Courrier des lecteurs

L'abolition inachevée

Vendredi 15 Décembre 2017 - 10:17

La Réunion va fêter la commémoration de l'abolition de l'esclavage le 20 décembre comme chaque année depuis plus de 30 ans.

Heureux événement s'il en est ! Mais notre île est-elle pour autant libérée des séquelles de cette "violence d'Etat" comme la qualifie Christiane Taubira dans son introduction aux Codes Noirs (Dalloz- 2006) ? Je ne le crois pas, je suis même certain que non !

Je la cite (pages XXXIII et XXXIV):

…les peuples de l'outre-mer français savent que les séquelles de la violence d'Etat, de l'oppression, de l'humiliation restent longtemps nichées dans l'inconscient qui transporte l'émotivité du corps et les écorchures de l'esprit.

Le corps garde ainsi ses habitudes primordiales.

Cette propension à trouver le sommeil couché sur le flanc droit, comme dans la cale du négrier. Ce goût, prégnant dans toutes les diasporas noires, pour la morue séchée et desséchée, pour les salaisons et les extrémités museau, queue et pieds de porc, seuls morceaux de viande réservés aux esclaves.

L'esprit continue de receler des frayeurs et des aversions immémoriales.

Cette raideur panique devant les gros chiens, vite réfrénée mais si soudaine, comme si se poursuivait la course devant les molosses lancés aux trousses des ancêtres nègres marrons. Cette rage qui nous saisit collectivement chaque fois qu'un "Blanc" donne un coup de pied à un "Nègre" comme au temps honni des abus impunis après l'abolition.

Cette transe qui nous enveloppe dès que se trament des ventes aux enchères de documents et objets relatifs à la traite, comme si nous revivions le marché aux esclaves.

Nous savons, d'outre-mer, ce que c'est que de buter sur les vestiges de l'Exclusif colonial qui, du sud au nord, relient les anciennes colonies à leurs anciennes métropoles, sans facilités de contacts avec les pays voisins, sans possibilités de rayonnement régional.

Nous savons pourquoi les flux migratoires suivent les chemins des langues et des anciennes dominations.

Nous savons ce qu'il en coûte de tenter de transgresser l'interdit d'industrialisation formulé par Colbert ("pas un clou ne doit sortir des colonies").

Nous savons que le renoncement à soi s'il est volontaire mène à l'aliénation, s'il est imposé force à l'assimilation, deux pathologies inhibitrices ou chargées de fureur différée.

Deux impasses.

Assez curieusement le vieux "zorey" que je suis se retrouve largement dans cette description si réaliste de nos blocages, de ce renoncement collectif à être nous-mêmes qui nous mène effectivement à l'aliénation.

Je ne suis ni anthropologue ni sociologue mais j'aimerais bien comprendre pourquoi les inconscients décrits par Christiane Taubira ont fini par infuser dans tout le corps social de notre île bien au-delà des origines et des générations. Pourtant, en 2017, il n'existe aucun survivant de l'époque esclavagiste mais les séquelles ont bien là comme si tout un peuple avait été marqué au fer rouge à perpétuité.

Ainsi quand on songe au "rejet" dont la langue créole fait l'objet par la plupart de celles et ceux qui la pratiquent pourtant chaque jour, on ne peut pas s'empêcher de penser qu'un tel auto-dénigrement confine au suicide culturel.

La hantise persistante de la rupture du cordon ombilical avec la "mère-patrie" ressemble bien trop au besoin impérieux de nous complaire dans un statut de "propriété" du maître de "l'habitation" responsable de notre vie et de notre mort. Nous sommes les "tanguy" de la République paralysés à la simple idée de devoir voler de nos propres ailes.

Notre "vivre-ensemble" de façade est en réalité un "vivre-côte-à-côte" qui vole en éclats au moindre soubresaut populaire comme en mai 1973 ou en février-mars 1991. Le "chacun-pour-soi" empêche tout un peuple de s'approprier son propre territoire en le laissant se transformer en une gigantesque poubelle.

Prenons conscience qu'il y a sur cette île un peuple porteur d'un immense potentiel. Une foule de Réunionnais l'ont déjà démontré depuis plus de trois siècles mais le plus souvent…à l'extérieur de l'île ! Simple hasard ?

Notre incapacité collective à imaginer un nouveau paradigme au-delà d'une "égalité réelle" avec la métropole démontre l'anesthésie collective dans laquelle 350 ans de colonisation nous ont plongé.

La vacuité de nos élus réduits à de médiocres jeux de pouvoir et de prébendes achève d'inhiber toute velléité de prendre nos responsabilités pour décider par nous-mêmes de l'avenir de notre île.

La gouvernance calamiteuse à trois "têtes" (Région, Département, Etat) depuis 35 ans qui a succédé au pilotage direct par l'Etat (gouverneurs puis préfets) pendant 300 ans n'a jamais permis à la communauté de destin du peuple réunionnais de se prendre en main comme les Corses sont en train de le faire.

Alors si nous voulons fêter dignement ce 20 décembre il nous faut trouver ensemble les voies et moyens pour sortir de l'impasse de l'aliénation nichée dans nos inconscients "à l'insu de notre plein gré".

L'abolition était une étape nécessaire mais il nous reste à la parachever par la libération de nos inconscients toujours esclaves de notre passé ! Vaste chantier ! Il y a urgence : notre jeunesse s'impatiente et ne supporte plus notre passivité coupable. 
Charles Durand - Le Brûlé – Saint-Denis
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1.Posté par Pierre Balcon le 15/12/2017 12:17

Le ressentiment désigne une disposition émotionnelle particulière que l’on retrouve chez les individus qui ne s’aiment pas tels qu’ils sont mais auxquels « la réaction véritable, celle de l’action, est interdite » .
Il s’exprime dans le « regard rentré de l’homme mal conformé dès l’origine », et ce regard est un soupir :

"Puissé-je être quelqu’un d’autre, ainsi soupire ce regard : mais il n’y a pas d’espoir ! Je suis qui je suis : comment me débarrasser de moi ? Et pourtant j’en ai assez de moi !"... Sur ce terrain du mépris de soi, véritable marécage, pousse toute mauvaise herbe, toute plante vénéneuse, tout cela petit, caché, trompeur et fade. Ici grouillent les vers de la vengeance et du ressentiment ; ici l’air empeste de choses secrètes et inavouables ; ici se trame constamment la conspiration la plus méchante, -- la conspiration de ceux qui souffrent contre ceux qui ont réussi . Et que de mensonges pour ne pas reconnaître que cette haine est de la haine ! Quel étalage de grands mots et de façons, quel art de la calomnie « honnête » ! Ces malvenus : quelle noble éloquence coule de leurs lèvres !

2.Posté par Pierre Balcon le 15/12/2017 12:26

Nietzsche ou Scheler sont peut être des thérapeutiques trop violentes pour la santé délicate de Charles

« La Chute d'Albert » Camus est sans doute d’une lecture plus appropriée.

Camus y écrit la confession d'un homme, dans un bar d'Amsterdam :

Jean-Baptiste Clamens, un ancien avocat parisien, passe ses journées dans un bar d'Amsterdam, Mexico City, où il raconte sa vie et se confesse longuement aux inconnus de passage.

"Avocat généreux", défenseur de la veuve et de l'orphelin, Clamens s'est peu à peu rendu compte que l'image très favorable qu'il avait de lui même et que les autres avaient de lui ne correspondait pas à la réalité.

Cette confession est l'occasion pour Clamens de dénoncer l'hypocrisie de la bonne conscience "humaniste", qui n'est bien souvent que le paravent de la volonté de puissance et de l'égoïsme.

3.Posté par A mon avis le 15/12/2017 17:07

La gouvernance calamiteuse à trois "têtes" (Région, Département, Etat) depuis 35 ans qui a succédé au pilotage direct par l'Etat (gouverneurs puis préfets) pendant 300 ans n'a jamais permis à la communauté de destin du peuple réunionnais de se prendre en main comme les Corses sont en train de le faire.


1°) Mettre en parallèle le parcours historique de la Corse et celui de la Réunion est une aberration ! Tout comme comparer un "peuple" réunionnais avec le peuple corse !

2°) le nationalisme est à la mode. C'est dans l'air du temps de vouloir revendiquer l'indépendance !
Imaginons la Corse indépendante. De quoi vivra-t-elle ? Du tourisme ? De la vente du saucisson d'âne ou des châtaignes ? Elle viendra mendier des subventions auprès de l'Europe.

Et la Réunion indépendante ? Quelle économie ? Devenir un paradis fiscal ?
Copier Maurice, qui ne cesse de mendier des subventions auprès de l'UE, de la Chine, de l'Inde, etc ? Maurice s'est libérée (pas totalement sur le plan judiciaire) de la tutelle du Royaume uni, mais se soumet de plus en plus à l'emprise indienne.

4.Posté par klod le 15/12/2017 19:15

...........................................................

5.Posté par séraphine le 16/12/2017 00:06

https://www.youtube.com/watch?v=WMHXYBEdsto

6.Posté par Jules Bénard le 16/12/2017 11:51

Ce qu'il ne faut pas entendre comme conneries !

7.Posté par Henri Rouflaquette le 16/12/2017 17:11

Jules Bénard, "c'est celui qui dit qui l'est" ! car c'est justement votre post qui est une "connerie", car il ne sert qu'à vous défouler contre ceux qui n'acceptent pas les dégâts que sans doute certains de vos ancêtres ont fait subir à tant de gens sur cette île.
Laissez les gens s'exprimer et si vous n'êtes pas capable de comprendre ce qui est dit, taisez vous et passez à autre chose. Ou alors simplement si ce que ce qui est dit vous irrite, alors répondez y avec autant d'intelligence que ceux qui ont écrit ont mis à écrire leur sentiment profond.
Nier la destruction commise sur des générations jusqu'à nos jours par le crime contre l'Humanité qu'a été l'esclavage soit c'est du déni pervers soit c'est de l'ignorance.

8.Posté par Boa Bill le 16/12/2017 17:34

"Alors si nous voulons fêter dignement ce 20 décembre il nous faut trouver ensemble les voies et moyens pour sortir de l'impasse de l'aliénation nichée dans nos inconscients "à l'insu de notre plein gré".

La masturbation intellectuelle est de sortie ! .... mais chacun est libre de se masturber comme il veut !

9.Posté par Pierre Balcon le 16/12/2017 20:34

Dans quel but cette contrition compulsive ?

Scheler a déjà décrit les mécanismes de ce ressentiment perpétuel au niveau psycho sociologique.

Mais au niveau politique , la récupération poursuit une autre fin : accréditer l'idée d'une France criminelle, haïssable et qui a de ce fait contracté une dette éternelle envers les descendants des victimes.

La plainte , pour être opérante , doit naturellement être dirigée contre une entité solvable et pérenne : l’Etat .

Je suggère à Charles Durand d’ouvrir un autre chapitre de son procès pour diversifier ses placements comme tout bon boursicoteur .

Les débiteurs potentiels ne manquent pas :

« Comparé à la traite des Noirs organisée par les Européens, le trafic d'esclaves du monde musulman a démarré plus tôt, a duré plus longtemps et, ce qui est plus important, a touché un plus grand nombre d'esclaves », écrit en résumé l'économiste Paul Bairoch ( *). Cet auteur note qu'il ne reste plus guère de trace des esclaves noirs en terre d'islam en raison de la généralisation de la castration, des mauvais traitements et d'une très forte mortalité, alors que leurs descendants sont au nombre d'environ 70 millions sur le continent américain (*). »

Lisez le livre :Le génocide voilé - enquête historique, de Tidiane N'Diaye

« La traite orientale a été la plus longue et la plus régulière des trois traites, ce qui explique qu'elle ait globalement été la plus importante en nombre d'individus asservis : 17 millions de Noirs selon l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, du VIIe siècle à 1920 »

Et puis il y a aussi la traite intra Africaine qui remonte au XI ème siècle.

« Le chercheur canadien Martin A. Klein estime lui que, bien avant 1850, plus de la moitié des captifs restaient en Afrique de l'ouest . Selon lui, même les années où l'exportation d'esclaves atteignait son intensité maximale, les captifs restant sur place principalement des femmes et des enfants étaient plus nombreux. »

Voilà un beau programme de diversification "culturelle".

Et pour ceux qui ont depuis trop longtemps abandonné les livres , deux liens féconds :

https://www.youtube.com/watch?time_continue=5&v=4DaXgrPgsNY
http://afrikhepri.org/afrique-traite-negriere-par-les-arabes-verite-cachee/

10.Posté par Boa Bill le 17/12/2017 19:43

Il n'y a pas eu de violence d'état dans ce DOM ! Les récits de Mon Père me décrivaient une population en manque de tout ... dans la colonie... qui se souvient ? Il n'y avait que les très riches et les très pauvres à cette époque !

La départementalisation de cette colonie a été la conséquence logique de faire de ce minuscule caillou une terre française. Beaucoup de réunionnais ont su profiter de cette chance et s'en sont sortis.... Ils sont t même Réunionnais Du Monde à ce jour .... Je ne vais glorifier personne et certainement pas Debré mais je pense que l'avenir de ce DOM n'est pas dans la complainte.... pour servir les intérêts d'un Charles Durand.... ou de tous ceux qui cherchent une tribune !

11.Posté par Juliette CARANTA-PAVARD le 19/12/2017 08:43

*Qu'est-ce que tu prends, Charles !!

12.Posté par Pierre Balcon le 19/12/2017 11:08

Et toi Juliette
As tu regardé les deux videos qui t'en apprendront plus sur la question que toutes les complaintes :

https://www.youtube.com/watch?time_continue=5&v=4DaXgrPgsNY
http://afrikhepri.org/afrique-traite-negriere-par-les-arabes-verite-cachee/

13.Posté par beteimmonde le 19/12/2017 22:18

La fete du 20 décembre à la Réunion est une escroquerie ,un détournement historique . Ce n'est pas aux descendants d'esclaves de célébrer la Libération . Cette libération ,ils ne l'ont pas arrachéé . Elle leur a été octroyée. C'est la France qui a aboli l'esclavage .C'est à la France et à ses députés qu'il faut rendre un hommage infini . A remarquer cependant que ce geste de grace ne lui coutait rien . Les esclaves n'étaient pas à la France . Les français n'avaient pas payé bon prix pour en avoir sur leur plantation . Il convient de saluer "les maitres créoles " .Ils se sont résignés assez facilement à relacher sans indemnités ces esclaves payés fort cher et qu'ils avaient entretenus . Certains se sont retrouvés ruinés totalement au départ de leur main d'oeuvre . Mais ils n'ont pas fait défaut au décret de Libération

14.Posté par yabos le 20/12/2017 19:17

Tout est dit et bien dit. Toutefois, n'oublions pas que les vendeurs d'esclaves aux Européens étaient Africains, Malgaches , Arabes (au sens large) et j'en passe. N'oublions pas également que ce sont des députés Français de la bonne ville de Paris qui ont aboli l'Esclavagésur les territoires Français. Rendons donc à César ce qui est à César et arrêtons de nous autoflageller en continue sous la pression de quiconque. De plus, l'esclavage existe toujours et ce n'est pas , à ma connaissance, dans les pays occidentaux et la France et len particulier.

15.Posté par polo974 le 21/12/2017 12:32

8.Posté par Boa Bill le 16/12/2017 17:34
""" La masturbation intellectuelle est de sortie ! .... mais chacun est libre de se masturber comme il veut ! """

Peut-être, mais pas en public...


14.Posté par yabos le 20/12/2017 19:17
""" Tout est dit et bien dit. Toutefois, n'oublions pas que les vendeurs d'esclaves aux Européens étaient Africains, Malgaches , Arabes (au sens large) et j'en passe. """

Et que les premiers Réunionnais étaient métissés Africains, Malgaches, ...

Et que ce sont eux qui ont refusé la première abolition puis retardé la seconde jusqu'à ce que Sarda Garriga l'impose enfin.

à la beteimmonde:
sache que:
""" Après l’abolition, en 1848, des indemnités ont été versées aux propriétaires d’esclaves des Antilles, de Maurice et de la Réunion, du Sénégal et de Nocibé à Madagascar, afin de compenser les pertes économiques que la fin de l’esclavage entraînait pour eux. """

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