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Société

Jules Bénard - Livreurs de lait, taxis-la-place, vendeurs de galabé… Ces petits métiers disparus (2)


"Souvenirs, souvenirs..."

Par - Publié le Dimanche 24 Mai 2020 à 07:16 | Lu 4738 fois

"Un autre métier disparu, manoeuvre-livreur sur camion. On utilise aujourd'hui des palettes sur élévateur !" (Coll. Maunier)
"Un autre métier disparu, manoeuvre-livreur sur camion. On utilise aujourd'hui des palettes sur élévateur !" (Coll. Maunier)

Dans notre moderne société, très (trop) policée, surchargée  jusqu’à la gueule de lois et règlements, on en arrive finalement, sous prétexte de protéger le citoyen, à tout interdire ou presque.

J’évoquais dans le titre de ces « Souvenirs » les taxis-place ou taxis-la-place. Qui s’en rappelle, sinon quelques vieux débris de mon espèce ? Ne subsistent plus aujourd’hui, péniblement, que quelques taxis-ville qui ont du mal, malgré leurs tarifs, à boucler leurs fins de mois.

Taxis-place : tués par des lois débiles

Voici encore quinze ans, avant que les tarifs des bus ne viennent leur porter le coup fatal, il y avait des dizaines de taxis, des « familiales » 404. Entre Saint-Pierre et Saint-Denis, il y en avait une dizaine qui s’emplissaient de clients, partaient à heure fixe et n’avaient jamais d’accident. Ces conducteurs poussaient même la sollicitude jusqu’à venir chercher le client devant sa porte à cinq heures du matin.

Encore plus en arrière dans le temps, il y avait les taxis-forçats-fonceurs, Edmond-de-Bardon à La Rivir’, Delonprez et son compère vieux Bandillon à Saint-Louis, Mezzino au Tampon, Grosset à Saint-Joseph . Ce dernier attendait ses clients devant l’église dès 4 heures du matin, pour les conduire à la capitale par le Grand-Brûlé. A Cilaos, l’ami Karodia faisait de même à la même heure (devant la mairie), histoire de ne pas laisser le champ libre au seul car Patel.

Une autre catégorie de taxis a très longtemps rendu d’énormes services à une clientèle pas très argentée n’ayant guère de moyens, les taxis-place. Les jours de marché, plusieurs familles se cotisaient pour louer une de ces camionnettes 403 comme celles qui patientaient derrière le marché couvert de Saint-Pierre ou dans les alentours de la gare du Port.

Les clients s’entassaient dans le caisson, sur de sommaires banquettes en bois disposées le long des ridelles, soubiques entre les jambes, et c’était parti. Le système satisfaisait tout le monde, sauf, apparemment nos faiseurs de lois qui ont estimé que c’était dangereux. On a donc interdit aux passagers de monter à l’arrière, ce qui a immédiatement causé la disparition de ces taxis peu chers. Pour l’anecdote : personne n’a jamais été blessé dans les taxis-place !

Galabé, bonbons-la-poccina, caros sucre rouge…

Nombre de petits métiers disparus permettaient non seulement aux familles modestes de vivre mais encore, favorisaient notre tendance à la gourmandise.

La fabrication de galabé semble revenir au goût du jour. C’est quoi ? De la « farine » de sucre roux récupérée à l’usine, compressée et chauffée dans de larges cuvettes préalablement graissées, puis découpée en galettes 10X10 cm. Sa cuvette sur la tête, Malbar i passait dans tous les chemins et vendait vite ces délicieuses confiseries coûtant « trois fois rien » comme dit Devos. Les galabés d’aujourd’hui ne sont pas mauvais mais les fines gueules vous diront que ce n’est plus vraiment le même goût. Certains y ajoutent du lait condensé ou de la crème fraîche.

« Ti bonhommes poccina », encore appelés « bonbons-la-poccina » (c’était leur nom à La Rivir’) ; j’ai été surpris que bien des gens de mon âge n’en aient aucun souvenir. Il faut dire qu’on en trouvait rarement. Ils étaient aussi concoctés par nos amis les Malbars, dont il faut saluer l’ingéniosité gastronomique. Il s’agissait de petits bonshommes de 5 centimètres de hauteur, en sucre rouge translucide, colorés avec quelques gouttes de grenadine. Tout bonnement succulent.

Ce sont ces mêmes vendeurs qui proposaient aussi, à Saint-Leu exclusivement, lors des fêtes de La Salette, devant l’église, des « caros » de la même farine. C’est également en ces occasions plus gourmandes que religieuses que j’ai mangé les meilleurs fondants-de-suc’ et fondants-coco. Ceux aujourd’hui n’en conservent qu’un lointain souvenir, plus gros certes, mais combien moins « fondants » et combien plus grossiers.

Rhums Pierrefonds, Le Gol, Ravine Glissante…

Une corporation a totalement disparu, celle des tonneliers. Ces hommes, dont l’art relevait directement des Compagnons du Tour de France, fabriquaient des tonneaux pour tous usages, fabricants de vin de Cilaos, bacs à huile de chez le Chinois et, merveilles des merveilles, les énormes tonneaux des dépôts de rhum.

Ah ! les dépôts de rhum ! Qui n’a pas connu ces antres de la biture bien comprise n’a rien connu ! Il y en avait dans toutes les villes de Bourbon ; ils étaient gérés par des fonctionnaires des Contributions indirectes. Celui de Saint-Joseph se trouvait juste après le pont en arrivant de Saint-Pierre ; Pépé Justinien m’y emmenait avec lui lorsqu’il allait au « ravitaillement ». Trois choses frappaient : d’abord l’odeur, de plus en plus entêtante au fur et à mesure qu’on s’en approchait ; puis le digne fonctionnaire des Impôts, au nez énorme, rouge et tavelé (à mon humble avis, il ne faisait pas que vendre) ; enfin, dans son dos, 5 ou 6 énormes fûts où était inscrite la provenance du précieux liquide : Grand-Bois, Casernes, Le Gol, Rivière-du-Mât, Ravine Glissante… Les clients arrivaient avec leurs propres bouteilles et le tenancier du lieu les remplissait avec ses mesurettes à manche en bois. Chaque client choisissait son rhum car les goûts et les couleurs, n’est-ce pas… C’est que les rhums, alors, pouvaient être très différents d’une distillerie à l’autre, comme des bourgogne, des bordeaux, ont leurs crus. Si, par exemple, le vieux rhum du Gol 25 ans d’âge était équivalent sinon supérieur à un cognac de haute tenue (parole de connaisseur), le rhum blanc de cette usine était moins prisé que ses collègues de Ravine Glissante ou Casernes. Le plus couru était celui de Pierrefonds.

Les dépôts ont été balayés par le règlement de 1973 créant, uniformisation oblige, ce foutu charrette qui ressemble à un rhum comme la rainette à un tangue. Les derniers tonneliers ont disparu avec. Et vive la mondialisation ! 

Entre canotes, bandèges et bardeaux

Nos divers fabricants réunionnais, tous métiers confondus, étaient tous d’une redoutable efficacité, chacun possédant son art sur le bout des doigts. Ainsi nos ferblantiers : bassines, arrosoirs, lampes-tempête, lampes-bobèche, entonnoirs, viviers à poissons, lessiveuses, rien ne les rebutait. Et les ustensiles fabriqués par eux tenaient le coup des années durant. Comme les fameux bandèges. Ah ! Qui sa i conné encore le bandège ? Il s’agissait d’une bassine large et haute servant à se baigner de pied en cap en ces époques où l’eau courante n’existait qu’au robinet du coin. Le bandège était installé derrière la case ; on y mettait beaucoup d’eau froide, une lichette d’eau chaude en hiver, et chaquin' sa tour…

Une blague courait alors, salace comme toujours par chez nous. Une jeune fille de 18 ans, célibataire, se retrouvait enceinte par l’opération de quelque saint-esprit lubrique. Lorsque cela commençait à se remarquer, la maman expliquait, avec un sourire mi-carambole mi-vavangue, que « elle la baigne dans le bandège son frère ». L’inceste, même involontaire, valait mieux que le coup d’congne consenti.

Autres professionnels de haut niveau, les fabricants de canotes. Il y en avait des dizaines autour de l’île, travaillant sous hangar avec quelques apprentis. L’un dans l’autre, cette corporation faisait vivre des centaines de personnes et leurs barques en bois, joliment profilées. Elles étaient taillées pour affronter la vague océane, terrible quand elle se fâche. Solides aussi pour ne pas se désagréger lors de leur remontée le long des périlleuses rampes de halage de Langevin ou de l’Anse des Cascades.

Dans un commentaire flatteur suite au précédent épisode, mon ami Didier Naze évoquait les fabricants de charbon et bardeaux. Que voilà encore une catégorie de travailleurs de premier plan, solides, durs à la peine, ermites sans le savoir, exilés des mois durant dans nos forêts des Hauts, dormant à la dure et trimant comme des bêtes ! Les « faiseurs de charbon » souffraient tous d’encrassement pulmonaire mais fournissaient un produit d’excellente qualité. Quant aux bardeautiers, quels artistes ! Ne travaillant que sur des troncs soigneusement choisis par les techniciens des Eaux-et-Forêts, avec une serpette et des fendoirs aiguisés comme des rasoirs, ils livraient un bardeau si lisse que de l’eau té qui glisse dessus comme su le dos canard. Un bardeau à la durée de vie incomparable, des 50 ans et plus. Alors que les bardeaux de sciage des usines de l’ONF ne durent que quelque 10 ans au plus, si grumeleux qu’ils s’imprègnent à la moindre ondée.

La pip’ bèf èk soubiques

Des dizaines, voire des centaines de petits métiers ont ainsi payé de leur existence leur tribut au modernisme envahissant, étouffant. Citons ainsi les fabricants de nerfs-de-boeuf. Ce redoutable engin a été interdit purement et simplement de fabrication il y a plus de vingt ans : trop dangereux, qu’ils ont dit. Il est vrai que le nerf de boeuf, correctement manié, laisse des cicatrices à vie ; ça vous entaille la tronche sinon le cul comme qui rigole ; mais est-il plus dangereux qu’un fusil de désencerclement ou une grenade-pays ?

Sa confection relevait de l’obstination. On prenait in pip’ bèf, cet animal étant réputé bien membré. On la faisait bouillir longuement, puis on l’étirait entre des clous pour entrelacer les tendons sur eux-mêmes avant de les laisser sécher au soleil. Ils durcissaient et devenaient d’une incroyable dureté. Cordonniers, scieurs de long, fabricants de paniers et soubiques, couteliers et contrôleurs de cars, « saigneurs de poulets » du marché, et jusqu’à nos laveuses des rivières, qui coloraient si joliment nos cours d’eaux, vendeurs de poulets et pintades ambulants (je songe à l’ami Pasquet), tous ont été « jetés » dans nos armoires aux souvenirs.

Il m’est impossible de tous les citer : il y en a trop. Mais tous participent à la jolie palette de nos souvenirs les plus chers.

Nostalgie, quand tu nous saisis à la gorge…


"Chinois-la-boutique, encore un métier détruit par la grande surface et les mains crochues des grandes surfaces monopolisantes." (Coll. Maunier)
"Chinois-la-boutique, encore un métier détruit par la grande surface et les mains crochues des grandes surfaces monopolisantes." (Coll. Maunier)

"Les vendeuses de fleurs de Saint-Denis venaient souvent de fort loin, à pieds, mot panier su mot tête." (Coll. Maunier)
"Les vendeuses de fleurs de Saint-Denis venaient souvent de fort loin, à pieds, mot panier su mot tête." (Coll. Maunier)

"Pêcheurs Sainte-Rose, un métier qui comprenait toute la famille. La finesse des pirogues et leur solidité ont permis d'éviter bien des désastres." (Coll. Maunier)
"Pêcheurs Sainte-Rose, un métier qui comprenait toute la famille. La finesse des pirogues et leur solidité ont permis d'éviter bien des désastres." (Coll. Maunier)


Jules Bénard
Le plus ancien de l’équipe ; la mémoire de Zinfos. Jules Bénard, globe-trotter et touche-à-tout... En savoir plus sur cet auteur


1.Posté par JEJE le 23/05/2020 09:35

Plus de photos svp , plus de photos !!!!!!!

2.Posté par bilalou le 23/05/2020 10:03

@ Jules Bénard ou zinfos
y a t'il un livre qui reprend toutes ces chroniques de jules. Il me semble que oui mais je sais plus lequel et ou dispo...
merci d'avanace

3.Posté par Ramier le 23/05/2020 10:43

C’est toujours avec une sublime Délectation que je m’enivre de vos récits. Votre Plume entraîne un Vagabondage dans des Souvenirs caressés d’une saine Nostalgie. Ces temps où nous étions Heureux avec presque Rien.
Merci Monsieur Jules Bénard

4.Posté par Saint lousien le 23/05/2020 11:40

Jules benard . Merci de me replonger dans mon enfance , ma mère m'appel tjr de temps en temps "mon poccina" .Mon grand père était livreur de lait et vous (zinfos) avez déjà fait il y a quelque année un article sur mon arrière grand mère "vivic cadin"(delvica gastrin) il ne vous reste plus qu'a sauver notre ville en nous aidant
A redorer notre blason ! A croire que vous aimez vraiment notre territoire qui réserve ces Trésors a ceux qui si intéressent vraiment !

5.Posté par Saint lousien le 23/05/2020 11:48

Qui se souvient Sega poccina ? de Michel admet faut croire que le boug t doux lol

6.Posté par LAMPION le 23/05/2020 12:02

JULES, ou cé un peu JONNY ALLYDAY.
Souvenirs, souvenir la ou fé rappel à moin les annés 65 à monté, moin là vue début des annés 80 un tonnelier au gol usine un certain MAURICE en activité. Po le taxi navé Antoine Payet RSL di Antoine la course avec sa ds. Cétait le printemps, c'était le bon temps.
Dominique Benard la rivir.

7.Posté par La reunion le 23/05/2020 12:07

Merci pour les foto on en redemande 👍👍un ti demande perso svp des foto du quai de débarquement de St Denis je suis sur que néna un bon peu monde i connais pas moin néna juste 2 merci

8.Posté par zarzuela le 23/05/2020 10:07

Moi j'ai connu!!on prenait au carnet chez le chinois!!en fin de mois certaines efface l ardoise😩notre métissage y est pour bcp!!!on étaient heureux ds ce temps la !!enfin ct mon enfance époque de l insouciance !!!

9.Posté par 5 cv le 23/05/2020 12:13

Monsieur Bénard Bonjour ,je vous remercie de nous faire revivre nos souvenirs j'ai 73 balais sur le coco je me rappelle très bien de tout ce que vous nous raconter Merci encore une fois et Mettez nous plus de Photos

10.Posté par La reunion le 23/05/2020 15:39

Ferblantier,vendeurbazard panier, repasseur couteau ,maréchal ferrant bbeouf ,et j'en pass néna un bon peu métier la disparu

11.Posté par 7AC le 23/05/2020 16:56

Belle mais dure époque, mais aujourd'hui avec près d'1 Million d'habitants, serait-il possible de vivre ainsi ?
Sûrement que non !

12.Posté par Bénard le 23/05/2020 17:42

à posté 2 Bilalou :
Les deux premiers tomes sont disponibles chez Gérard et Autrement.

13.Posté par juju le 23/05/2020 17:44

Sur les photos pas une seule personne obèse, une époque où il n'y avait pas tous ces cochonneries

14.Posté par leperrier guy le 23/05/2020 21:45

[il y avait une boutique qui se trouvait sur la route qui allait vers le ruisseau et qui vendait des bonbons a poccina et j'en profite pour dire à mr Jules que nos routes se sont croisees et Je ne vous ai jamais rencontré Cilaos ,Nice,madagascar. et des voisins des "caro" au ruisseau.j'ai appris que vous etiez malade j'éspere que ça va mieux.bonne santé et à un de ces jours .bravo pour votre mémoire dans votre prochain propos il serait bon de parler des rares séances des cinema de l'époque merçi

15.Posté par Betty le 24/05/2020 07:39

😐😐 on en apprend et on s en souvient tous les jours avec vous.NOTRE MEMORIAL , espece rare a proteger d urgence.
Merciiiiiiiii. Tristesse du temps passe , pas tjs beni , mais Nostalgia!

16.Posté par bilalou le 24/05/2020 09:32

@ post 12
merci pour l'info. J'rai voir dans une de ces deux librairies lundi. histoire d'offrir pour la fete des mères, un de ces deux livres à ma mère, une des filles de la rivière qui en compagnie de ses deux soeurs, vous a bien connu. Nom de famille Bénard comme vous...

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