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Dune, une fable écologique

- Courrier des lecteurs -

Ecrit par Bruno Bourgeon – le vendredi 29 mars 2024 à 14H36
Courrier des lecteurs 2024

La question des écosystèmes et de leur préservation tient une place centrale dans le roman de Frank Herbert. Mais sa vision de la préservation de l’environnement n’a pas tant à voir avec nos inquiétudes actuelles.

Philosophie politique, organisations religieuses, figure du messie… Les thématiques abordées par Dune, la saga de Frank Herbert débutée en 1965, lui ont conféré un statut de classique de la science-fiction, récompensé des prestigieux prix Hugo et Nebula dès 1966.
L’adaptation cinématographique signée Denis Villeneuve est en passe de faire de ce roman star une oeuvre un peu plus culte encore, non seulement en lui apposant le sceau du « blockbuster », mais également en mettant fin à la longue malédiction qui semblait frapper, jusqu’ici, les adaptations de l’œuvre de Frank Herbert, entre tentatives ratées et projet pharaonique abandonné.

Il est cependant une thématique plus discrète que les grands affrontements géopolitiques et religieux qui font le sable de Dune. Dans la préface de la nouvelle traduction de Dune, publiée aux éditions Robert Lafont, Denis Villeneuve se fait ainsi l’écho d’un autre enjeu, plus discret et pourtant central, soulevé par le roman culte. Il évoque en effet la place de l’écologie dans la saga de Frank Herbert : « Dune s’ouvre sur un léger vertige : l’humanité a survécu quelques vingt millénaires lorsque Paul Atréides voit le jour. Cette promesse apparaît encore plus troublante aujourd’hui, alors que nous savons collectivement que notre monde vacille en silence, sous nos yeux, comme dans ces rêves effrayants dus à une paralysie du sommeil, où le corps ne répond plus à la conscience. Nous entendons quotidiennement les échos apocalyptiques des scientifiques qui prédisent un effondrement de l’équilibre de nos écosystèmes, mais nous ne bronchons qu’à peine, demeurant convaincus que notre maîtrise de la technologie viendra finalement à bout de la nature. Ce fantasme de domination des éléments ne date pas d’hier. […] C’est une des raisons pour lesquelles je crois que « Dune » est complètement actuel. »

Au cours des années 1960 pourtant, lorsque Frank Herbert imagine l’univers de son titre phare, l’écologie n’est pas encore une préoccupation majeure, et est même relativement absente des enjeux de la science-fiction. Si l’écrivain accorde une telle place au sujet dans son œuvre, c’est parce qu’il a lui-même était fasciné par… des dunes.

Il se passionne pour le sujet à partir de 1956, lors d’un voyage sur la côte de l’Oregon, au Nord-Ouest des Etats-Unis. Là-bas, le long de la côte, les vents de l’océan Pacifique sont si forts qu’ils repoussent le sable à l’intérieur des terres : les dunes rongent peu à peu tout ce qui se trouve sur leur passage. Dans une lettre à son agent littéraire, Frank Herbert affirme ainsi que l’avancée inexorable du sable pourrait « avaler des villes entières, des lacs, des rivières, des autoroutes ». Si l’écrivain se rend sur place, c’est parce que des scientifiques cherchent alors à comprendre comment ils peuvent tenter de ralentir la progression des dunes grâce à des plantes peu gourmandes en eau.

Le sujet fascine Frank Herbert, qui l’étudiera pendant cinq ans en vue d’un article, jamais paru, intitulé « They Stopped the Moving Sands ». Ces recherches ne sont cependant pas perdues, puisqu’elles serviront à l’écrivain de matière première pour parachever son chef-d’œuvre.

Dans le mook Tout sur Dune (éditions Atalante), les professeurs René Audet & Corinne Gendron rappellent ainsi, dans un article intitulé « L’Écologie dans Dune : une science des conséquences », qu’à la parution du roman, en 1965, le terme écosystème est loin d’être répandu, et que « Herbert a la coquetterie de mobiliser le philosophe des sciences qui en est à l’origine pour désigner par l’expression “effet Tansley” le principe d’équilibre dynamique entre un milieu et les espèces qui l’habitent ».

Pour rappel, un des pivots scénaristiques du roman réside dans la rareté d’un produit, l’épice, pour lequel se battent les différents partis en présence. Substance miracle capable de prolonger la vie, mais surtout de conférer à certains de ses utilisateurs une capacité de préscience, elle est l’objet de toutes les convoitises. Or, cette épice est produite grâce aux vers des sables géants, les fameux Shaï-Hulud, qui parcourent les étendues désertiques de la planète Arrakis. Et puisque la terraformation de la planète Dune (l’autre nom d’Arrakis) est un enjeu central du roman, l’écosystème dont dépendent les vers de sable le devient par extension.

Ce n’est pas un hasard si l’auteur consacre le premier appendice de son livre, Ecologie de Dune, à cette thématique. Dans ces quelques pages destinées à nous expliciter l’écosystème aride de la planète, on réalise que sa préservation n’est pas tant un enjeu de survie (après tout, l’espèce humaine s’est déjà disséminée à travers la galaxie) qu’une question de pouvoir. Dès lors s’affrontent deux visions d’un même monde : celle des Fremens, le peuple autochtone d’Arrakis, qui s’est adapté à l’écosystème et œuvre pour le modifier dans le but de créer une planète gorgée d’eau, et celle des pouvoirs en place, qui auront finalement tout intérêt à préserver Arrakis en l’état, afin de s’assurer que l’épice continue d’exister.

Paradoxalement, les Fremens vivent en harmonie avec la nature, et ce, jusqu’à l’arrivée du planétologiste Pardot Kynes, envoyé sur la planète désertique par l’Empereur (qui ignore encore que faire d’Arrakis un paradis consisterait à priver la galaxie de la fameuse épice) pour la terraformer, c’est-à-dire la transformer en une planète plus vivable. Ce n’est qu’à partir de ce moment que le peuple d’Arrakis envisage de modifier les conditions de vie de la planète de sable. Mais non sans prendre en compte l’écosystème de Dune, puisque l’écologie, rappelle Herbert, est une science des conséquences : « Ce que ne comprend pas celui qui ignore tout de l’écologie, c’est qu’il s’agit d’un système », disait Kynes. « Un système qui maintient une certaine stabilité et qui peut être rompu par une seule erreur. Un système qui obéit à un ordre, à un processus d’écoulement d’un point à l’autre. Si quelque chose vient à interrompre cet écoulement, l’ordre est rompu. Et celui qui ignore l’écologie peut ne pas intervenir avant qu’il soit trop tard. C’est pour cela que la plus haute fonction de l’écologie est la compréhension des conséquences. »

Pardot Kynes et son fils, Liet Kynes, sont deux personnages majeurs à travers lesquels Frank Herbert exprime la centralité de la question écologique. Mais l’auteur est loin de s’abîmer dans la contemplation d’un environnement qu’il faudrait préserver à tout prix : Dune, à terme, sera terraformée. De la même façon, l’écrivain évite le scientisme de la science-fiction, dont Isaac Asimov se fera le prédicateur.

Il n’y a ainsi pas de tirs de fusils laser dans Dune, pas plus que de robots humanoïdes, tout simplement parce que l’auteur a fait le choix de les a évacués : les intelligences artificielles ont été bannies suite à une guerre survenue des millénaires auparavant, et les lasers risquent de déclencher des explosions atomiques.

« Le concept de progrès agit comme un mécanisme de protection destiné à nous isoler des terreurs de l’avenir », assure Paul Atréides, devenu le Fremen Muad’dib, dans Dune. Une idée que l’écrivain développera au magazine Mother Earth News, d’obédience plutôt écologique, en juin 1981 : « La plupart des auteurs de science-fiction – et il y a quelques exceptions notables à cette règle – sont fortement impliqués dans ce que j’appelle le « syndrome du jouet technologique ». Les écrivains et les scientifiques qui croient que la technologie seule peut résoudre les problèmes sont tombés dans une erreur scientifique commune : la croyance que la science peut répondre à n’importe quelle question en termes absolus, qu’il est possible de réduire les phénomènes à une explication qui fonctionnera dans le vide. Ce n’est pas ainsi que l’univers m’apparaît. Et cela n’apparaissait clairement pas non plus ainsi à Albert Einstein ou à Werner Heisenberg. »

En lieu et place des technologies fantasmées, Frank Herbert préfère développer des programmes de modification génétique, le mystérieux pouvoir de préscience, apporté par l’épice… ou imaginer des écosystèmes entiers.

Invité lundi 13 septembre par Radio-France, Denis Villeneuve racontait avoir été touché, dans le roman, par « cette idée d’une culture qui veut vivre en harmonie et qui, plutôt que la dominer, vit en respect avec la nature. Dans « Dune », il y a cette idée que l’être humain est replacé « à sa place » dans l’écosystème. On n’est pas dans la domination. »

Le sort des Fremens (free men) est emblématique de la conception qu’a Frank Herbert de l’écologie. Peuple libre, devenu le bras armé de Muad’dib, il finira par obtenir ce qu’il a tant souhaité : une planète plus vivable. Mais paradoxalement, les Fremens, incapables de s’adapter à ce nouvel environnement plus clément, qui met à mal tout leur système de valeurs (notamment tourné autour du marchandage de l’eau), sont relégués au rang de reliques du passé dans les tomes ultérieurs du roman-fleuve.

De fait, l’écrivain ne théorise pas tant la nécessité de préserver nos écosystèmes que la nécessaire intégration entre l’être humain et son environnement, notamment à travers le personnage du planétologiste : « Au-delà d’un point critique dans un espace fini, la liberté décroît comme s’accroît le nombre. Cela est aussi vrai des humains dans l’espace fini d’un écosystème planétaire que des molécules d’un gaz dans un flacon scellé. La question qui se pose pour les humains n’est pas de savoir combien d’entre eux survivront dans le système mais quel sera le genre d’existence de ceux qui survivront ». Pardot Kynes dans « Dune »

Pour l’écrivain, il n’existerait d’ailleurs pas une seule conception de l’écologie, mais des écologies : psychologique, religieuse, politique… « Aucune d’entre elles ne peut exister dans le vide. Elles sont interdépendantes. Et chaque fois que nous prenons des décisions et les mettons en œuvre, nous devons examiner et évaluer tous les résultats potentiels. […] Trop d’individus soucieux de l’écologie semblent penser que le simple fait de se débarrasser d’un polluant environnemental nocif – que ce “coupable” soit l’énergie nucléaire, les pesticides commerciaux ou autres – résoudra tous nos problèmes. »
Franck Herbert publie, dans un essai de 1980 sur la revue Omni Magazine, s’inquiétant du devenir de l’écologie dans un futur proche : « L’écologie est une véritable préoccupation et le projet de Florence [pour empêcher l’avancée des dunes dans l’Oregon, ndlr] a nourri mon intérêt. Parce qu’avec ce que nous infligeons à notre planète, je peux commencer à distinguer la forme d’un problème global. »

Et l’auteur de préciser qu’il s’inquiète « que l’écologie puisse devenir la prochaine bannière des démagogues et des héros-en-devenir, de ceux en quête de pouvoirs et des autres prêts à prendre une dose d’adrénaline en se lançant dans de nouvelles croisades. Notre société, après tout, repose sur la culpabilité, qui ne sert souvent qu’à obscurcir son fonctionnement réel et à empêcher des solutions évidentes ». Dune, comme il le précise, n’a pas tant vocation à être un guide ou un manuel, qu’à rappeler un message simple : « N’abandonnez pas toutes vos facultés critiques face aux personnes au pouvoir, peu importe à quel point elles semblent admirables. Sous la façade du héros, vous trouverez un être humain qui fait des erreurs humaines. »

Bruno Bourgeon

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