Société

Salut à toi, Guydhéry, illusionniste, magicien des gestes et du verbe, homme d’une culture infinie, provocateur militant

Mardi 19 Juin 2018 - 15:41

(Photos aimablement prêtées par Sully Fontaine)
(Photos aimablement prêtées par Sully Fontaine)
(Je sais qu’il est de bon ton de larmoyer en évoquant la mémoire d’un disparu. Je ne le ferai pas car mon ami Guydhéry n’engendrait pas la tristesse, il s’en faut même de beaucoup. J’aurai cependant du mal, comme j’en ai eu lors de la disparition de Claude Vinh San. L’un fut prince des illusionnistes ; l’autre dernier prince d’Annam).
 
Le grand public, à son nom, pense à ces spectacles de haute mise en scène, "La femme araignée", "La femme sans tête ", "Freddy-les-griffes"… Il suffisait que son nom fût accolé à une manifestation pour voir accourir la foule des grands jours. On ne remerciera alors jamais assez Jacques Dambreville de l’avoir fait venir à Saint-Pierre en 1972. Année à partir de laquelle un des plus grands magiciens du monde n’a plus quitté notre île.
 
Comme chacun, j’ai admiré ses commissions. Mais bon ! Guydhéry, c’était autre chose que ce spectacle qui était sa raison d’être : sa vie tout entière était une représentation. Même en-dehors des podiums, il se donnait encore en spectacle. Car Guydhéry, outre l’illusionniste, était un provocateur malicieux, irrépressible et militant.
 
Voici quelques décennies, Guy m’avait invité à déjeuner au Cabanon de Saint-Pierre, table réputée s’il en fût. Dans la grande salle de l’arrière, il avait exigé une table au beau milieu de toutes les autres car ayant prémédité son coup… et attendit que la salle fût pleine. Et là, profitant lâchement d’un silence impromptu, il me lança à (très) haute voix :
 
"Au fait… mon homosexualité ne te dérange pas, j’espère ?"
 
Effet boeuf alentour, toutes les têtes tournées vers nous. Et nous, d’un commun mouvement, nous éclatâmes d’un rire sonore, ravageur. Ah ! ça fait du bien, de se foutre de la gueule des culs coincés, parole ! Surtout en présence d’un tel anticonformiste, provocateur surdoué en outre.
 
Notre amitié remontait à très loin. J’étais alors jeune prof à La Sakay, en 1972, et lui, après un contrat avec l’Alliance française, achevait une tournée dans la Grande-Île. Il nous délivra donc deux soirées totalement folles à Babetville. Après lesquelles soirées, nous nous sommes retrouvés au Cercle-restaurant pour des troisièmes mi-temps qui comptent dans la vie d’un homme.
 
Je profitai pour lui demander le secret de sa "baguette molle", un de ses trucs de scène favoris et totalement incompréhensibles. Il me l’a expliqué… à Saint-Pierre, trente ans plus tard.
 
Après plusieurs mois à Madagascar, il vint à Saint-Pierre et n’en bougea plus sinon pour ses représentations aux quatre coins de l’île. Dans les fêtes publiques, dans les foires, dans les cinémas, comme dans les écoles ou les fêtes enfantines, Guy acceptait tous les contrats, adaptant soigneusement ses programmes à son public.
 
Je le retrouvai en plusieurs occasions dans l’exercice de mon métier de journaliste. Et que se racontent deux emmerdeurs en tête-à-tête ? Des histoires d’emmerdeurs. Notre commune passion à ne rien faire comme tout le monde a fait que nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. C’est au fur-et-à-mesure qu’il me fit découvrir les mille-et-une facettes d’une existence faite de voyages… et de passions.
 
Guy Guiblain était de Héry, petit patelin proche d’Auxerre. "J’ai fait partie de l’AJ Auxerre", disait-il avec fierté… "Oui, dans les spectacles qui suivaient les footballeurs" Car le talent de ce jeune illusionniste avait été vite remarqué. Ce qui lui fit adopter le pseudo de Guydhéry. CQFD.
 
Très vite est fondé le spectacle "Milord", en compagnie de Rodolphe, son alter ego en trompe-l’oeil scénique et aussi "le" grand amour de sa vie. Spectacles en première partie, tournées en France et Afrique du Nord, en compagnie de Luis Mariano, Georges Guétary, Aznavour, Yvette Horner ; on se l’arrachait. Représentations parisiennes et provinciales sur les plus grandes scènes …
Jusqu’au jour où Rodolphe est emporté par une sale maladie.
 
"J’ai voulu mourir avec lui ! Sa maladie était contagieuse mais je l’ai embrassé à perdre haleine en le suppliant de ne pas me laisser".
La capitale est devenue trop lourde à vivre, avec tant de lieux bourrés de souvenirs. Guy accepte une proposition de l’Alliance française, partir au loin, ne plus voir…
 
L’homme eut le temps de réapprendre à vivre. Et à aimer. Ce qui lui fut relativement facile car avant que l’âge ne trahisse ses forces et son physique, Guy fut ce que l’on peut appeler "très bel homme". Les spectateurs se souviendront sans peine de son élégance, de son entregent, de son fin sourire, de son humour à fleur de peau. Les succès intimes s’enchaînent donc et vous auriez du mal à croire QUI furent ses amants.

Il disait, avec sa désarmante franchise : "Des coups à n’en plus finir, mon cher". Et il racontait, racontait, les aventures les plus scabreuses que je ne peux décemment rapporter ici. Ainsi…
 
"Clang ! Clang ! Clang ! faisait son casque de motard qu’il avait refusé d’enlever pendant que… " Mais chut !
 
Un de ses traits les plus marquants était cet immense respect du public. Guydhéry avait horreur des truqueurs malhonnêtes comme ce soi-disant cascadeur prétendant conduire une voiture dans tout Saint-Denis, les yeux bandés.
 
"Non mais… il nous prend pour des cons !"
 
Car il avait immédiatement décelé la supercherie et s’était empressé de m’appeler à VISU. Suite à quoi la tournée du tricheur fut annulée dans toute l’île. Guy doit encore en ricaner, là où il est.
 
Ce qui me rapprochait encore de lui, c’était cette culture infinie. Cinéma, théâtre, littérature, peinture, musique… On pouvait discuter de tout avec Guy.
 
On causait aussi beaucoup d’une chose dont il était très fier, sa collection de VHS porno. Plus de 300. Il dut s’en séparer lorsque la misère le saisit au collet car ce génie de l’illusion, ce grand maître du trompe-l’oeil, ce roi du faux-semblant n’a jamais eu de retraite. Comme la plupart des artistes de variété, il n’a jamais perçu que des cachets de la main-à-la-main, sans aucune des cotisations sociales inhérentes.
 
Devenu presque aveugle, se déplaçant avec un déambulateur, il survivait grâce à un fonds de solidarité des artistes. Pas bézèf ! Grâce aussi à un tarif-repas minime du CCAS de Saint-Pierre, ça ne me déchirera pas la tête de l’admettre.
 
Un des souvenirs les plus précieux que je garde de mon ami Guy, est une question qu’il me posa, il n’y a guère :
"Au fait, moi qui fut un coureur invétéré, pourquoi… pourquoi je ne t’ai jamais dragué ? "

Et me fournit lui-même la réponse :

"Parce que notre amitié eût volé aussitôt en éclats !"
Merci pour ta réponse, ami. Je t’ai aimé, nous t’avons tous aimé et ça continue. Tu n’es pas parti ; ce n’est qu’un de tes tours de passe-passe, hein ?

Si tu permets, maintenant que je t’ai parlé, autorise-moi à chialer un bon coup.

(Photos aimablement prêtées par Sully Fontaine)
Jules Bénard
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1.Posté par Jacky le 19/06/2018 21:53 (depuis mobile)

A peine ai je commencé à lire cet article/hommage que je me suis précipité voir la signature. Elle ne pouvait être que celle de Jules Benard .!!
Merci Jules de nous rappeler qui fût Guidhery. Ce Grand Monsieur . Plein d anecdotes me
Lient à lui ..!

2.Posté par " VIEUX CREOLE" le 20/06/2018 00:12

OUI JULES BENARD qui ( parmi ceux qui ont vécu cette époque ) peut oublier LE Grand Illusionniste que fut Guidhéry ! Époque où , malgré la dureté de la vie pour de nombreux Compatriotes ,ces derriers manquaient rarement les spectacles du Célèbre Illusionniste car il savait tenir en haleine les Spectateurs qui remplissaient toujours les salles où il se produisait...Qu'il Repose en Paix !

-JE VOUDRAIS Jules BENARD ( même si 'l'occasion est mal choisie )VOUS POSER PLUSIEURS QUESTIONS QUI ME BRÛLENT LES LÈVRES DEPUIS LONGTEMPS ... Vous connaissez beaucoup d'Artistes qui ont apporté la joie et des moments de Bonheur au public réunionnais ... MAIS JE ME SOUVIENS PAS AVOIR LU( DANS " ZINFOS du moins ) de billets consacrés à plusieurs d'entre eux qui furent célèbres, eux aussi ,par leurs talents incontestables ; Je citerais" les Jokarys"', le talentueux Chanteur-Animateur Daniel Vabois et ses inoubliables "z histoires" et blagues sur la vie locale , P'tit Louis et son fidèle Complice dans une émission radiodiffusée hebdomadaire que tous les Réunionnais attendaient avec impatience.... Je me souviendrais toujours de sa prestation époustouflante ( au cours d'un" p 'tit Bal du Samedi soir" à Ravine des Cabris , de la chanson "touch' pa mon "zistoire "que la Salle ravie a réclamée en trois fois !!!

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