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C’est le bouledogue qu’on assassine !

Courrier des lecteurs

Ecrit par Didier Dérand – le lundi 27 novembre 2023 à 08H10

L’Etat français a lancé depuis 2014 un programme d’abattage intensif des requins tigres et bouledogues dans les eaux de la Réunion. Pourtant en septembre 2011, les services de l’Etat – en l’occurrence la DEAL de la Réunion – avaient recommandé au préfet de ne pas dépasser un « prélèvement » MAXIMUM de 10 requins, afin « d’assurer la maîtrise de l’impact écologique » : « Il ne s’agit pas d’éradiquer les requins [….] : une telle éradication, en supprimant la tête d’une chaine trophique, pourrait conduire d’autres prédateurs à occuper cette position au sommet de la chaine alimentaire marine : d’autres requins, ou d’autres poissons pélagiques. Les conséquences de prélèvements massifs sur l’évolution des différentes catégories de poissons seraient difficilement prévisibles. Les prélèvements ne doivent donc pas, par leur quantité, porter atteinte aux équilibres naturels, aux écosystèmes. » (sic)

Dix ans plus tard (fin octobre 2023), on en est déjà à 713 requins : 533 requins tigres (Galeocerdo cuvier) et 180 requins bouledogues (Carcharhinus leucas).

Et l’Etat ne compte pas s’arrêter là : à la Réunion, on tue systématiquement les requins tigres et bouledogues sans distinction d’âge, de taille, de sexe, ni aucune limitation en durée ou en nombre de requins pêchés. Donc notamment toutes les femelles gestantes, la survie de l’espèce.
En clair, la politique de l’Etat et du Centre Sécurité Requin (CSR) est bien d’éradiquer TOUS les requins tigres et bouledogues qui oseraient s’aventurer dans nos eaux.

Dans une publication de 2021, Pacoureau et al. font le point sur la situation des populations d’élasmobranches (requins et raies) au niveau mondial.
L’évolution est réellement catastrophique :
« [….] depuis 1970, l’abondance mondiale des requins et des raies océaniques a diminué de 71 % en raison d’une pression de pêche relative multipliée par 18. Cet appauvrissement a augmenté le risque d’extinction à l’échelle mondiale au point que les trois quarts des espèces composant cet assemblage important sur le plan fonctionnel sont menacées d’extinction. »
« Nous constatons qu’à l’échelle mondiale, l’abondance des requins océaniques a diminué de 71,1 % de 1970 à 2018, à un rythme régulier de 18,2 % par décennie en moyenne. [….] Dans l’Océan Indien, les effectifs de requins ont fortement diminué depuis 1970 (déclin global de 84,7%). Malgré des histoires de vie plus résilientes, les requins tropicaux ont décliné plus fortement que les espèces tempérées (déclin global de 87,8 %). »
« Il faut agir immédiatement pour empêcher l’effondrement des populations de requins et la myriade de conséquences négatives pour les systèmes économiques et écologiques associés

Mais qu’en est-il du requin bouledogue à la Réunion ?

Trois catégories de la liste rouge de l’UICN – vulnérable, en danger et en danger critique – rassemblent les espèces menacées d’extinction. Ces espèces sont confrontées respectivement à un risque relativement élevé, élevé ou très élevé de disparition à court terme.
Le requin bouledogue est déjà inscrit sur la liste rouge de l’UICN, dans la catégorie vulnérable.
Pourtant on continue à le massacrer sans vergogne à la Réunion.

Comme le rappellent De Barros et al. (2022), le requin bouledogue et le requin tigre ont adopté une stratégie « K » : « Les faibles taux de croissance, les grandes tailles asymptotiques, la faible fécondité et les maturations tardives font que ces populations [….] croissent à des taux remarquablement lents, même lorsqu’elles ne sont pas exploitées. Par conséquent, même de faibles niveaux de mortalité par pêche peuvent entraîner des perturbations dans la dynamique des populations, telles qu’une diminution des forces de recrutement, et provoquer des déclins ».

Cette stratégie rend les deux espèces extrêmement vulnérables au programme d’abattage réunionnais qui cible en priorité les grands individus (donc les individus matures, reproducteurs), et limite leur potentiel de rétablissement (Pirog et al., 2020 ; De Barros et al., 2022). Ces espèces à stratégie « K » comptent parmi les espèces les plus vulnérables et ont le potentiel de récupération le plus lent : il leur faut parfois des décennies pour se remettre de niveaux d’exploitation même modérés (De Barros et al., 2022). Or, du fait de la pêche récréative, les jeunes bouledogues sont aussi capturés en abondance (Jaquemet et al., 2023).

Pirog et al. (2019-a) ont conclu dans leur étude génétique : « Un faible flux génétique, et peut-être même un isolement complet, a été mis en évidence entre les populations de requins bouledogues de l’Océan Indien occidental et du Pacifique occidental. »
Cela signifie que les requins bouledogues de l’Océan Indien sont une seule et même population.
Le programme d’abattage local est donc susceptible d’impacter l’ensemble des requins bouledogues de la zone et les programmes de conservation mis en place dans d’autres pays.

Il a été établi par plusieurs études scientifiques que le requin bouledogue était, comme le requin tigre, une espèce hautement migratrice capable de déplacements de plusieurs milliers de kilomètres à travers l’océan (Daly et al., 2014 ; Léa et al., 2015, Heupel et al., 2015).
Cependant, la population réunionnaise serait une population plutôt résidente (Hoarau, 2023). Les requins bouledogues mâles resteraient des individus migrateurs et pourraient ainsi propager leur matériel génétique (dans la mesure évidemment où ils seraient épargnés….).
Par contre les femelles seraient majoritairement philopatriques (comportement de fidélité au site de reproduction), ce qui peut conduire à une perte de diversité génétique (Pirog et al, 2019-b ; Devloo-Delva et al., 2023).

En 2023, Jaquemet et al. corroborent l’impact sévère du programme d’abattage indiscriminé et de la petite pêche récréative locale sur les populations de requins bouledogues et de requins marteaux halicornes : « Pour les deux espèces, les captures du programme de contrôle des requins semblent culminer pendant la période d’accouplement, et les captures de la pêche récréative semblent culminer peu après la période de parturition [la mise bas], ce qui suggère que les activités de pêche pourraient avoir un impact sévère sur les populations locales.
De plus, Niella et ses coauteurs (2021) ont montré que les prises par unité d’effort de requins bouledogues dans le programme de contrôle des requins ont significativement diminué au cours de la dernière décennie, ce qui renforce l’idée que la pression de pêche a déjà eu un impact sur la population locale. »

Toujours en 2023, une étude menée par 37 scientifiques internationaux (Devloo-Delva et al., 2023), dont le Professeur Jaquemet de l’Université de la Réunion, apporte des éléments cruciaux sur l’impact des programmes d’abattage sur les populations de requins bouledogues :
« Lorsque des populations génétiquement isolées voient leur taille réduite en raison d’une exploitation non durable, il existe un risque de dépression de consanguinité et de perte de diversité génétique, sans possibilité d’être « secouru  » par des individus se dispersant à partir de populations adjacentes, ce qui augmente la probabilité d’extinctions de populations (Frankham et al., 2017). »
« [….] les populations génétiquement isolées et situées sur de petites îles [….] sont actuellement confrontées à un certain nombre de menaces, telles que les programmes d’abattage ou les prises accessoires dans les pêcheries (Glaus et al., 2015) et nécessitent une surveillance étroite, car même de faibles niveaux de prises peuvent entraîner une réduction de la population. Tout déclin de l’abondance est peu susceptible d’être reconstitué par la migration des populations voisines. »

Globalement, l’ensemble de ces caractéristiques fait que le programme d’abattage réunionnais a un impact sévère sur la population locale de requins bouledogues.
Comme le rappelle le Dr Hoarau : « Le caractère fortement résident de l’espèce à La Réunion explique que la pêche systématique de ses plus grands individus ait réduit la densité de ses individus autour de l’île. Cette dernière affecte d’ailleurs probablement de façon marquée la taille de la population locale, avec des risques forts pour sa conservation sur le long terme. »

Pirog et al. (2019-a) soulignaient déjà : « les estimations de la taille efficace de la population [de requins bouledogues] par l’ADNmt peuvent indiquer des populations décimées, et la prudence est de mise lors de la mise en œuvre de directives de pêche pour cette espèce

Une prophétie qui se vérifie dans la chute drastique des captures de bouledogues depuis 2016 : 48 en 2016, 23 en 2018, 12 en 2020, 8 en 2021, 2 seulement en 2022…..

En conclusion, il est probable qu’à la Réunion l’Etat français ait déjà éradiqué la population locale de requins bouledogues – espèce menacée d’extinction, classée vulnérable sur la liste rouge de l’UICN.
Et pour quoi ?! Pour qu’une poignée de surfeurs qui ne respectent ni les règles de sécurité les plus basiques ni la réglementation en vigueur, puissent continuer à faire joujou dans LEURS vagues, dans un océan stérile débarrassé de tous ses prédateurs naturels….
Lamentable !!

Bibliographie :

Daly R., Smale M.J., Cowley P.D., Froneman P.W., 2014 – Residency Patterns and Migration Dynamics of Adult Bull Sharks (Carcharhinus leucas) on the East Coast of Southern Africa. PLoS ONE. 9. e109357. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0109357

De Barros M.S.F., De Oliveira, C.D.L., Da Silva Batista V., 2022 – Is restricting catch to young sharks only more sustainable ? Exploring a controversial management strategy for bull, tiger, blue and bonnethead sharks. Fisheries Management and Ecology. https://doi.org/10.1111/fme.12593

Devloo-Delva F., Burridge C P., Kyne P M., Brunnschweiler J M., Chapman D D., Charvet P., Chen X., Cliff G., Daly R., Drymon J M., Espinoza M., Fernando D., Barcia L G., Glaus K., González-Garza B I., Grant M I., Gunasekera R M., Hernandez S., Hyodo S. … Feutry P., 2023 – From rivers to ocean basins : The role of ocean barriers and philopatry in the genetic structuring of a cosmopolitan coastal predator. Ecology and Evolution, 13, e9837. 22 février 2023. https://doi.org/10.1002/ece3.9837

Heupel M.R., Simpfendorfer C.A., Espinoza M., Smoothey A.F., Tobin A., Peddemors V., 2015 – Conservation challenges of sharks with continental scale migrations. Frontiers in Marine Science, 2:12. https://doi.org/10.3389/fmars.2015.00012

Hoarau F., 2023 – Traits d’histoire de vie et sélection d’habitat chez le requin bouledogue et le requin tigre pêchés à La Réunion. Sciences agricoles. Thèse Université de la Réunion, 2022. Français. NNT : 2022LARE0028. tel-04052252. https://theses.hal.science/tel-04052252. Soumis le : jeudi 30 mars 2023. Dernière modification le : mercredi 12 juillet 2023

Jaquemet S., Oury N, Poirout T., Gadenne J., Magalon H., Gauthier A., 2023 – Elasmobranch Diversity at Reunion Island (Western Indian Ocean) and Catches by Recreational Fishers and a Shark Control Program. Diversity, 2023, 15, 768. https://doi.org/10.3390/d15060768

Lea J.S.E., Humphries N.E., Clarke C.R., Sims D.W. (2015) – To Madagascar and back: long-distance, return migration across open ocean by a pregnant female bull shark Carcharhinus leucas. Journal of Fish Biology, Special Issue: FSBI Symposium. University of Plymouth, U.K. 27–31 July 2015, December 2015, Volume 87, Issue 6, Pages 1313-1321. https://doi.org/10.1111/jfb.12805

Pacoureau, N., Rigby C.L., Kyne P.M. et al., 2021 – Half a century of global decline in oceanic sharks and rays. Nature, 589, 567–571. https://doi.org/10.1038/s41586-020-03173-9

Pirog A, Ravigné V, Fontaine MC, et al., 2019-a – Population structure, connectivity, and demographic history of an apex marine predator, the bull shark Carcharhinus leucas. Ecol Evol., 9 : 12980–13000. https://doi.org/10.1002/ece3.5597

Pirog A., Magalon H., Poirout T., Jaquemet S., 2019-b – Reproductive biology, multiple paternity and polyandry of the bull shark Carcharhinus leucas. Journal of Fish Biology, 95(5), 1195–1206.
https://doi.org/10.1111/jfb.14118

Pirog A., Magalon H., Poirout T., Jaquemet S., 2020 – New insights into the reproductive biology of the tiger shark Galeocerdo cuvier and no detection of polyandry in Reunion Island, western Indian Ocean. Marine and Freshwater Research. 71 (10). https://doi.org/10.1071/MF19244

Didier Dérand

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