Société

Port du voile: La position mesurée d'Abdoul Kassou

Il y a une quinzaine de jours, six jeunes filles musulmanes étaient exclues du lycée Lislet Geoffroy de Saint-Denis car elles avaient refusé de retirer leurs voiles en classe.
Les choses se sont calmées depuis, quatre d'entre elles ayant accepté de porter leur voile sous forme d'un bandana au lycée, et de ne le remettre qu'une fois sorties.
Seules deux ont persisté dans leur refus.
Un large débat s'était alors fait jour, dans lequel Huguette Bello, la députée maire de Saint-Paul, s'était prononcée avec la vigueur qu'on lui connait contre l'exclusion de ce ces jeunes femmes.
Il nous a semblé intéressant, maintenant que les esprits se sont calmés, de revenir sereinement sur ce sujet en publiant, avec l'aimable autorisation du site zarabes.blogspirit.com, une interview que lui a accordé le 7 juillet dernier Abdoul Kassou, qui venait de quitter la présidence du Conseil régional du culte musulman (CRCM).
Dans le petit texte de présentation, Reshad Ingar, le responsable du site, pose le débat autour de deux sujets qui sont chers à Abdoul Kassou, "la tolérance envers les autres communautés et l'orientation religieuse plutôt rigide que semble prendre une partie de notre communauté".
Abdoul Kassou exprime dans cette interview des réflexions remplies de bon sens. En voici quelques extraits...

Mardi 23 Septembre 2008 - 15:01

Port du voile: La position mesurée d'Abdoul Kassou
Vous êtes le président sortant du CRCM. Quel bilan tirez-vous de votre mandat ? Qu’est-ce qui a marché? Qu’est-ce qui a moins marché?
On a souvent reproché au CRCM un manque de communication. Beaucoup de membres de notre communauté ne savent pas ce que vous faites réellement. Certains même s’interrogent un peu trivialement "Mais à quoi sert le CRCM?". Comment expliquez-vous ce déficit de notoriété?


Le CRCM est une jeune Institution qui doit asseoir sa visibilité et sa crédibilité d’abord au sein même de notre communauté. Pour que les choses avancent, pour que les dossiers progressent, il faut que les musulmans, nos frères et sœurs s’y reconnaissent. Cela ne me semble pas encore tout à fait le cas. Dans certains domaines, qui ont trait à la vie quotidienne des gens, nous avons réussi à faire émerger des solutions. Je veux parler du Halal, du Kourbâni, de l’épargne islamique et dans une moindre mesure, celui du pèlerinage. Dans d’autres domaines comme la bioéthique, par exemple, face à la problématique du don d’organes, il nous faut avoir une réponse en adéquation avec les progrès de la science et avec l’éthique musulmane mondiale.

C’est au niveau de l’enseignement dispensé dans nos médersas et de la formation de nos imams-enseignants que, je le dis en toute franchise, les difficultés sont à venir si on n’y prend pas garde. Sur le moment, on pourrait parler d’échec, mais je crois qu’il faut, d’une part, un temps de maturation auquel la communauté n’est pas encore parvenue et d’autre part, il faut également surmonter les conservatismes qui ont parfois tendance à s’approprier l’Islam dans une logique cléricale.

J’appelle solennellement à l’éveil des consciences devant notre réalité réunionnaise. Nous sommes des musulmans qui vivons sur le territoire de la République et nous avons la chance exceptionnelle d’évoluer dans un espace consensuel. Nos aïeux l’ont bien compris à leur époque, et la manière avec laquelle ils se sont intégrés et leur façon de se comporter en étaient le meilleur exemple. L’Islam a trouvé ici tout pour s’implanter et s’épanouir. Ne brisons pas cela et ne faisons pas de nos enfants, et notamment de nos filles, des étrangers sur notre sol, à travers des comportements non seulement inadaptés et parfois même indélicats à l’égard des autres habitants de cette Ile. De plus certains de ces comportements ne correspondent pas, me semble-t-il, au fondement de notre foi. Ce n’est pas l’habit qui fait la piété. Soyons attentifs à ce que notre manière d’être ne nous éloigne pas des autres ou ne nous plonge pas dans une marginalité discriminatoire.

Enfin, pour terminer sur le bilan, des progrès sont à réaliser en matière d’aumônerie dans les hôpitaux et les prisons. De façon générale, la responsabilité, qui pèse sur les épaules de nos âlims, est cruciale.

Du discours que vous avez tenu lors de l’assemblée générale du CRCM le 1er juin et de notre première rencontre, on retient notamment deux sujets qui vous sont chers. La première étant l’importance du dialogue inter-religieux, et au-delà de cela, du respect et de la tolérance envers les autres communautés, même les non-croyants ; cette culture du « vivre ensemble » que nos aînés ont contribué à façonner et qui, selon vous, s’effrite aujourd’hui. Dans le discours précédemment cité, vous dites que « notre communauté donne des signes d’enfermement et de repli ». Pouvez-vous développer cette idée ? Quels éléments vous amènent à penser cela . Quelles sont les conséquences de ce que vous décrivez . Quelles sont les orientations que nous devrions suivre ?
Deuxième sujet qui vous tient à cœur, et cela rejoint le sujet précédent, le refus d’une orientation rigide que prend, selon vous, une partie de nos responsables religieux et qui vous semble dangereuse ? Pouvez-vous développer cette idée ?


Comme je l’ai dit et tout le monde le sait, nos pionniers, nos grands-parents puis nos parents ont fait montre beaucoup de prudence, de bon sens et d’intelligence. En abordant cette terre pour y trouver une vie meilleure, ils ont compris qu’ils avaient un double défi à relever : réussir leur nouvelle vie et préserver leur foi tout en s’intégrant dans un environnement non islamique.

Et, grâce à Allah, ils ont réussi. Il n’y a qu’à voir leur prospérité commerciale au siècle précédent, la qualité de leurs relations avec toute la population réunionnaise et le nombre impressionnant de nos mosquées, médersas et cimetières confessionnels.

Que voit-on depuis une décennie environ ? Sous prétexte de retour aux sources, nous sommes en train d’élever délibérément des barrières avec les autres. Dire bonjour, avoir des relations amicales avec les autres, musulmans ou non, ou avoir de bonnes relations de voisinage sont, à mon avis, l’enseignement de base de l’Islam. Pourquoi alors vouloir se marginaliser? Et la population s’interroge et nous interpelle. Je dis attention ! Cette stratégie de distanciation et d’enfermement ne peut rester sans conséquences graves pour nous-mêmes et pour les générations à venir.

Je crois très sincèrement qu’il faut redonner du sens à notre croyance. Au-delà de l’expression permanente du paraître, il faut que celles et ceux qui se sont engagés sur le chemin magnifique du Savoir et qui ont la responsabilité de le propager et de l’enseigner s’efforcent de donner du sens. Peut-on sérieusement continuer dans le contexte difficile qui va aller s’amplifiant, à parler de l’Islam presqu’exclusivement en terme d’illicites et de licites et à vouloir limiter les contacts avec notre environnement humain. Peut-on sérieusement réduire la qualité de bon musulman ou de bonne musulmane au port de vêtements caractéristiques des populations de la péninsule arabique ? Jamais nos mamans et nos grands-mères, nanies ou dadies, n’ont manqué de respectabilité et de pudeur. Et pourtant elles ont toujours fait preuve d’un sens aigu de politesse dans le dialogue avec les habitants de cette Ile. Elles ont toujours fait honneur à l’Islam sans déroger aux règles élémentaires du savoir-vivre, et elles ont vécu avec les autres sans renier leurs convictions ni tomber dans la dépravation, tout en observant les prescriptions fondamentales contenues dans le Coran et la Sunna. Que savons-nous réellement de l’Islam ? Comment pouvons-nous contextualiser les recommandations du Prophète (Saw) ici même à la Réunion afin de vivre un Islam paisible et respectueux ? Comment propager la Connaissance éclairée à travers la nécessaire maîtrise du rite bien évidemment, mais aussi par un approfondissement des différents aspects de l’Islam, par l’enseignement de l’histoire de la civilisation islamique et de ses apports à notre humanité ? Comment faire comprendre que le Musulman est celui qui vit constamment dans une double dimension qui ne s’oppose pas mais se complète : celle verticale avec le Créateur et celle horizontale avec ses semblables, tous créatures de Dieu même s’ils ne croient pas comme nous ?

Gardons-nous d’importer et d’imposer ici un mode de vie basé sur un juridisme rigide et sans âme. Restons nous-mêmes. Nous pouvons vivre notre Islam, tout en préservant nos cultures d’origine, indienne, comorienne ou autre, et en restant ouverts sur notre société plurielle et naturellement tolérante. Nos aînés nous ont montré cette voie. Avec beaucoup de sagesse. Sachons en être dignes.
Pierrot Dupuy
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