de la décolonisation. Dans les années 1960, 1970, les intellectuels de gauche et les politiques vont investir les nouveaux peuples indépendants du tiers-monde de la mission de laver tout le mal qu’aurait fait la civilisation occidentale. C’est une vision manichéenne qui va parer tous les peuples du Sud de toutes les vertus. En face, il y a les méchants occidentaux qui n’ont que des défauts. Cela va conduire à construire un discours victimaire et revendicatif du Sud contre le Nord.

C’est un combat idéologique. Par exemple, les pays arabes et les peuples africains ont été esclavagistes, mais comme ils ont été également des colonies des occidentaux. Par solidarité entre anciens peuples colonisés, lorsqu’on dénonce l’esclavage, on dénonce l’esclavage des européens mais surtout pas celui de ceux qui le pratiquaient en Afrique et dans les pays arabes.

Il y a un très gros problème, et je crois que c’est également pour cela que j’ai voulu écrire ce livre. Malheureusement en métropole les politiques connaissent très mal l’histoire de l’Outre-mer et de la colonisation. Là-bas aussi, il y a énormément de lieux communs. À Paris, la population d’Outre-mer la plus représentée vient des Antilles.

Ils sont les plus proches du pouvoir et l’image des départements d’Outre-Mer qu’ont les politiques et la population française est celle véhiculée par les Antilles. La Réunion, qui ne correspond pas aux Antilles, est souvent assimilée à ces îles.

On pourrait vous accuser de réécrire l’Histoire, de la présenter sous un jour cherchant à déculpabiliser le colonisateur. Que répondez-vous?

Je me place sur le terrain de l’Histoire. Un historien n’est pas là pour dire le bien et le mal, il n’est pas juge. Mon but est de respecter et dire les faits. Je me base sur des sources que je dépouille et confronte. C’est un travail critique également.

Il y a ce travail d’historien. Cela n’enlève en rien les souffrances qu’ont pu connaître les esclaves. La condition des esclaves reste la même, et ce n’est pas cette condition qui est remise en cause. Les souffrances des châtiments, de la privation de libertés, je ne remet pas cela en cause.

L’Histoire n’est pas manichéenne. J’ai pris le parti de l’historien, loin de l’idéologie politique, à travers un travail de références, qui sont recensées dans le livre.

Il n’y a pas d’exercice illégal de l’Histoire et n’importe qui peut se parer du titre d’historien et raconter n’importe quoi. Une fois mis en avant par les médias, sa parole devient véritable. J’invite tous les gens qui le souhaitent à aller consulter les sources et vérifier par eux-mêmes. C’est un débat qu’il faut mettre sur la place publique. Aujourd’hui, arriver avec ces informations provoque une certaine crispation.

Pourtant, c’est formidable que la Réunion ait une histoire différente. C’est quand même une bonne nouvelle !

 

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