Société

Souvenirs, souvenirs… Lundi 1er septembre 1958 : mes premiers jours au pensionnat

Mercredi 18 Avril 2018 - 16:00

Je vous ai déjà beaucoup parlé de mon vieux lycée Leconte-de-Lisle, le vrai, l’unique, rue Jean-Chatel ; « LLL » comme nous l’abrégions si peu respectueusement. Ce jour, je vais, en tentant de ne pas (pas trop) me répéter, revenir sur ce que furent mes tout premiers jours au pensionnat. Pour un Yab pur sucre, le changement de vie avait quelque chose de fortement traumatisant. Jugez-en par vous-même…


Souvenirs, souvenirs…  Lundi 1er septembre 1958 :  mes premiers jours au pensionnat
« Chemin la case vieux Bébert »

Quelques jours avant ce fatidique 1er septembre 1958, Justy m’avait emmené à Saint-Denis pour me familiariser avec ce qui devait être mon futur cadre de vie. Nous avions donc pris la Dauphine 35 CS de maman, avions parcouru la route de la Montagne, laquelle, alors, n’était pas encore goudronnée. Comme le chantèrent plus tard nos amis les Jokarys, « Té fo passe par Mal-Côté ». Partis de ma chère Rivière à 6 heures du matin, nous fûmes au chef-lieu sur les coups des 11 heures (Justy n’était pas une farouche adepte de la vitesse).

Je découvris ce qui, par rapport à ma campagne champ-de-cannes/boutique Ah-Ton-Ah-Vi-Ah-Fat, prenait des allures de mégalopole entre l’usine-à-merde près du tunnel, alimentée par les condamnés, et la rivière du Butor, ultime frontière avant le désert séparant Saint-Denis de Sainte-Clotilde, là-bas au bout du monde.

La petite Dauphine monta vers le monument de la Victoire. J’admirai l’Hôtel de Ville et, au premier croisement, tombai des nues. Rigolez pas, SVP ! J’aperçus une plaque bleue sur laquelle étaient inscrits trois mots : « Rue de Paris ». Ah ! Ça, bien plus que les belles maisons (il y en avait chez nous aussi), ça c’était une nouveauté, et de taille, pour moi venant d’un coin paumé où les rues et ruelles s’appelaient « Pente Vacoa », « Pente Nicole », « Chemin d’Tapage »,  « Chemin d’Gol », « Sentier la case vieux Bébert » ; au grand maximum « Chemin principal » à Saint-Louis.

Justy pila net en éclatant de rire lorsque je posai naïvement ma question : « Cette rue conduit à Paris ? »

Il lui fallut un certain temps avant de reprendre ses esprits et son souffle, avant de parvenir à m’expliquer de quoi il retournait. J’avoue m’être senti un peu con… et ça irait très vite en empirant. Bougez pas !

« Rosa, rosa, rosam… »

Mon entrée dans le monde « moderne » (hum !) avait commencé dès mes derniers jours dans le CM2 de cette chère Ti-Souris, madame Benoît Fontaine. Ce fut elle qui remplit mon dossier d’admission en sixième, dossier épais comme l’humour de Théophile Hoareau.

Au vu de mes bons résultats de l’année, je fus dispensé d’examen d’entrée en sixième. Dame ! Un prix de français, ça vous posait votre homme… à cette époque.

J’étais tout heureux en pensant que mes copains préférés, Philippe Fontaine et René Fouin-Foutte, seraient de l’aventure. Las ! Philippe était le fils de Frantz, le directeur qui criait plus fort qu’un lancive ; René, ainsi surnommé parce que le taxi de son père avait un klaxon/poire faisant à peu près ce couinement ; les deux devaient rejoindre le Cours complémentaire à Saint-Louis, leurs parents n’étant pas disposés à les voir s’éloigner du giron familial.

Tandis que je réalisais la frise de fin de journée sur le cahier de devoirs journaliers, Ti-Souris m’entreprit, me posant tout un tas de questions auxquelles je n’entendais goutte ! Ainsi, pour mon plus grand malheur, elle me demanda : « Ti-Jules, tu sava en 6ème classique ou moderne ? »

Première réaction, purement intérieure (pour pas que les copains se foutent de ma tronche) : « Cé quoué c’zaffair là ? »

Dans l’esprit de cette gentille maîtresse, je savais forcément de quoi il retournait. Ben non ! J’en savais fichtrement rien. Mais le terme « classique » me plut et je répondis donc : « Sixième classique, mâââme Fontaine ».

Que n’avais-je dit là ! Il aurait fallu m’expliquer qu’en « classique », on faisait du latin. J’allais payer ma connerie huit années durant, huit années à traîner « rosa, rosa, rosam, rosae, rosae, rosas, rosae, rosae, rosas, rosarum, rosis, rosis » et autres « De Bello Gallico » comme on traîne une tonne de boulets ramés. J’allais vite me révéler nul, mais nul de chez nul, en latin. Seul avantage retiré de ce pensum involontaire, de bonnes notions d’étymologie qui me servent encore. Plus un goût prononcé pour l’Histoire et la recette de l’hydromel. Comme quoi à quelque chose malheur est bon.

« Ancien ou nouveau ? »

Je passai mon temps à me morfondre durant les derniers jours avant la date fatidique, avec au coeur un mélange de curiosité et d’appréhension. J’allais à l’aventure, ce qui, pour un adepte inconditionnel de Jules Verne et Buck John, était captivant. Mais cela passait par l’éloignement d’avec mes proches, ma famille, mon complice Michel, mes potes Jo, Dédé, et les copines, Liliane, Jacqueline, Maryline… et la fin des expéditions champs de cannes. Eh ! Devenir un grand, faut c’qui faut !

Trois jours avant le départ définitif pour LLL, nous allâmes à Saint-Louis, attendre l’arrivée du car courant-d’air Patel venant de Cilaos. Il apportait deux costumes fabriqués-main par mamie de Cilaos.

Deux costumes kaki !

Vestes à manches longues et shorts, l’un kaki verdâtre, l’autre kaki « marron la coupe cannes ». Je réprimai une grimace en songeant que ma vieille grand-mère, pas riche, avait dû y aller de sa poche et avait cousu de ses doigts de fée ces costumes que je n’avais eu aucun loisir d’essayer mais qui m’allaient comme un gant. Du moins était-ce que je croyais… avant que ces salauds de condisciples de LLL y mettent leur note. On en reparlera dans un instant.

Le dimanche après-midi, Juste me conduisit au bagne, conduisant de moins en moins vite au fur et à mesure que Saint-Denis se rapprochait. La route de la Montagne se fit sans mot dire. Pas fière, la Vieille. Et moi encore moins.

« Bichique » Desruisseaux, le concierge, nous fit accéder à  la cour principale. Nous allâmes jusqu’au troisième dortoir, celui réservé aux « petits » de sixième et cinquième. Justy fit mon lit, un bât-flanc à armature et sommier métalliques, histoire de me montrer comment on faisait. Car à la Rivière, on ne faisait pas ça ! Notre nénène Rosanne nous l’interdisait formellement.

De retour dans la grand cour, ma mère avise deux garçons assis sur les marches de l’entrée, et leur demanda : « Anciens ou nouveaux? »

« Ancien », dit l’un d’eux qui dit s’appeler Raymond Sergent.

Justy lui demanda s’il acceptait de me « protéger », ce qu’il accepta sans façon.

Raymond, fut un protecteur avisé. Mais surtout un ami. Il était en quatrième et avait le coup de poing efficace. Cela n’empêcha nullement les avanies diverses et autres mais m’évita quelques avanies… et framboises (inside joke).

« Arrête de pleurer ! »

Ce soir-là, nous dégustâmes un dîner aussi peu ragoûtant que ceux des années qui allaient suivre. J’y touchai à peine. Ma pensée revenait sans cesse à la rue Jean-Chatel, moi adossé au grand portail, regardant s’éloigner la Dauphine 35 CS. Chialant toutes les larmes de mon coeur. Lorsque nous avions quitté la Rivière, Michel était allé se cacher. Alain aussi. Être grand, ça commence en faisant mal.

Au dortoir, je ne retrouvai pas mon galetas. Ce fut monsieur Marodon, censeur par intérim, qui m’y conduisit.
« Tiens ! Tu ne reconnais pas la couverture rose ? Et arrête de pleurer ; tu es grand maintenant ». Cela me mit un peu de baume à l’âme.

Je ne dormis guère cette nuit-là, faut-il s’en étonner ?

Je devais vraiment avoir un parfait look de Yab mal dégrossi car cette même nuit, au cours d’une période dans les bras de Morphée, je fus déjà le siège d’une de ces blagues stupides qu’affectionnaient les penkus (pensionnaires) de LLL. Le coup du petit doigt.

« Moin té dans mon demi-rêve » quand j’eus une curieuse sensation de froid au petit doigt. J’explique : ma main gauche pendait hors de mon matelas et un des coups les plus tordus des fumiers de pensionnaires consistait à plonger le petit doigt de l’imprudent dormant ainsi, dans un verre d’eau. Paraît que ça fait pisser le pionceur. 

Je me réveillai si brusquement que ma main envoya valdinguer le verre dans la figure de celui qui le tenait. J’entendis le lourd piétinement des visiteurs du soir (ils s’y étaient mis à plusieurs car les joies de l’esprit, tout le monde doit en profiter !

Le surveillant, Adam de Villiers, eut l’occasion de distribuer ce soir-là sa première série d’engueulades de l’année. Et les cascades de fous-rires gagnant de lit en lit.

Belle entrée dans le monde des grands.

Un an sans sortir du bahut !

On ne tenta plus jamais de me mouiller le petit doigt car j’avais le sommeil trop léger. En revanche, plusieurs fois cette année-là, je subis la plaisanterie la plus stupide, digne des bidasses de la Coloniale ou des carabins les plus tordus, le dégommatage. Lequel consistait à enduire les cheveux du dormeur de pâte dentifrice. Lorsque la malheureuse victime s’en rendait compte, il ne lui restait plus qu’à se rendre aux lavabos et se débarbouiller à l’eau glacée (nous n’avons JAMAIS eu droit au chauffage, ni de l’air ni de l’eau, à LLL !

Dans mon cas, ayant constaté que je m’éveillais aisément, ces salauds enduisaient mon oreiller. En me retournant, fatalement… vous avez saisi. Un pote, Émile Vélia, bon Yab de la Plaine-des-Palmistes, après avoir été dégommaté régulièrement, trois semaines de suite, avait trouvé un gag : il dormait les pieds sur l’oreiller. Les crétins, dans le noir, ne se rendaient compte de rien et Émile pouvait attendre le matin pour se décrasser les arpions.

Une nuit, réveillé par le froid glacial envahissant ses orteils, il se leva, agrippa l’intrus par le col de son pyjama et te lui flanqua une de ces roustes ! Car Émile était du genre costaud. Il ne fut plus jamais dégommaté mais cela lui valut six heures de colle car on ne doit pas se faire justice soi-même. 

Il s’en foutait royalement, Émile, car les colles dominicales, des retenues de six heures ! étaient son lot tout au long de l’année. Il s’en chopait même les jeudis après-midi quand tous les autres allaient sous surveillance au Jardin ou à la piscine Rambaud au fond de la rivière.

Comment faisait-il pour être si régulièrement mis à l’amende ? Profs et surveillants avaient-ils fomenté un complot contre mon pote ? Il était si souvent « collé » que même le dernier samedi du mois, il ne pouvait que rarement rentrer chez lui. L’un dans l’autre, il a passé une année à LLL quasiment sans en sortir.

L’aurait dû écrire au Guinness of records !

Les fantômes de Gopal

J’ai l’air comme ça de brocarder les autres. Je n’étais pas un saint non plus. Et puisque prescription il y a, je confesse volontiers que je n’étais pas le dernier à inventer les coups les plus tordus offerts à des ados qui s’emmerdent parfois un peu. À côté de nous, les farfelus de « Caméra cachée » pouvaient aller se coucher ! Le gentil mais trouillard Gopal en fit plus d’une fois les frais.

Gopal était notre veilleur de nuit, brave homme, chargé des rondes à heures fixes, pendant lesquelles il faisait certifier son boîtier de contrôle dans des plots fixés en différents points du lycée, les trois dortoirs, l’infirmerie, la loge du concierge, les cuisines… Il passait toutes les deux heures dans notre troisième dortoir. L’os, c’est qu’il marchait en tapant des talons, bruit incommodant avec un plancher en bois. Ça en réveillait plus d’un. Pas de doute, fallait que ça cesse !

Une nuit, une corde métallique fut tendue entre deux lits opposés, invisible dans le noir.

« Aaaaaaaahhhhhhh !!!!! » entendîmes-nous ; avant que ce cri de détresse ne fût couvert par un « Badaboum ! » de toute beauté et les rires idoines de ces salauds de pankus.

La nuit suivante, cet homme qui craignait les esprits malins et autres ectoplasmes, passa le plus silencieusement possible, la torche au plancher. Ah mais ! On ne l’y prendrait plus, notre vaillant Gopal. Le problème est que, lorsque parvenu à la porte du dortoir, il releva le front et les yeux, il tomba en tétanie devant le fantôme rouge et blanc pendu au plafond. Nous épiions du fond de nos lits.

Transformé en statue comme la femme de Loth, sa torche jouant « tchic-a-tchic-a-tchic-aïe-aïe-aïe », Gopal ne pouvait détacher son regard de cette apparition venue de l’au-delà. Ce fut Adam de Villiers, notre surveillant, qui le tira de sa léthargie.

Le fantôme n’était autre que mon pyjama, un beau pyjama tout rouge vermillon, col et poignets blancs. On l’avait rembourré de draps et on lui avait collé une tête avec un oreiller bien rond. Effet boeuf, comme on dit.

Tout le troisième dortoir reçut collectivement six heures de colle pour le dimanche suivant, moi deux dimanches pour le simple fait que j’avais fourni l’idée et le matos, punition infligée par le Proviseur Zéphirin, pas par Adam de Villiers qui n’a jamais puni personne.

« Ma-no-ma-cro-Ma-no-ma-cro-Ma-no… »

Ce brave Gopal n’a jamais perdu son goût pour le mystique. Jamais. Lorsqu’il prit une retraite plus que méritée, il s’aménagea un garage, rue de Tourette, bien suffisant apparemment. Un seul des volets restait ouvert. Gopal passait ses journées accoudé à la bascule, un grand Crucifix à la main.

Histoire de chasser les démons… et peut-être quelque garnement d’autrefois baguenaudant dans ses parages immédiats.
 
Je viens d’évoquer Adam de Villiers à propos duquel on ne peut dire qu’une chose, c’était la crème des surveillants.
Il n’en allait pas du tout de même de son collègue Mano Lambert. Quel poison, celui-là. Il distribuait engueulades et heures de colle à tours-de-bras, pour le moindre pet, un regard de travers, un sourire en coin.

Comme à Gopal, on lui en réservait de bien bonnes parfois. Mais cela réclamait une minutie parfaite, un scénario réglé comme du papier à musique et un accordage du son digne d’une symphonie de ce vieux Ludwig. On réglait la conspiration dans la cour, entre la fin du dîner et la montée au dortoir.

Une fois les lumières éteintes, cela débutait par un chuchotement…

« Ma-no-ma-cro-Ma-no-ma-cro… »

Le chuchotement gagnait de lit en lit ; la lumière s’allumait rageusement dans le box du surveillant, appuyé par son grognement coutumier, « Hon-Hon ».

Et c’était l’inévitable inflation des décibels jusqu’à ce que le « Ma-no-ma-cro » devint un glapissement général mêlé de rires et de hoquets de ravissement.

Colle générale de 6 heures, pour la quarantaine de pankus du 3è dortoir, le dimanche d’après, mais le jeu en valait la chandelle : eh ! on s’amuse comme on peut et quand un foutu personnage vous donne la corde pour le pendre…

«L’abbé « Toutoute » et père Woilez

Dès le premier jour de classe, on nous dicta nos emplois du temps et je fus surpris de constater que chaque semaine comportait une heure d’instruction religieuse ; catholique, comme de bien entendu. Les adeptes du tout-laïc d’aujourd’hui en seraient horrifiés mais nous, baptisés sans notre avis et éduqués (vaille que vaille) dans cette option, nous n’y voyions pas de raison de nous insurger Nos condisciples musulmans en étaient dispensés.

Dès la première heure de cette discipline (rien à voir avec les « leçons catéchiss’ » du père Collette), on nous prépara en vue de la communion solennelle de la fin d’année et nous eûmes l’avantage d’avoir le père Woilez aux commandes. Un curé humaniste, plus préoccupé de notre santé mentale et physique que de nous inculquer des notions inventées par l’Église et qui parfois… passaient mal, faut avouer.

Ce que vous adorions, avec le cher homme, c’étaient ses leçons d’Histoire, centrées autour de la religion, on le conçoit, et qui nous faisaient agréablement voyager dans le temps. C’est de lui que je tiens que Jésus ne parlait pas l’hébreu mais l’araméen, langue des Ésseniens, dont Jésus était un des grands Initiés. 

Loin des costumes de communion habituels dans les communes, et de ces cierges sculptés habituels, il nous inculqua également la notion de l’intégration : nous avions tous une aube blanche sans signe distinctif autre qu’une grande croix en bois, et un cierge épais comme ça, sans sculpture. Il nous emmena chez les vieux, chez les enfants malades… Le jour de la communion, nous fûmes « administrés » par Mgr Guibert assisté de notre bon vieux « l’abbé Toutoute », autrement dit Mgr Mondon, la crème des hommes.
L’abbé Toutoute disait la messe des pensionnaires dans la petite chapelle située à l’arrière de l’église de l’Assomption. C’est là que nous eûmes en paquet-cadeau, d’un seul coup d’un seul, la Communion solennelle et la Confirmation.

Mais à nos yeux, Toutoute avait un avantage inestimable par rapport aux autres curés : il tenait la petite bibliothèque de prêt de la chapelle. Surtout des ouvrages destinés à notre édification religieuse, Dom Bosco et autres. Mais des livres de découvertes aussi, Cavalier de Lassalle, découvreur de la Guyane, Jacques Cartier, Raymond Maufrais, que des petits bijoux pour les affamés de voyages que nous étions.

« Je suis un fou, n’approchez pas »

Je vous disais que mes costumes kaki cousus par ma mamie de Cilaos, allaient me jouer de vilains tours. La première fois que j’en enfilai un, dès ma descente du dortoir, j’entendis quelques ricanements discrets autour de ma personne. Et plus tard, alors que je me mettais dans les rangs pour aller en classe, j’entendis, à mon passage, une phrase coupée de rires :

« Je suis un fou, n’approchez pas ! »

Pour ne pas être en reste, je me mis à mon tour à la répéter à haute voix. Ce qui ne fit qu’augmenter la cadence des ricanements. Jusqu’à ce qu’un surveillant s’approchât, me dit de me retourner et arrachât un papier collé entre mes omoplates :

« Je suis un fou, n’approchez pas ».

Je ne mis plus jamais mes costumes kakis mais ne l’ai jamais dit à Mamie. Ni à Justy… ni à Michel. Moin té veut pas gaingn la honte, ôté!
Je vous rassure illico, si je parle de mes avanies lors de cette première intrusion dans le monde loin du pays Yab, il y eut aussi de très bons moments…

… Je me souviens de Solange Bénard, ma première correspondante dionysienne, une ancienne enseignante, grande, très belle ; et de ses fils, qui m’ont fait découvrir Henri Salvador et les joies de la Vespa. Ils habitaient rue Roland-Garros, face à la maison natale de l’illustre aviateur…

… Je conserve un souvenir ému de « parrain Yvon », l’oncle de Justy, qui fut mon second correspondant, et de tante Simone, et de toute la tralée de cousins, Paul, Roger, Bernard, Raymond, au 100, rue Jules-Auber. Il y avait une petite estrade sur le mur, le long de cette rue, du haut de laquelle nous admirions les passants et, surtout, la carriole tirée par des condamnés de droit commun effectuant le ramassage des tinettes-sur-rue avec des pinces-à-linge sur le nez. 

Les tétés de Belinda Lee…

Tante Simone, chaque dimanche, nous faisait des repas au-dessus de tout éloge.  Le dimanche après-midi, Bernard et moi allions au Plaza, au Casino, au Rio, voir « Hélène de Troie » (Jacques Sernas), « Ivanhoe », « L’homme des vallées perdues » (Alan Ladd), « Tarzan l’homme singe » (le grand Johnny, pas le chanteur, Weismüller), « Les proies du vampire » (Abel Salazar), « Le monstre de Frankenstein » (Boris Karloff), « Les nuits de Lucrèce Borgia », film que les curés nous avaient formellement interdit d’aller voir, tu parles ! Belinda Lee se faisant trousser par Sernas, et la jeune Michèle Mercier, les seins à l’air, ça ne se rate pas ! On ne dormait pas beaucoup la nuit suivante mais s’il fallait s’arrêter à de telles vétilles…

Nous avions aussi des distractions moins crapuleuses, comme aller mille fois au Jardin de l’État casser les pieds à Jako-le-chimpanzé, que nous appelions aussi Sheeta, référence à Tarzan oblige.

Il y a comme ça une foule d’images, de souvenirs, qui me sautent parfois à la mémoire…

… Marc van Dreden et sa maison rue Fénelon. Cet ami de Justy m’invitait souvent à venir déjeuner le dimanche (quand je n’étais pas collé !) J’étais reçu comme un roi par sa servante-bonne-à-tout-faire qui cuisinait comme pas deux et chantait à tue-tête les airs à la mode ; « Mon histoire c’est l’histoire d’un amour/Ma complainte est la plainte de nos coeurs/Un roman parmi tant d’autres… » (Gloria Lasso), « Au-dehors la rue s’allume/Rouge, orange, canari/Une cigarette fume/Près du lit où je lis… » (Michèle Arnaud)…

… Les époux Romillet, tenant le restaurant du même nom là où est aujourd’hui un tabac, rue de la Victoire. J’y dégustai pour la première fois du gigot/flageolets…

… Les époux Trazzi, Hôtel-Bourbon, rue Juliette-Dodu, qui m’initièrent aux joies et félicités du couscous…

… Et surtout, un souvenir, succulent entre tous, une remontrance de notre surveillant Adam de Villiers (lui-même ne s’en souvient sans doute plus ?). Il nous avait surpris, nous, à savoir un groupe de pankus en train de nous gausser de M. Albert Lougnon. Ça reste gravé là :

« On ne dit pas le proto de mes couilles ou le Zéphirin de mes plombs, mais Monsieur le proviseur ! »

À la prochaine !
Jules Bénard
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1.Posté par rito le 18/04/2018 18:08

Je lis avec délectation ces lignes, comme si je feuilletais un album photo sépia des années 50. La force des mots est là et, pour moi, du haut de mes 66 ans, j'ai l'impression de faire partie du paysage, tellement ce récit reflète une réalité palpable. Merci pour le partage.

2.Posté par fressard le 18/04/2018 19:58

Comme toujours, c'est vivant, naturel, spontané, authentique. Et bien sûr c'est riche d'émotions et d'enseignements. Quel plaisir de lire ces ligne !

3.Posté par lesseps le 18/04/2018 20:09

Merci au cousin de’ faire la promo gratos :)

4.Posté par babar run le 18/04/2018 20:26

HISTOIRE RAFRAÎCHISSANTE.....ET PESANTE DE NOSTALGIE....

5.Posté par Paul hoarau le 18/04/2018 21:37

A 10 ans au lycée , j'ai du raté une épisode ?

6.Posté par Temudjin le 18/04/2018 22:35

Impressionnant! Je suis arrivé 3 ans après et déjà du changement. Deux indices: qui appelait-on "la grosse caisse" et Jean Louis avait le cuir solide dans l'arrière cour devant la salle de travaux manuels- où enseignait Rivière( Fouillapin ) -certains jours de repos. Amicalement

7.Posté par Jules Bénard le 18/04/2018 23:25

au posté 5 "Paul Hoarau" :

Monsieur, quand on ne sait pas, on se renseigne avant de faire des remarques désobligeantes, à la limite du mépris envers celui qui raconte.

Pour votre gouverne : auparavant, les lycées allaient de la 6è à la Terminale ! Lorsque je suis entré au lycée, en 1958, donc en classe de 6è (et non pas en devancement d'appel comme vous le suggérez fielleusement), il y avait même encore des classes primaires à Leconte de Lisle rue Jean-Chatel.
Lorsque j'ai passé mon bac en 1966, c'était toujours le cas : 6è à Terminale.
Ce n'est que bien plus tard que classes de collèges et classes de lycées ont été séparées physiquement.

Je vous le conseille de nouveau, renseignez-vous d'abord. Au cas contraire, en persistant, vous passerez comme le "Lesseps" ci-dessus, pour un fieffé crétin inculte et con de chez connard de chez troudki de chez crétin !
Bien cordialement.

8.Posté par y.féry le 18/04/2018 23:40

5.Posté par Paul hoarau le 18/04/2018 21:37

A cette époque on entrait au Lycée Leconte de Lisle à partir de la 6e

9.Posté par lesseps le 19/04/2018 06:43

@ Benard : même pas un petit remerciement pour votre cousin ? Petits arrangements en famille ... à la mode Fillon :)

10.Posté par Jules Bénard le 19/04/2018 07:41

à posté 6 "temudjin" :

Bravo pour la mémoire !
"La grosse caisse"... c'était moi. J'étais un peu enveloppé alors. Je l'ai raconté dans un précédent article de ces "souvenirs".
L'autre "héros" que vous évoquez, navré de ne pas m'en souvenir. Jean-Louis Payet "tonton Jules" de l'Entre-Deux, peut-être ?
Merci en tout cas pour votre réflexion. Bien amicalement.

11.Posté par L'Ardéchoise le 19/04/2018 11:44

Joli récit, qui doit rappeler des choses à plus d'un et plus d'une de cette génération !
A la Réunion ou en métropole.

Quand au lycée où il y a des collégiens, j'ai eu l'occasion d'enseigner dans deux lycées dans l'ouest où l'on trouvait Collège, Lycée et LEP dans les années 90 ...

12.Posté par Paul hoarau le 19/04/2018 22:50

M Bénard ou voyez-vous une insulte dans mon commentaire ?, Passer pour un idiot aux yeux d'un imbécile (que vous n'être pas) est une volupté de fin gourmet.,mais l'être aux yeux d'un imbu est un délice !

13.Posté par klod le 20/04/2018 10:56

"un fieffé crétin inculte et con de chez connard de chez troudki de chez crétin !"

M. Jules, y a un copyright ou on peut le réutiliser, c'est trop drole !

14.Posté par L'Ardéchoise le 20/04/2018 19:41

Petit clin d'oeil : hier soir, dans la série "American crime story", à un moment en classe les élèves sont en train d'entamer la conjugaison du verbe "amare".
Je suis allée beaucoup plus vite qu'eux ...
Des restes de la 6ème classique, je pense .
Contrairement à toi, j'ai adoré le latin !

15.Posté par Temudjin le 20/04/2018 22:23

C'est bien Payet Jean Louis vous jouiez ensemble avec Michel, maintenant général d'aviation. C'est Rosalie qui me l'a appris.

16.Posté par margote le 21/04/2018 02:09

Encore vous

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