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Caf Francisco

« Moin mêm Caf Francisco, Mi travaille à bord bateau, La misère lé trop fort, Amène a moin dan port ». Telles sont les paroles de la chanson écrite par Georges Fourcade au milieu du siècle dernier.

Ecrit par Sabine Thirel – le samedi 30 mai 2009 à 06H01

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Francisco de Dacounias était le dernier homme né esclave à l’île de La Réunion. Né en 1841, il se rappelait avoir vécu l’abolition de l’esclavage. Il racontait qu’il avait même été présent lors de la déclaration du Gouverneur Sarda Garriga, en octobre 1848. L’histoire raconte qu’il avait obtenu de celui-ci, l’autorisation d’entrer dans la Cathédrale à condition d’être chaussé. Fort de cette étiquette, ce fils de cuisinier de gouverneur du Portugal et témoin d’une des pages les plus importantes de l’histoire de l’île, se permettait quelques fantaisies.

 

Il refusait de travailler, sans doute pour ne pas avoir de patron qui lui rappelait le maître. Ne travaillant pas et n’ayant pas de revenus réguliers, il se retrouva à errer dans les rues de Saint-Denis comme de nombreux affranchis de la fin du XIXe siècle. Cependant, même s’il s’était juré de ne pas travailler, il fallait bien se nourrir. Parfois, il chapardait quelques fruits ou autres aliment ici ou là, ce qui lui valait des courses à pied à travers la ville, avec des policiers à ses trousses. Bien agile, il leur échappait souvent. D’autres fois, quand il ne jouait pas du bobre ou chantait, il allait prêter main forte aux Marines de Saint-Denis et du Port où on l’employait comme « Rouleur zavirons » (rameur) et aussi pour le transbordement des marchandises. « Moin mêm caf Francisco, Mi travaille à bord bateau, La misère lé trop fort… Roulez, roulez, roulez mon zavirons». Le terme « rame », interdit à bord, les marins utilisaient le mot « avirons ».

 

Francisco avait élu domicile dans un trou qui laissait passer un homme, formé dans le tronc d’un grand tamarinier. Cet arbre majestueux était planté à l’angle des rues Milius et Tourette à l’extrême sud-ouest de la ville de Saint-Denis. Plusieurs débris de matelas, de « mok », de casseroles y avaient été amenés. Francisco s’en servait pour cuire sa nourriture quand il en avait ou pour aller chercher de l’eau au Ruisseau des Noirs ou au lavoir de la Providence. Plus tard des citernes et des fontaines ont été installées dans le quartier Tourette. Mais plus le temps passait moins il y avait d’affranchis. Francisco de Dacounias qui a vécu jusqu’à l’âge de cent ans, devenait au fil des années, le dernier habitant de l’île né esclave et affranchi en 1848 en même temps que 62000 autres esclaves. Autre fantaisie, Francisco passait à la messe du dimanche à la Cathédrale. Il arrivait dépenaillé mais chaussé à la porte principale, il progressait dans la nef centrale vers l’autel, jetant des regards inquisiteurs d’un côté puis de l’autre. Lorsqu’il apercevait l’épaule ou le décolleté d’une dame, il l’interpellait et lui faisait remarquer bruyamment que ce n’était pas une tenue correcte pour se présenter devant le Bon Dieu. Il allait même demander à la personne de se couvrir immédiatement.

 

Le prêtre n’intervenait pas, sachant l’individu inoffensif ou peut-être impressionné par l’aura du personnage. Après avoir invectivé une ou deux personnes le vieil homme sortait comme il était arrivé avec des éclats de voix jusqu’au dimanche suivant. Un jour de 1941, on ne le vit pas à l’office dominical, Caf Francisco n’était plus de ce monde.

Les photos de Caf Francisco sont extraites du catalogue d’André Blay in l’oeuvre d’un photographe – Musée de Villèle – Décembre 2000 – WZ
Sources : Si Saint-Denis m’était conté par Gabriel Gérard, Azalées Editions

 

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