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Sous l’œil des vautours : Quelques façons de mourir dans l'Himalaya


Après avoir été hébergé par un môme et son oncle dans la région de Srinagar, je poursuivis mon voyage vers la capitale du Ladakh sans idée des périls mortels qui pouvaient m'y attendre.

Dès l’aube, j’avais laissé derrière l’enfant à la jambe de bois et son oncle qui m’avaient offert l’hospitalité et m’étais engagé sur une route himalayenne dont les montagnes masquaient l’horizon. Au fur et à mesure de ma progression, le paysage d’abord luxuriant se dégarnissait et se teintait du beige des canyons. L’ascension, constante mais pas raide, me laissait contempler le vol des vautours et quelques hardes de chevaux immobiles dont le pelage était vierge de toute trace de domestication.

Aucun nuage ne contrariait le ciel, les murailles montagneuses les avaient tous épuisés. La douceur de l’air effaçait le souvenir des températures accablantes qui avait attendri le goudron de Dehli. Les heures les plus chaudes poussaient les Indiens à s’allonger à même le sol, à l’ombre d’arbres secs, en attendant de pouvoir respirer. L’Himalaya se soumettait à un autre rythme, l’absence d’éclairage nocturne envoyait les Cachemiris se coucher avec les poules.  

Sur la route de Kargil, on m’embarquait sur des petites distances à l’arrière de pick-ups, sur le garde-boue d’un tracteur et sur le toit d’un 4x4. De là-haut, la vue plongeait sur les mises en garde en noir sur jaune de la sécurité routière : au classique Speed thrills but kills s’ajoutent des messages plus originaux tels que « Votre famille préfère vous voir arriver plus tard que les pieds devants » et « Levez le pied, Allah n’est pas si pressé que ça de vous rencontrer ». De mon promontoire automobile, des carcasses bouffées par la rouille gisant au cœur de ravins vertigineux soulignaient macabrement les avertissements. Agrippé du bout des doigts sur les rainures du toit, j’envisageais les scénarios jackychanesques à base de sauts d’un véhicule en marche en cas de virage manqué. Pour un peu, j’estimais avoir de meilleures chances de survie que les passagers potentiellement piégés de cette boîte de métal.

Quand j’arrivais à Kargil, au plus près de la frontière pakistanaise, la nuit avait déjà installé sa fraîcheur. La dernière quinzaine de bornes s’était faite en compagnie de trentenaires tibétains qui s’étaient résolus à suivre les pas du 14ème Dalaï Lama en fuyant un pays en proie avec le régime chinois sans pour autant quitter l’Himalaya. Sans un mot d’anglais, l’un d’eux me fit entrer chez lui comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. On échangea peu, on ne se dit rien. Lui rompu par sa journée de labeur, moi par le voyage à 2700 mètres d’altitude, nous nous sommes effondrés sans dîner sur un tapis à peine moins dur que le sol.

Je repartis peu après l’aube, en remerciant mon hôte qui, dans un sourire égal et silencieux, m’avait offert un thé cachemiri rosé bien différent des Masala chais crémeux et sucrés si répandu au sud des montagnes. Du haut de mes vingt ans, l’unique route qui menait à Leh, la capitale du Ladakh, devait s’avaler en un rien de temps. On me prendrait rapidement. Après tout, on est dimanche, le jour international des retours à la ville, pensais-je. Dès lors, je ne m’étais encombré ni de biscuit, ni d’eau. Excusez la jeunesse, la jeunesse fauchée.

Les glaciers troublaient l’eau vive de l’Indus de teintes smaragdines, la route en lacets atteignait des hauteurs inversement proportionnelles à la température qui ne me laissaient pas le loisir de lambiner. Aucune voiture ne vint. Mon pas de moins en moins assuré butait sur d’interminables rampes, la majesté des neiges éternelles et des canyons glacés ne provoquait plus d’émerveillement. J’avais marché trois heures, n’avais croisé personne. Plus vite j’arriverais — où, au fait ? et à quelle distance ? — plus vite je pourrais m’hydrater. Chaque virage constituait une entrave insupportable, une perte de temps. Alors je les envoyais paître. Plutôt que les suivre religieusement, je préférais les couper. Malgré l’escalade, malgré les pierres meubles, malgré les quinze kilos sur le dos. Les parois ne manquaient pas de prises mais j’étais attentif au moindre de mes gestes. D’autres ne loupaient rien de mes imprudences : les vautours.

L’un me scrutait, droit comme un i sur une excroissance minérale, j’aimerais décrire son air goguenard ou impatient mais rien ne se lisait dans son œil abyssal. Deux autres planaient en cercles, trente mètres au-dessus de ma tête, à l’affût du faux-mouvement qui remplirait leurs estomacs. À la troisième escalade, le premier vautour s’envola au fracas de ma tente qui s’échappait de mon sac pour se ramasser à l’étage inférieur. Ventre au mur, je redescendais précautionneusement pour la refourrer rageusement dans mon bagage informe et lourd. Tout bien considéré, la grimpe devait me fatiguer plus que la marche. Peut-être même rallongeait-elle la durée jusqu’à destination mais, comme elle avait l’avantage de rompre la monotonie de la marche sur route, je me hissais coûte que coûte jusqu’à ce que la route cessât de serpenter.

J’étais assoiffé. Chaque coup de langue sur les lèvres rendait compte de gerçures plus profondes. La formule préférée d’un prof de lycée me tenait à l’écart de l’eau qui ruisselait des glaciers : « Vous savez, plus de gens sont morts après avoir bu de l’eau qu’en ayant bu de l’alcool. » Le nom du quinqua qui tenait moins du physicien que du colonel s’est effacé, la phrase restera. Elle profitait de la solitude pour tourner en boucle dans ma tête et résonna d’autant plus fort quand, n’y tenant plus, je me ruai sur le liquide glacé pour étancher ma soif.

J’aurais voulu m’asseoir à côté du glacier et attendre la venue de quelqu’un qui me sortirait de ce trou mais il ne fallait que quelques minutes au froid pour s’engouffrer et me mordre. Après six heures sans âme ni nourriture, j’étais zombifié, marchant la gueule ouverte et le regard imperméable à la beauté des sommets. C’est cette dégaine que découvrit la vingtaine de personnes assises sur le bord de la route, loin au-dessus du fleuve. Aucun village, aucune habitation n’expliquaient leur présence sur ce bout d’Himalaya et, à leur expression interloquée, je compris que la mienne était une anomalie.

Tu m’étonnes. S’il m’avait fallu de cinq minutes pour me réfugier dans un camion et plonger la main dans de grosses casseroles de riz gorgé d’épices qui me sustenta autant qu’elle me brûla le palais, il fallut moins longtemps encore pour voir le tronçon de route que je venais de prendre disparaître dans une explosion. D’abord, un nuage noir se répandit à toute vitesse, ensuite une déflagration sonore fit trembler le véhicule avant de s’étendre derrière nous dans des échos lointains. Tout s’expliquait, si je n’avais croisé personne sur la route de Leh, c’est que le dimanche est jour de fermeture pour cause d’agrandissement.

Une sueur le long du dos s’accordait parfaitement avec mes yeux écarquillés. Mes pauses, mes escalades et ma marche auraient pris un poil plus de temps, j’aurais été pulvérisé par la voirie cachemirie.
 

Antoine d'Audigier-Empereur 
Lundi 2 Avril 2018 - 09:50
Antoine d'Audigier-Empereur
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1.Posté par viande roger le 02/04/2018 14:25

un bon texte, mais déjà lu sur zinfos non?

2.Posté par Thierry le 02/04/2018 16:47

... la vie ne tient qu'à un fil ...

3.Posté par paulux le 02/04/2018 21:41

Bien raconté! de Kargil a Leh il y a 217 km. Il faut être légèrement inconscient pour se lancer à pied sur ce trajet..

4.Posté par Isis le 03/04/2018 08:18

Le film "7 ans au Tibet" commence par une scène de sépulture. Puis le "croque-mort" dépèce l'humain décédé. Il fait ça dans la nature. Il lance les membres découpés au loin. Bref, il agit comme un boucher. Pourquoi ? Parce que c'était le choix de cet humain de son vivant, qui une fois décédé voulait rendre à la nature tout ce qu'il lui avait pris, et nourrir les vautours. Belle philosophie, non ?

5.Posté par Ma sonnerie le 22/10/2018 23:38

enfl..

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