Culture

Opéra Fridom: Une ode à la liberté

"Fridom", le troisième opéra d'Emmanuel Genvrin et Jean-Luc Trulès, était projeté à la Cité des Arts mardi 27 août, dans sa première mouture. Emmanuel Genvrin, fondateur du célèbre théâtre Vollard, nous a accordé un entretien sur la genèse de cet opéra et son parcours artistique, jusqu'à l'écriture. Sabena, son second roman, est sorti chez Gallimard en début d'année.

Vendredi 6 Septembre 2019 - 16:16

Opéra Fridom: Une ode à la liberté
Zinfos974: Comment est né le projet Fridom?

Emmanuel Genvrin: À la suite du succès rencontré par notre opéra Chin à Paris en 2011, des perspectives s'ouvraient et nous étions en recherche d’un nouveau projet. Fridom est notre troisième création lyrique. La première, Maraina, s’inspirait des premiers habitants franco-malgaches de La Réunion, soit la naissance de l'île. La seconde, Chin, sur les années 1955-60, durant lesquelles la question de l'indépendance de La Réunion se posait. Nous étions entre la guerre d'Indochine et celle d'Algérie et les mouvements indépendantistes étaient puissants dans les DOM-TOM. Chin traite du conflit de Quartier Français, qui fit naître politiquement Paul Vergès qui, curieusement, avait fait alliance avec René Payet, un sucrier réunionnais d'extrême droite.

Notre troisième opéra, contemporain, traite de l'entrée massive de La Réunion dans la société de consommation, l'arrivée des hypermarchés et du luxe dont une partie de la population se sentait exclue. (qu'on désire ou regrette la société de consommation, le propos n'est pas là). Pour des raisons scénaristiques et de mise en scène, nous avons choisi la radio Freedom et non pas la télévision, mais symboliquement, c'est la même chose : l'interdiction d'un média populaire. Des émeutes ont suivi en 1991 avec la saisie des émetteurs, une sorte de crise des gilets jaunes avant l'heure dont la traduction politique fut l'arrivée à la Région de Camille Sudre, le directeur de la radio, rejoint par Paul Vergès. La Réunion était partie pour quinze années de pouvoir "communisto-freedomien", quinze années de paix sociale, soit dit en passant. Radio Freedom avait (et a toujours) son bon côté : une parole sans entraves, une sorte de démocratie directe cependant décriée par les bien-pensants et vécue comme dangereuse par l’oligarchie locale et l’État. Il est vrai que ce média pouvait parfois se transformer en auxiliaire de la police. Dans notre opéra, à un moment donné, la radio provoque une chasse à l'homme et devient un "Big Brother". Notre opéra est donc une ode à la liberté et à la plus importante de toutes, la liberté de l'amour.


Zinfos974: Vous avez donc rencontré des difficultés à réaliser ce troisième opéra. Déplairiez-vous aux politiques?

Emmanuel Genvrin: Depuis Maraina et Chin nous soutenions un projet global d’opéra français dit "d’outremer" avec des solistes réunionnais, polynésiens et antillais, des choristes malgaches, des musiciens mauriciens, chinois, etc. Un genre nouveau qui intégrait
des rythmes originaux comme le ternaire et des livrets traitant de sujets non hexagonaux. Les choses se sont bloquées, notamment à l'opéra de Massy avec lequel on travaillait depuis douze ans : refus d’accueillir Chin sur leur plateau, refus d’une coproduction future pour Fridom. Nous avons alerté les autorités réunionnaises et nationales (direction de la musique, ministère des Dom-Tom) à propos de ce refus, jusqu'à la présidence où nous nous sommes rendus avec Jean-Luc puisque Hollande parlait de diversité culturelle. Il s'agissait de faire accéder des talents d'Outre-mer à l'espace lyrique français. Le directeur de l'orchestre de l'opéra de Massy qui avait formé Jean-Luc à la direction d'orchestre était favorable, mais pas le directeur de l’opéra lui-même, qui fit opposition. Ses collègues des 24 maisons d’opéra l’ont soutenu. Le milieu des opéras est tourné vers le répertoire et frileux face au contemporain et à l’expérimentation. Alors, ne parlons pas de l’outremer.

À La Réunion, nous n’avons pas été davantage soutenus. Passons sur les "la population n’est pas faite pour l’opéra" et ce genre de propos désobligeants. Il y avait plus grave, à l'époque de Maraïna, le premier violon de l'orchestre de région avait traité la musique de Jean-Luc Trulès de "musique de singe". On eut droit ensuite à une grève à la suite d’un article où j’avouais que l’orchestre ne comptait
aucun Réunionnais. C’était moi le raciste et je devais m’excuser. Par ailleurs les musiciens avaient de la difficulté à jouer la musique de Jean-Luc, sophistiquée, contemporaine et souvent ternaire. C’est pour cela que le conservatoire de Région doit avoir l’ambition de former des musiciens locaux. Ce n’est pas nouveau, les opéras-jazz, aujourd’hui acceptés, ont rencontré les mêmes difficultés pour
s’imposer.

Ce n’était pas tout. En 2003, un avis défavorable du comité d'experts de la DAC OI est tombé, sans consultation ni du livret ni de la partition de Fridom. En menant l’enquête, j’ai découvert qu’aucun des prétendus experts ne lisait la musique. Dans la foulée toutes les subventions de l’État, de la Région, du Département et de la ville de Saint-Denis nous furent coupées. Nous avons écrit au préfet puis à la ministre de la Culture, les suppliant d'accorder une seconde chance au projet, sans résultat. Les portes du théâtre de Champ-Fleuri se sont ensuite fermées ainsi que la participation du Conservatoire et de l'orchestre régional. Ça a été très dur pour nous : nous nous sommes, Jean-Luc et moi, retrouvés au Pôle Emploi. Mais on ne voulait pas céder : nous avons sollicité et obtenu pour survivre des petites réserves parlementaires (Paul Vergès, Huguette Bello, Gélita Hoarau), des aides privées (Camille Sudre, Abdelaï Goulamaly). À l’inauguration de la Cité des Arts en 2016 nous avons négocié une subvention de la ville de Saint-Denis, sur trois ans. Somme insuffisante jusqu’à ce que la mairie, qui désirait récupérer nos locaux provisoires de Saint-François, nous rachète notre fond de costumes, masques, accessoires, piano, pupitres, etc. c’était mieux que rien et permettait de sauver Fridom: nous avons opté pour une captation télévisuelle, sans public.


Zinfos974: Pourriez-vous un jour monter Fridom à La Réunion ?

Emmanuel Genvrin: Nous n’avons plus de subventions, plus de local, plus de costumes et accessoires, plus de piano, alors pourquoi pas (rires) ! Il faudrait que la DAC OI revienne sur sa censure, que les différentes collectivités re-subventionnent Vollard, que la direction de Champ-Fleuri accepte de monter l'opéra, qu’on fasse venir l’orchestre d’Hangzhou, que le spectacle trouve à s’exporter dans les maisons d’opéras en métropole, etc… Disons que, au bout de huit ans, l’opéra est sorti : la composition musicale est exceptionnelle, l’image est belle, les interprètes sont excellents, la mise en scène est au poil. On verra pour la suite.


Zinfos974: Projetez-vous de jouer de nouveau des pièces de théâtre?

Emmanuel Genvrin: Après vingt ans de bons et loyaux services, à la veille de l’an 2000 nous étions la troupe la plus en vue, la plus sollicitée, la plus titrée de La Réunion, etc. On aurait dû naturellement prendre la direction du Centre dramatique, dans un lieu, le Grand Marché, qu’en plus nous avions fondé. Il n’en fut rien. Les habituelles cabales en ont décidé autrement. Pour ne rien vous cacher, on s’y attendait. L’avenir étant bouché je me rappelle avoir rendu leur liberté aux comédiens dans un bistrot de Douai en 1998. Ensuite on m’a collé un procès sur le dos – en correctionnelle pour injure à l’administration -, un deuxième pour redressement
judiciaire. J’ai écrit Séga Tremblad au Brésil pour échapper aux pressions. Le dernier spectacle a été Quartier Français en 2002, monté avec difficulté. Dans le chœur, il y avait des voix lyriques, c’est ce qui nous a donné l’idée de quitter le théâtre pour l’opéra. Rebondir ailleurs tout en restant dans le métier.

Encore maintenant les gens nous arrêtent dans la rue pour regretter le bon vieux temps du théâtre Vollard, de Lepervenche à la Grande Chaloupe, de Jeumon, d’Arnaud Dormeuil, etc. Même ceux qui nous ont mis des bâtons dans les roues autrefois nous regrettent, c’est dire ! Mais hélas le théâtre que j’aime n’existe plus, le théâtre de troupe avec des acteurs qui ont le goût et l’habitude de travailler ensemble, les trente-six métiers d’art qui tournent autour, la liberté d’avoir une salle pour soi, un public régulier et populaire, des politiques qui protègent. Il faut dix ans pour réunir ces conditions. Regardons autour de nous : ce n’est plus à l’ordre du jour. Les pressions, la censure, le poids colonial sont toujours là : aux jeunes de s’y atteler, d’assumer leur identité et leurs contradictions dans La Réunion d’aujourd’hui. Quarante ans après l’île a tout de même évolué : quand on a commencé avec Vollard au Tampon on s’est fait traiter d’indépendantistes et de crypto-communistes (sic) parce qu’on avait trop d’acteurs noirs sur scène, Alain Joron, Alfred Lapra, Jean-Luc Trulès. Sans parler de la censure d’une pièce d’Aimé Césaire, Tempête, que nous jouions. Heureusement depuis, les choses ont bougé ! Après ce long parcours, nous nous considérons comme des survivants et, avec de l’opéra, avons voulu prendre de la hauteur : c’est un des messages de l’opéra Fridom, un opéra qui porte bien son nom.


Zinfos974: Comment êtes-vous passé de l'écriture théâtrale à la littérature?

Emmanuel Genvrin: En 1999, j’ai été condamné aux côtés d’André Pangrani qui était notre président d’association et par ailleurs rédacteur en chef du Cri du Margouillat. Douze ans plus tard, à Paris, il a lancé Kanyar, une revue réunionnaise de littérature et a demandé à ses copains du théâtre de le la bande dessinée d’écrire des fictions pour lui. J’avais du temps, l’opéra faisait du surplace, je me suis lancé. Les retours des lecteurs furent positifs et je me suis dit que je pouvais écrire en dehors du théâtre. Ensuite, l'idée a germé d’écrire un roman. Je l’ai écrit, envoyé aux éditeurs et Gallimard l’a retenu. Rock Sakay, à l’origine, devait être un opéra, le quatrième après Fridom. Souvent les sujets passent d’un art à l’autre : Quartier Français a d’abord été un scénario de film pour Yves Boisset avant de devenir une pièce de théâtre puis un opéra, Chin. Et l’opéra Fridom était au départ un projet de trois pièces de théâtre pour le Centre Dramatique.

Zinfos974: Votre second roman, Sabena, est publié chez Gallimard, c'est une consécration?

Emmanuel Genvrin: Quand on sort un premier roman, on est attendu au tournant pour le second. Il faut se renouveler, garder son style et ne pas perdre ses lecteurs, car la concurrence est vive. Disons que j’ai déjà vécu cette expérience de la deuxième œuvre en théâtre avec Nina Ségamour et en opéra avec Chin. En ce qui me concerne, si une consécration arrive, ce sera plus tard.


Zinfos974: Comment est née l'idée de Sabena?

Emmanuel Genvrin : Je trouve souvent mes sujets dans les faits divers. J'avais été frappé par l'histoire de Siti Soumaïla, surnommée par la presse "La Reine de l’arnaque" ou "l’escroc en jupons", arrêtée avec sa fille suite à une affaire immobilière dans l’île. Mon livre lui est d’ailleurs dédié, ainsi qu’à Nassabia, une jeune Mahoraise mannequin qui avait prêté autrefois son visage à l’affiche du
spectacle Millénium. La question de l'épigénétique est à la mode, ou comment une mère, qui pourtant n'a pas élevé sa fille, lui transmet via l’ADN des comportements sociaux. Dans la presse apparaissait le nom du mercenaire Bob Denard : était-il le
père de Siti ? Son amant ? Le père d’un de ses enfants ? Je me suis dit qu'il y avait matière à écrire un roman. Elles sont deux, j’ai inventé une grand-mère Sabéna, rescapée des massacres anti-Comoriens de 1976 à Majunga (le nom vient de la compagnie belge qui les a rapatriés). Ainsi, je posais un traumatisme originel transmis sur trois générations.

Les Sabénas femmes étaient perçues comme de mœurs trop libres et dé-islamisées en comparaison des Comoriennes de l’archipel. Sans familles, sans revenus, mais instruites et pouvant parler le français, elles se débrouillaient. J'ai imaginé que Bob Denard faisait une enfant à une Sabéna rencontrée en boîte de nuit, et, sans reconnaître cette enfant, s'en occupait de loin. Le roman démarre au moment où en 1989, le mercenaire et ses proches doivent fuir les Comores, mais son ombre est présente au fil de l'histoire, qui rejoint l'histoire de l'indépendance des Comores.

C'est le destin de ces trois générations de femmes, au milieu des désordres postcoloniaux et des coups d'État. C'est un roman de l'océan Indien, qui braque un projecteur sur l'histoire entremêlée de Mayotte, des Comores, de La Réunion et de Madagascar. C'est aussi une tentative de redonner ses lettres de noblesse à un peuple comorien stigmatisé, dont le destin est intimement lié à celui de La Réunion. Pour moi, Mayotte est la frontière nord de La Réunion.


La Bibliothèque Départementale de La Réunion organise une rencontre littéraire avec Emmanuel Genvrin ce samedi 7 septembre à 16h. Puis, durant les Journées du Patrimoine, les 21 et 22 septembre, se tiendra en l'ancienne mairie de Saint-Denis une exposition des 78 masques du théâtre Vollard, restaurés des mains d'Emmanuel Genvrin lui-même. L'auteur y sera le guide de la visite.
B.A
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1.Posté par klod le 06/09/2019 19:35

bravo ! Emmanuel Genvrin a donné un + à la création locale .

2.Posté par Reconnaissant le 07/09/2019 07:27

Merci, Monsieur GENVRIN, vous êtes celui qui a commencé a créer le Théâtre réunionnais... d'autres sont là pour poursuivre votre oeuvre. Merci également à Jean Luc TRULES, le Théâtre ne peut se passer de musique, le Théâtre ne peut se passer d'artiste. JEUMON, Le GRAND MARCHE, La GRANDE CHALOUPE, c'est vous....

3.Posté par klod le 07/09/2019 18:35

je plussoie à post 2 , vive Mister Genvrin !

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