Courrier des lecteurs

Jean-Bernard Huet : La Réunion : laboratoire des gilets jaunes (partie 3)

Lundi 10 Décembre 2018 - 00:42

Les gilets jaunes manifestent à La Réunion, depuis le 17 novembre. Des manifestations bon enfant, avec drapeau tricolore et hymne national...

En arrière plan de cette colère qui monte, les chaînes nationales diffusent celle des gilets jaunes en métropole.  Manifestations de gilets jaunes des blancs et celles des métissés sont-elles convergentes et jusqu’à quel point ?

La Réunion : gilet jaune depuis 1973.

La mise en place de la départementalisation a été le placage d’un aménagement, conçu d’abord nationalement, puis à l’échelle de Bruxelles, sur une réalité coloniale : rurale, traditionnelle, familiale.

Sans se préoccuper de l’explosion de ses cadres sociaux. Sans se poser la question du bien fondé des choix et de ses conséquences civilisationnelles.

Le malheur pour les D.O.M., est que rien n’avait été fait pour les propulser dans ce monde. De fait une seule priorité s’est imposée : développer un marché de consommation pour les entreprises françaises.

Le consommateur est un acteur passif, et obèse d’une mondialisation malsaine. Le monopole du trafic aérien par les compagnies métropolitaines est un incontournable pour la plupart des familles qui ont désormais un de leurs en métropole.

Le contrôle des importations entre les mains de quelques grosses sociétés, en est un autre. En fait le pacte colonial est toujours en vigueur.

Revendication hétéroclite ? Les gilets jaunes ne se sont pas trompés : « toute La Réunion devrait  être en zone franche ».

Des convergences existent entre gilet jaune de France et gilet jaune de La Réunion ...  Jusqu’à quel point ?

La longue solitude des peuples des D.O.M. , malgré leur attachement à la Nation, n’a t-elle pas imprimé une tendance propre ? Cette familiarisation, malgré eux avec  les luttes âpres, silencieuses, dans le « fait-noir »  d’une histoire des vaincus, des exclus de la société blanche, n’a t-elle pas suscité un goût amer ?

Dans quelle mesure les luttes contemporaines, sont-elles solubles dans les manifestations nationales des gilets jaunes ?  
Les combats politiques : combats pour la vie.

La loi du 19 mars 1946 transforme les quatre vieilles colonies, françaises depuis le XVIIème siècle (Guyane, Martinique, Guadeloupe, La Réunion) en départements français.  Elle a été au centre des combats politiques. Sa traduction dans les réalités politiques (le respect du citoyen), sociales (des conditions de vie décente), économique (un projet de développement) fut une lutte de tous les instants.

Ce combat reste d'actualité : quel projet économique pour la Réunion?  

Ces questions, notamment les thématiques du rattrapage et de l’effacement des traces coloniales  seront portées par les événements électoraux.

On y croyait encore.

1962, l’année de l’Algérie, est consécutif, à La Réunion, d’un durcissement des manifestations. En mars, pour l’élection du maire du Port, apparition des premiers cocktails-Molotov, les CRS, récemment implantés à La Réunion, utilisent pour la première fois les fusils lance-grenades.  

Le décor est planté, la chorégraphie peut se déployer. En face, les galets volent : pendant un mois, les CRS sont en avant garde du maintien de l’ordre face aux harcèlements des planteurs, dans l’Est de l’île.

1967, à nouveau des élections législatives troublées. Le 8 septembre la mairie de Saint André est investie par les manifestants. Les combats sont violents, les « grenades pays »  font des victimes du côté des forces de l’ordre. Un rituel s’installe, chaque élection est le théâtre d’affrontements.

1973, ouvrira le cycle des émeutes préfigurant les manifestations actuelles. En Métropole, les trente glorieuses triomphent et la société de consommation prospère : à La Réunion, on se bat pour le prix d’une gamelle de riz.

Émeutes de gueux d’un Ancien régime révolu.

Les événements de mai 1973, à Saint-Denis, dans le quartier du Chaudron, commencent de manière assez classique par un ordre de grève des syndicats du BTP. L’augmentation des salaires est bien sûr au centre des mouvements.

En arrière plan, l’application de la départementalisation conduite aveuglement, accélère le déclin de l’agriculture et l’exode rural.
Les adolescents-casseurs qui sévissent actuellement à la lisière des manifestations, sont les petits fils de ces agriculteurs pauvres, transplantés dans les Z.U.P., les L.L.S., les L.T.S., à la périphérie des villes. Leur avenir était tout tracé : émigrer ou devenir cagnards.
1973 clôt et ouvre une autre époque. Elle inaugure les manifestations à large spectre sur les conditions de vie, mais la politique conduite par la nouvelle administration giscardienne, calme les esprits. C’est l’époque de l’émigration massive en métropole, et de la mise en place de ce que le P.C.R. (créé en 1959) qualifiera « d’assistanat ».

L’élection de F. Mitterrand prolonge et amplifie cette politique.  Le P.C.R. s’adapte. Il aura toutefois tenté une dernière fois d’appeler à la reconstruction, en promouvant  « Un plan de survie » (1975) pour défendre le tissu économique dévasté par les importations massives. La transition énergétique et la réhabilitation du train était déjà à l’ordre du jour.

1991 (février). Suite à l’interdiction d’émettre d’une chaîne T.V. à La Réunion, (télé Freedom), des émeutes éclatent. Mais comment dissocier ces manifestations d’une société sous perfusion ? la saisie de l’émetteur pirate, apparaît comme un détonateur qui active l’explosion sociale (35% de chômage de la population active). Neuf morts sont àdéplorer.

2009 (mars) ; le flambeau de la lutte contre la vie chère est à nouveau brandi : il passera de moins en moins par les élites politiques, abandonnera même les associations de toute obédience. Le P.C.R. commence son lent déclin.

Le peuple est face au pouvoir. Seul.

Dans la nuit du 23 février 2009, une dizaine de villes de l’île connaissent des échanges de cocktails Molotov et le gaz lacrymogène. Les troubles avaient démarré en marge d’une manifestation de camionneurs contre le prix du carburant. Des barrages routiers sont mis en place.

Les manifestations sont initiées par un Collectif des associations syndicales, politiques et associations de La Réunion (COSPAR) qui revendiquait une baisse de 20% sur 500 produits de la vie courante.

Une lutte que la Réunion mène, en phase avec les Antilles françaises, notamment le formidable bras de fer (44 jours de manifestations) de la population guadeloupéenne conduite par le L.K.P. ( Lyannaj Kont Pwofitasyion) s’attaquant au monopole des importateurs et à la vie chère. Mêmes causes...

Tous les ingrédients de la contestation populaire sont présents.  Ils vont s’agréger et monter en puissance les années suivantes.
Des manifestations de plus en plus dures. Elles  scandent désormais l’actualité sociale : 2012, 2013, 2017, 2018.

Gilets jaunes, avant le terme, elles se gardent de toute récupération politique.  En lien direct avec la manifestation éponyme de 1973, elles clament que les minimas sociaux ne suffisent pas, qu’il faut des contrats aidés, que le taux de chômage est insupportable. 
Les « quatre vieilles »  (Martinique, Guadeloupe, Guyane, La Réunion), vestiges de la première vague de colonisation de la France, au 17ème siècle, par delà les océans, vivent une douloureuse expérience, celle des exclus de la départementalisation.

Un ministre ou un sous-secrétaire d’État passe, éventuellement une commission de parlementaires (assez rarement), et la chape de plomb du silence retombe.

Mais dans ces pays là, c’est l’habitude.

Et ça recommence, 2018...

Plus localisées, des nuits chaudes explosent dans telle ou telle ville, conduites par des "délinquants", "casseurs" "jeunes" (plus de 39% de chômage chez les jeunes de 15-29ans, à La Réunion).

Les petits fils des déplacés de la campagne de 1973, sont   éduqués dans l’art de la guérilla urbaine. Ils hurlent contre les pouvoirs et ceux qui payent des impôts, et polyglottes, conjuguent, « nihil » et  « no futur » : Saint André 2007, Le Port 2013, Saint Denis et Le Port 2012, Saint Denis 2016, mars 2018. Ils ne cherchent pas à être sympathiques. Exclus des champs de leurs aïeux, ils font de la ville, leur champ-clos. Et piochent dans les Sold Center.  

Novembre 2018 : l’île entière s’embrase... La réalité post moderne n’a plus de voix pour se faire entendre. Elle se met en scène.
Émeutes ou manifestations, ce n’est qu’une question de sémantique.

Jean-Bernard Huet. Retraité.
 
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1.Posté par justedubonsens le 10/12/2018 10:20

Belle analyse ! Comment, des politiques qui règnent sur La Réunion depuis des décennies n'ont-ils pas compris cela ? Comment ces gens élus et réélus malgré de nombreuses turpitudes judiciaires n'ont-ils pas vu venir cet actuel mouvement qui sonnait comme une évidence aux observateurs de la vie sociale à La Réunion ? Ces élus si effrayés qu'il aura fallu la venue d'un bout de femme pour les faire sortir de leurs tanières.
Grosses gueules mais peu courageux. Malheureusement ne dit-on pas que l'on a les élus que l'on mérite ? Qu'ils prennent garde, il faudra plus que des promesses et surtout des promesses non tenues pour faire revenir le calme !

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