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Courrier des lecteurs

Sobriété énergétique : Les économies d’énergie méprisées par les politiques (II)


Par Bruno Bourgeon - Publié le Jeudi 14 Octobre 2021 à 10:57

Sobriété énergétique : Les économies d’énergie méprisées par les politiques (II)
Pourtant indispensables à la transition écologique, les économies d’énergie restent à la marge des politiques publiques françaises. Privilégiant les solutions technologiques, les dirigeants font perdurer la société de gaspillage.
À les écouter, on pourrait penser que la sobriété occupe une place centrale dans la stratégie climatique française. Le 12 juin 2019, Édouard Philippe, alors Premier ministre, déclarait à l’Assemblée nationale qu’il fallait inventer un modèle économique où la sobriété énergétique, entre autres, « progresse[rait] beaucoup plus vite que le taux de croissance ». Un an plus tard, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire enfonçait le clou, promettant que le gouvernement veillerait à ce que toutes ses décisions de relance favorisent « un nouveau modèle de croissance » fondé sur « la décarbonation, la sobriété énergétique et les innovations vertes ». Au-delà des discours, la sobriété n’est pas l’axe principal autour duquel se construisent les politiques publiques.
Alors que l’adoption de modes de vie sobres pourrait réduire notre consommation d’énergie d’un tiers d’ici 2050, d’après Négawatt et Virage Énergie, ce concept demeure le parent pauvre des politiques de transition énergétique.
La stratégie nationale bas carbone (SNBC), qui fait office de feuille de route pour lutter contre le changement climatique en France, en est un bon exemple. Le terme apparaît 19 fois dans le document de quelque 200 pages. Quoique la sobriété y soit évoquée comme l’un des trois principaux leviers de réduction des émissions de gaz à effet de serre, aux côtés de la décarbonation des vecteurs énergétiques et de l’efficacité énergétique, les moyens concrets pour sa mise en œuvre manquent à l’appel :
  • Dans le secteur de l’agriculture, par exemple, la SNBC mentionne la nécessité de « limiter les excès de consommation de charcuterie et de viande » (très émettrice de méthane), sans fournir un indicateur chiffré de la baisse du cheptel français nécessaire.
  • Les actions en faveur de la sobriété sont également minimes dans le secteur du bâtiment. Le scénario de la SNBC s’en tient à mentionner de menus « comportements individuels vertueux », comme le fait de baisser de 1 °C la température de chauffage des bâtiments.
  • Quant aux passages dédiés au secteur de l’industrie, la sobriété n’y est pas évoquée.
De manière générale, les efforts de sobriété ne sont pas mis en avant dans la SNBC, au contraire des efforts technologiques, selon le Shift Project. Classique : On met en avant les solutions technologiques et celles de la sobriété restent marginales.
Cette focalisation de la SNBC sur l’efficacité énergétique et la décarbonation de l’énergie sont particulièrement prononcées dans le secteur des transports. Les leviers de sobriété que sont la modération de la demande, le report modal et l’augmentation du taux de remplissage des véhicules pourraient diviser par deux la consommation d’énergie dans ce secteur.
La SNBC est pusillanime en la matière. Elle table par exemple sur une augmentation de 26 % de la demande de transport d’ici à 2050. Historiquement, cette demande est pourtant l’un des principaux facteurs d’évolution des émissions de gaz à effet de serre, et devrait le rester jusqu’à ce que la majorité des véhicules soient électriques, ce qui risque de prendre du temps. Le développement des modes de transport actif et du covoiturage envisagé par le gouvernement est bien plus timide que celui modélisé par les scénarios volontaristes, comme celui de Négawatt.
Ce manque d’ambition a forcé les auteurs de la SNBC à miser fortement sur des leviers technologiques. Au risque d’être irréalistes. Les progrès en matière d’efficacité énergétique n’ont en effet pour le moment pas été à la hauteur des espérances. Les objectifs de neutralité carbone pourraient donc ne pas être atteints.
Dans le cadre de la préparation de la loi Climat de 2021, la Convention citoyenne pour le climat avait également proposé des mesures audacieuses, comme la réduction de la vitesse sur les autoroutes à 110 km/h, l’interdiction de certains vols intérieurs, la limitation de la température moyenne de chauffage à 19 °C, ou encore la mise en place de mentions sur les produits pour inciter à moins consommer. L’immense majorité d’entre elles ont été rejetées.
Selon les spécialistes des économies d’énergie, les réticences du gouvernement à l’égard de la sobriété s’expliquent parce qu’elle implique la remise en question du modèle économique actuel. Dans un rapport sur la notion de sobriété, l’Agence de la transition écologique (Ademe) notait que les représentants d’entreprises avaient tendance à considérer la technologie comme l’unique manière de résoudre la crise climatique et écologique, sans envisager la possibilité de réduire notre consommation d’énergie et de biens matériels. Cette volonté de faire perdurer coûte que coûte le système de croissance du produit intérieur brut (PIB) peut se répercuter sur les orientations prises par le gouvernement.
La situation n’est guère plus réjouissante à l’échelle des territoires, où la sobriété reste souvent un vain mot. Depuis quelque temps, les choses semblent toutefois bouger. En juin, l’Ademe a publié un panorama de treize actions « pionnières » en matière de sobriété portées par des communes ou des intercommunalités. Cette évolution reste cependant trop lente. Les collectivités ne sont en effet pas légalement obligées de chiffrer leur potentiel d’économies d’énergie ni d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Les collectivités locales pensent toujours que la sobriété relève de l’individu, pas des collectivités. Le professeur de sciences politiques Bruno Villalba évoque lui aussi un processus « d’individualisation » de la sobriété. Cette dernière, explique-t-il, est souvent réduite à une vertu morale ou spirituelle individuelle dans le discours dominant, à l’image de la « sobriété heureuse » promue par Pierre Rabhi. Or, personne ne contraint l’individu. Cette réduction de la sobriété à une démarche personnelle limite son efficacité. Sans transformation systémique de nos infrastructures et de nos modes d’organisation, les efforts de sobriété finissent en effet fatalement par se heurter à un mur. Une étude du cabinet de conseil Carbone 4 avait montré, en 2019, qu’un Français adoptant un comportement « héroïque » pourrait au maximum réduire son empreinte carbone de 25 %, le reste dépendant de transformations du système sociotechnique ne pouvant être amorcées qu’au niveau de l’État.
Autre exemple de l’influence des infrastructures sur notre consommation énergétique : le numérique. Un rapport de 2020 du Shift Project sur la sobriété numérique notait par exemple que les designs dits « addictifs », dont le but est de capter l’attention des internautes le plus longtemps possible, se sont multipliés depuis le début des années 2000. Lancement automatique de vidéos, suppression des génériques de début et de fin dans les épisodes de séries, réactualisation automatique des « fils » des réseaux sociaux au moment où l’on s’apprête à les quitter... Autant d’outils incitant à une consommation toujours plus importante de contenus énergivores, et rendant plus difficile la recherche de sobriété à l’échelle individuelle.
Tant que les gouvernants nationaux et locaux continueront de percevoir l’écologie comme un problème pouvant être traité à la marge, ces freins structurels ne devraient pas être levés. La sobriété demande un virage politique extrêmement fort, insiste-t-il. Nos politiques n’ont malheureusement pas encore le courage de le prendre.




1.Posté par Bruno Bourgeon le 14/10/2021 15:28

Merci à Zinfos d'oser publier ce qui devrait faire l'essentiel de notre programme énergétique donc économique. Encore deux chapitres, et je relâche mes thuriféraires et mes hagiographes.

2.Posté par Saucratès le 15/10/2021 14:23

Salut Bruno. Voilà un beau chapitre mais un peu copieux. J’ai failli dire un peu indigeste. Et il y a encore deux chapitres à suivre ! Au secours ! Qu’y a-t-il donc derrière votre concept de sobriété énergétique ?

Certes, cela pourrait être une priorité du gouvernement, celui-ci pourrait financer massivement une transformation de l’habitat. Il pourrait y avoir des dizaines de milliards d’euros de subventions à la clef. Mais je pense que l’on se trompe. Tous les investissements nécessaires s’inscrivent dans la longue durée. Le développement de bornes de recharge pour les véhicules électriques, le développement de l’énergie nucléaire ou hydroélectrique, le solaire ou l’éolien ... mais tout ceci ne vous semble pas suffisant.

En fait, derrière ce concept de sobriété, ne retrouve-t-on pas simplement l’ancien principe de privation cher aux écologistes intégristes, aux collapsologistes, cette sorte de religion qui veut que toutes les activités un peu trop émettrices de CO2 (comme les SUV ou les 4X4) doivent être supprimées. S’agit-il donc juste d’un réhabillage d’une vieille notion religieuse ? Bonne chance pour votre chambre disciplinaire. Saucratès

3.Posté par A mon avis le 15/10/2021 23:23

" les réticences du gouvernement à l’égard de la sobriété s’expliquent parce qu’elle implique la remise en question du modèle économique actuel."

C'est le nœud gordien du problème !

Comment une nation, seule peut-elle radicalement changer de modèle économique ?

4.Posté par A mon avis le 15/10/2021 23:30

@ 2.Posté par Saucratès
"Qu’y a-t-il donc derrière votre concept de sobriété énergétique ? " demandez vous!

Apparemment, vous n'avez pas lu le texte ! Ou peut-être plus certainement n'avez vous rien compris !

5.Posté par Saucratès le 16/10/2021 16:23

Cher AMA, faut-il à chaque fois que je m’exprime pour que vous vous décidassiez à intervenir pour me contredire ? Quel drôle d’activités vous avez ! Symptôme pavlovien ? Je n’eusse pas dû interroger le concept de «sobriété énergétique» mais me contenter d’interroger le concept de «sobriété» tout court. Version moderne de la décroissance si chère aux écolo-terroristes et anarcho-collapsologues ?

Tout ceci interroge d’ailleurs un autre principe que vous soulevez vous-même : les actions individuelles de modération ou de sobriété des uns ou des autres influent-elles sur la somme globale des actions humaines sur le climat ? Vous ne dites pas autre chose en interrogeant l’influence non pas d’un seul individu mais celle de toute une Nation. Si les actions d’une Nation n’ont pas d’influence sur la somme globale des actions humaines sur le climat ... à moins qu’il ne s’agisse des USA ou de la Chine ... comment les actions individuelles d’un citoyen ou d’un groupe de citoyens pourraient-elles avoir le moindre impact ? Merci AMA de votre aide. Saucratès

6.Posté par A mon avis le 17/10/2021 11:58

@ 5.Posté par Saucratès

Je ne partage pas vos idées. Qu'y puis-je ?
Je ne m’attarderai pas sur votre phobie coutumière des écologistes.

b[comment les actions individuelles d’un citoyen ou d’un groupe de citoyens pourraient-elles avoir le moindre impact ?]b demandez vous

Ignoreriez vous que c'est bien l'individu qui est au centre du système : c'est bien lui qui mange, qui respire, boit, se lave, qui se chauffe ou se climatise, qui se déplace ! Toute l'économie mondiale n'a qu'un seul but : satisfaire chaque individu.

Alors, oui, ce sont bien les actions individuelles qui peuvent avoir un impact. Et nous sommes huit milliards d'individus.

Le hic, c'est que "satisfaire" n'a pas le même sens pour tout le monde

Nous vivons en sociétés, et les actions individuelles sont essentiellement commandées par l'organisation de chaque société, et sans une volonté commune de changement, nous continuerons sur notre lancée, et l'humanité ne pourra que subir les conséquences de notre entêtement.

Et comme le démontrent les billets de Bruno Bourgeon, malgré les belles promesses des Cop21 et suivantes, aucun pays ne veut modifier le système économique basé sur toujours plus : plus d'énergie, (en ce moment, avec la hausse du gaz et de l'essence, les médias ne cessent de parler des besoins mondiaux croissants en énergie) ; toujours plus de nourriture et autres biens de consommation etc. On va même bientôt faire du tourisme spatial.

Les pays riches ne veulent pas sacrifier leurs avantages et leur confort ; les pays pauvres ne souhaitent qu'une chose atteindre le niveau des pays riches.

A plus ou moins longue échéance, la décroissance est inéluctable, qu'elle soit volontaire ou subie.

Dans un autre commentaire j'ai proposé l'exemple suivant :

Mettez de la levure dans une bouteille d'eau sucrée, à bonne température.
La levure a de la nourriture abondante (le sucre) ; ça mousse dans la bouteille, l'odeur est agréable ; la vie est belle ; les levures travaillent et se multiplient activement (en produisant des déchets CO2 et alcool).
Puis le sucre s'épuise, pendant que l'eau se charge de déchets ; la nourriture vient à manquer pour les levures en surpopulation, alors les levures déclinent (le contenu de la bouteille prend une mauvaise odeur car d'autres micro-organismes vont se développer sur les restes de levures) ; puis elles meurent par manque de nourriture et empoisonnées par leurs déchets CO2 et alcool.

Nous sommes les levures et la planète est notre bouteille d'eau sucrée.

Pas sûr que nous nous montrions plus intelligents que les levures !

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