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Courrier des lecteurs

Orienter nos désirs : un besoin de nouvelle éthique


Par Bruno Bourgeon - Publié le Mardi 21 Juin 2022 à 09:55

Avec la vague actuelle de chaleur qui recouvre l’Europe, la plus précoce jamais enregistrée, il est temps de convoquer à nouveau la pensée de Hans Jonas (1903-1993). Déconstruire notre imaginaire pour permettre la vie des générations futures, tel est le principe de la pensée du philosophe allemand, disciple de Martin Heidegger, dont le livre « Le Principe Responsabilité » est l’opus majeur (1979). Ce fut initialement l’ouvrage référence des « Grünen » (Les Verts allemands). Jonas nous propose rien de moins qu’une nouvelle éthique pour notre civilisation technologique.

Le point de départ est le suivant : le développement technique a atteint un tel seuil que ce qui jadis était promesse est devenu de nos jours menace, qui met en péril toute forme de vie sur Terre. Nous possédons aujourd’hui un pouvoir de destruction sur la Nature et sur l’Humanité. Cette destruction peut être immédiate, instantanée, par l’armement nucléaire. Ou progressive, avec la pollution et le réchauffement climatique, par exemples. À terme, la menace est de toutes façons l’extinction définitive de l’espèce humaine.

Il y a eu comme un renversement. Pendant des millénaires, l’Homme a appris à dominer la Nature. Depuis quelques temps, les instruments de domination sur la Nature sont devenus des instruments de domination sur nous-mêmes. Nous avons créé quelque chose qui nous échappe et peut se retourner contre nous. Nous sommes aujourd’hui impuissants face à notre propre puissance.
Chacun reconnaît que nous sommes responsables de nos actes, passés et présents. Mais Jonas va beaucoup plus loin en affirmant que nous sommes responsables de ce que notre simple présence sur Terre peut avoir comme conséquences pour les générations futures. Notre existence sur Terre peut, sans que nous y prenions garde, compromettre le bien-être de nos enfants et petits-enfants. Nous devons nous penser comme responsables de nos contemporains, mais aussi vis-à-vis d’êtres qui n’existent pas encore. Nous avons un devoir de responsabilité absolue envers l’Humanité future. Par conséquent, puisque notre simple existence peut devenir néfaste pour la planète et les générations futures, nous devons anticiper les conséquences à long terme de nos actions et des réalisations actuelles et évaluer les risques qu’elles font planer sur l’existence de l’Homme et de la Nature. Il est de notre devoir d’utiliser un principe de précaution, un principe de prévoyance. Nous devons modifier notre mode de vie, notre mode d’agir en fonction de ces risques. Nous avons besoin d’une nouvelle éthique, une éthique de la préservation, de la conservation, de la prévention, et non d’une éthique du progrès et du développement. Une éthique qui nous empêche d’être un facteur de destruction pour nous-mêmes. Une éthique qui prenne en compte non plus seulement l’Homme et le présent, mais aussi la Nature et le futur.

Cette nouvelle éthique ne peut se fonder que sur un principe de peur. En effet, pour Jonas, la raison, l’intelligence, l’éducation, sont impuissantes à nous faire agir. Seule la peur peut y parvenir. Nous devons avoir peur face à tout ce qui est capable de menacer notre avenir. Nous devons avoir peur d’une possibilité de plus en plus probable d’une catastrophe ultime : la fin de l’Humanité. Nous savons être capables, scientifiquement, technologiquement, d’effectuer certaines choses. Mais à partir du moment où l’on sait que nos actions présentes sont néfastes pour la planète et pour les générations futures, a-t-on encore le droit d’agir comme nous le faisons ? C’est ce que nous dit le « Principe Responsabilité » : nous sommes responsables de l’avenir. Pour Jonas, la peur du pire doit se substituer à l’espérance du meilleur. Tout simplement parce que le pire peut devenir absolu : la fin de l’Humanité, tandis que le meilleur n’est jamais que relatif. Aujourd’hui, il n’est plus question d’espérer le meilleur, mais simplement d’éviter le pire.

Cette éthique nouvelle est toute entière contenue dans une petite règle, qui reformule l’impératif catégorique de Kant : « Agis de telle façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une vie humaine ».

À partir de là, la solution proposée par Jonas est radicale. Il s’affiche alors comme un penseur de l’écologie et de la décroissance. Pas du développement durable, notion qui n’existait pas en 1979. Il faut réduire la pollution en entamant un processus de désindustrialisation : fermer les usines, stopper les grands projets technologiques, ralentir les grands voyages et les grands déplacements humains, consommer moins, produire moins, en un mot renoncer à une partie de notre bien-être actuel, une partie de notre confort, une partie de notre plaisir de vivre, afin de préserver la planète et le futur.

Sommes-nous prêts à cela ? Sommes-nous prêts à renoncer à notre confort au profit des générations à venir ? Sommes-nous prêts à renoncer à l’hédonisme au profit de l’ascétisme ? Sommes-nous prêts à sacrifier une partie plus ou moins importante de notre bien-être au profit d’êtres humains qui n’existent pas encore ? Toute la question est là.

Comment y parvenir ? Il nous faut réorienter nos désirs. Ne plus être platonicien : « aimer, c’est désirer, et le désir, c’est le manque », mais devenir spinoziste ou aristotélicien : « aimer, c’est se réjouir de... » Pourquoi cette grille de lecture ? Car nous ne sommes pas condamnés à devoir nous modérer dans le manque, la pénurie, et la souffrance. Nous ne sommes pas condamnés à la phrase la plus triste de la philosophie, celle de Schopenhauer, austère philosophe allemand du XIXème : « Ainsi, toute notre vie oscille, tel un pendule, de droite à gauche, entre la souffrance et l’ennui ». Non. Nos envies et nos désirs ne doivent plus avoir le dernier mot.

Respecter l’environnement, c’est s’accommoder d’une limite. Préserver les écosystèmes, c’est limiter ce qu’on y prélève. Limiter nos émissions, c’est limiter notre consommation. Être durable, c’est être sobre. Or nous sommes programmés pour vouloir plus, non pas moins. Pour passer à la satisfaction d’un jour à une autre satisfaction le lendemain : nous sommes platoniciens. C’est juste le résultat d’une évolution, d’une époque où l’on devait réagir aux stimuli immédiats avant de se projeter sur le long terme. D’une époque où la finitude du monde n’était pas un sujet.

L’équation est donc simple : nous devons voir nos actions comme associées à plus de plaisir que si nous ne les faisions pas. Se réjouir de bénéfices qui existeraient même si le problème climatique n’existait pas. Se réjouir que la baisse des émissions de GES puisse être vue comme une satisfaction du temps court. Se réjouir d’entreprendre une action qui puisse donner de la joie à ceux qui s’y risquent. Bref, donner envie de joie. Envie d’être utile. Car nous sommes des animaux grégaires. Communiquer la joie d’être utile sera partagée par l’ensemble de l’Humanité, à terme. Porter un projet cohérent où chacun y puisera un avenir personnel. Un projet cohérent où chacun puisse y trouver sa place : un plan acceptable et désirable. Soyons spinoziste.




1.Posté par A mon avis le 21/06/2022 11:37

" Pour Jonas, la peur du pire doit se substituer à l’espérance du meilleur. Tout simplement parce que le pire peut devenir absolu : la fin de l’Humanité, tandis que le meilleur n’est jamais que relatif. Aujourd’hui, il n’est plus question d’espérer le meilleur, mais simplement d’éviter le pire. "


" Se réjouir d’entreprendre une action qui puisse donner de la joie à ceux qui s’y risquent. Bref, donner envie de joie. Envie d’être utile. Car nous sommes des animaux grégaires. Communiquer la joie d’être utile sera partagée par l’ensemble de l’Humanité, à terme. Porter un projet cohérent où chacun y puisera un avenir personnel. Un projet cohérent où chacun puisse y trouver sa place : un plan acceptable et désirable. Soyons spinoziste. "


Alors Jonas/Schopenhauer ? ou bien Spinoza/Kant ?

***********
En réalité, toutes ces réflexions philosophiques sont bien loin de la réalité :
- guerres partout sur la planète : combien de GES pour chaque obus fabriqué et tiré ?
- course au réarmement
- course effrénée à l'approvisionnement en gaz, pétrole et charbon ? (Sans oublier l'Uranium)
- course aux minerais
- course aux terrains cultivables : déboisement effréné, incendies etc.
- culte unanime de la croissance : croissance du PIB indispensable au "maintien du niveau de vie" ; croissance démographique, indispensable au financement des retraites ; croissance (espérée) des rendements agricoles ; croissance des moyens de communication : bateaux, avions, trains ( lignes TGV), voitures, et vélos électriques et autres engins électriques en tous genres.
- etc.

Alors, la maxime Kantienne : « Agis de telle façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une vie humaine » ne s'adresse qu'aux utopistes.

La réalité c'est plutôt : " Après moi le déluge "

Et encore, cela s'adresse à ceux qui ont le loisir de réfléchir au problème du réchauffement climatique.

Mais combien d'humains de par le monde n'ont même pas le temps ni la possibilité de se poser ces questions ?
Combien d'humains n'ont même pas de quoi vivre ou même survivre ?

2.Posté par A mon avis le 21/06/2022 16:46

Malgré notre prétendue "intelligence supérieure", notre civilisation humaine suit la trajectoire "naturelle" de toute civilisation : période de croissance, apogée, puis déclin inéluctable.

C'est aussi la trajectoire de n'importe quelle espèce vivante qui progresse et se multiplie jusqu'à envahir son biotope, atteint l'apogée de son développement, puis fatalement régresse et disparaît après avoir épuisé ses ressources.

Nous avons atteint notre apogée. Aussi, au lieu de résoudre nos problèmes, notre intelligence, par la technologie qu'elle produit, accélère la dégradation de notre milieu de vie notamment par le réchauffement de la biosphère.
Les signes de notre déclin apparaissent : dégradation des milieux de vie, (et même des niveaux de vie dans les pays les plus aisés) , famines, augmentation de la violence individuelle et collective : agressions, grèves, révoltes, révolutions, guerres : pour la course aux ressources alimentaires, aux ressources en eau et aux ressources énergétiques.

3.Posté par O.M le 22/06/2022 17:11

@2: Bientôt Mad Max? Non, la guerre résoud les problèmes...
La démographie qui m'inquiète le plus c'est les USA parceque pour l' instant il y a de la place mais un jour ils seront peut-être comme la Chine, l'Inde et le Nigéria et les autres pays aussi et ils auront quel système politique?Du communisme ou la guerre à mon avis.

4.Posté par A mon avis le 22/06/2022 22:42

@ 3.Posté par O.M
Le sort de l"humanité est un problème planétaire, global. Et chaque pays, ou chaque région cherche à défendre ses intérêts, au détriment des autres.

Plus les zones habitables et cultivables vont se réduire, plus les conflits vont augmenter en nombre et en intensité. Le processus est enclenché...

5.Posté par A mon avis le 23/06/2022 12:52

Notre "civilisation" atteint un tel degré de sophistication, que nous allons bientôt dépendre d'une seule source d'énergie, l'énergie électrique.

Plus d'électricité = disparition de notre civilisation, car plus aucun outil de fonctionnerait.
Et plus de mémoire collective, car tout ou presque est dématérialisé.

6.Posté par L AVENIR EN COULEURS 974 le 23/06/2022 22:32

Je crois qu'on dramatise trop. C'est vrai que le monde est malade mais si on faisait, déjà, quelques bonds en arrière en supprimant les excès, les abus et les dangers relatifs à l'industrie et au capitalisme il y aurait certainement un soulagement, des poids inutiles en moins et on aura pas besoin de se serrer la ceinture déjà serrée.

7.Posté par Luc-Laurent Salvador le 24/06/2022 21:14

Pardonne-moi Bruno, je ne voudrais pas être ni cynique ni rude mais c'est irrésistible vu le côté un peu bisounours de ton appel.

La vérité la plus essentielle à mes yeux chez Spinoza, c'est l'idée que "tout chose tend à persévérer dans son être". A partir de là, il est aisé d'imaginer la suite.

Ce qui me frappe particulièrement est que ta réflexion est complètement hors sol, dans une idéalisation philosophique décontextualisée, comme si la raison de chacun avait encore son mot à dire.

Nous sommes certes dans un monde où la pensée individuelle existe encore mais elle est quasiment impuissante face à une pensée collective sous emprise des "puissances de ce monde". ça s'est bien vu avec la crise covid. Aucune rationalité, de la propagande à tous les étages et le bon peuple a suivi, il est allé à l'abattoir en dépit d'un niveau d'effets secondaires jamais vu auparavant :

https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=4125239

Le plus affolant dans tout ça c'est lorsqu'on se demande jusqu'à quel point ce que tu écris ne pourrait pas être récupéré par Klaus Schwabe pour son Grand Reset. Il faut dire que faire bouger les gens avec la peur, l'élite s'en est fait une spécialité n'est-ce pas ?

Bon, désolé, mais l'horizon me paraît vraiment très sombre...

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